Le Dindon

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Le Dindon

Le Dindon

Anonyme

Georges Feydeau

Sommaire [masquer]

1 Personnages

2 Acte I

2.1 Scne premire

2.2 Scne II

2.3 Scne III

2.4 Scne IV

2.5 Scne V

2.6 Scne VI

2.7 Scne VII

2.8 Scne VIII

2.9 Scne IX

2.10 Scne X

2.11 Scne XI

2.12 Scne XII

2.13 Scne XIII

2.14 Scne XIV

2.15 Scne XV

2.16 Scne XVI

2.17 Scne XVII

3 Acte II

3.1 Scne premire

3.2 Scne II

3.3 Scne III

3.4 Scne IV

3.5 Scne V

3.6 Scne VI

3.7 Scne VII

3.8 Scne VIII

3.9 Scne IX

3.10 Scne X

3.11 Scne XI

3.12 Scne XII

3.13 Scne XIII

3.14 Scne XIV

3.15 Scne XV

3.16 Scne XVI

3.17 Scne XVII

3.18 Scne XVIII

4 Acte III

4.1 Scne premire

4.2 Scne II

4.3 Scne III

4.4 Scne IV

4.5 Scne V

4.6 Scne VI

4.7 Scne VII

4.8 Scne VIII

4.9 Scne IX

4.10 Scne X

[modifier] Personnages

Pice en trois actes

Reprsente pour la premire fois le 8 fvrier 1896, sur la scne du thtre du

Palais-Royal

Personnages

Pontagnac : MM. Huguenet

Vatelin : Gobin

Rdillon : Raimond

Soldignac : Gaston Dubosc

Pinchard : Maug

Grome : Francs

Jean : Mori

Victor : Dean

Le Grant : Garandet

Premier Commissaire : Colombet

Deuxime Commissaire : Garon

Lucienne Vatelin : Mmes Jeanne Cheirel

Clotilde Pontagnac : Andre Mgard

Maggy Soldignac : Alice Lavigne

Mme Pinchard : Bilhaut

Armandine : Mary Burty

Clara : Narlay

Agents, Voyageurs et Voyageuses

[modifier] Acte I

Paris, chez Vatelin. Un salon lgant. Porte au fond. Deux portes droite,

deux gauche. Mobilier ad libitum.

Au lever du rideau, la scne reste vide un instant. On ne tarde pas entendre

des rumeurs au fond, et Lucienne, en tenue de sortie, son chapeau un peu de

travers sur la tte, fait irruption comme une femme affole.

[modifier] Scne premire

Lucienne, Pontagnac

Lucienne, entrant comme une bombe et refermant la porte sur elle, mais pas assez

vite pour empcher une canne, passe par un individu quon ne voit pas, de se

glisser entre le battant et le chambranle de la porte.  Ah ! mon Dieu !

Allez-vous en, monsieur ! Allez-vous en !

Pontagnac, essayant de pousser la porte que chaque fois Lucienne repousse sur

lui.  Madame ! Madame ! je vous en prie !

Lucienne.  Mais jamais de la vie, monsieur ! Quest-ce que cest que ces

manires ! (Appelant tout en luttant contre la porte.) Jean, Jean ! Augustine !

Ah ! mon Dieu, et personne !

Pontagnac.  Madame ! Madame !

Lucienne.  Non ! Non !

Pontagnac, qui a fini par entrer.  Je vous en supplie, madame, coutez-moi !

Lucienne.  Cest une infamie ! Je vous dfends, monsieur ! Sortez !

Pontagnac.  Ne craignez rien, madame, je ne vous veux aucun mal ! Si mes

intentions ne sont pas pures, je vous jure quelles ne sont pas hostiles, bien

au contraire.

Il va elle.

Lucienne, reculant.  Ah ! monsieur, vous tes fou !

Pontagnac, la poursuivant.  Oui, madame, vous lavez dit, fou de vous ! Je sais

que ma conduite est audacieuse, contraire aux usages, mais je men moque ! Je

ne sais quune chose, cest que je vous aime et que tous les moyens me sont bons

pour arriver jusqu vous.

Lucienne, sarrtant.  Monsieur, je ne puis en couter davantage ! Sortez !

Pontagnac.  Ah ! Tout, madame, tout plutt que cela ! Je vous aime, je vous dis

! (Nouvelle poursuite.) Il ma suffi de vous voir et a t le coup de foudre !

Depuis huit jours je mattache vos pas ! Vous lavez remarqu.

Lucienne, sarrtant devant la table.  Mais non, monsieur.

Pontagnac.  Si, madame, vous lavez remarqu ! Une femme remarque toujours

quand on la suit.

Lucienne.  Ah ! quelle fatuit !

Pontagnac.  Ce nest pas de la fatuit, cest de lobservation.

Lucienne.  Mais enfin, monsieur, je ne vous connais pas.

Pontagnac.  Mais moi non plus, madame, et je le regrette tellement que je veux

faire cesser cet tat de choses Ah ! Madame

Lucienne.  Monsieur !

Pontagnac.  Ah ! Marguerite !

Lucienne, soubliant.  Lucienne, dabord !

Pontagnac.  Merci ! Ah ! Lucienne !

Lucienne.  Hein ! Mais, monsieur, je vous dfends ! Qui vous a permis ?

Pontagnac.  Ne venez-vous pas de me dire comment je devais vous appeler !

Lucienne.  Enfin, monsieur, pour qui me prenez-vous ? Je suis une honnte femme

!

Pontagnac.  Ah ! tant mieux ! Jadore les honntes femmes !

Lucienne.  Prenez garde, monsieur ! Je voulais viter un esclandre, mais

puisque vous ne voulez pas partir, je vais appeler mon mari.

Pontagnac.  Tiens ! vous avez un mari ?

Lucienne.  Parfaitement, monsieur !

Pontagnac.  Cest bien ! Laissons cet imbcile de ct !

Lucienne.  Imbcile ! mon mari !

Pontagnac.  Les maris des femmes qui nous plaisent sont toujours des imbciles.

Lucienne, remontant.  Eh bien ! vous allez voir comment cet imbcile va vous

traiter ! Vous ne voulez pas sortir ?

Pontagnac.  Moins que jamais !

Lucienne, appelant droite.  Cest trs bien ! Crpin !

Pontagnac.  Oh ! vilain nom !

Lucienne.  Crpin !

[modifier] Scne II

Les Mmes, Vatelin

Vatelin.  Tu mappelles ? ma chre amie

Pontagnac, part.  Vatelin ! fichtre !

Vatelin, reconnaissant Pontagnac.  Ah ! tiens ! Pontagnac ! ce cher ami !

Lucienne.  Hein !

Pontagnac.  Ce bon Vatelin !

Vatelin.  Ca va bien ?

Pontagnac.  Mais trs bien !

Lucienne, part.  Il le connat.

Elle descend gauche, quitte son chapeau et le pose sur le canap.

Pontagnac.  Eh bien ! en voil une surprise !

Vatelin.  Comment "en voil une surprise !" puisque vous tes chez moi, vous

deviez bien vous attendre my trouver.

Pontagnac.  Hein ? non je veux dire : en voil une surprise que je vous fais,

hein ?

Vatelin.  Ah a ! oui, par exemple !

Lucienne.  Ah bien ! elle est forte ! ( Vatelin.) Comment, tu connais monsieur

?

Vatelin.  Si je le connais !

Pontagnac, affol.  Oui oui, il me (Perdant la tte, prenant un louis de sa

poche et le mettant dans la main de Lucienne.) Tenez, prenez a ! pas un mot !

pas un mot !

Lucienne, ahurie.  Hein ! il me donne un louis !

Vatelin, qui na pas vu le jeu de scne.  Eh bien ! quest-ce que vous avez ?

Pontagnac.  Moi, je nai rien ! Quest-ce que vous voulez que jaie ? Vatelin

remonte un peu.

Lucienne, bas.  Mais, monsieur, reprenez a ! Quest-ce que vous voulez que je

fasse de ce louis ?

Pontagnac.  Oh ! pardon, madame ! ( part.) Je ne sais plus ce que je fais ! Je

perds la tte !

Vatelin.  Ah ! ce brave ami ! Vrai, vous ne sauriez croire combien je suis

sensible ! Moi qui avais renonc lespoir de vous recevoir jamais chez moi,

vous qui maviez promis si souvent

Lucienne.  Ah ! cest--dire que tu ne saurais trop remercier monsieur.

Vatelin, pendant que Pontagnac se confond en salutations qui dissimulent mal son

trouble.  Nest-ce pas ? Je vous dis que cest tout fait gentil dtre venu,

et surtout de cette faon-l !

Lucienne.  Ah ! oui, surtout de cette faon-l !

Elle va la chemine.

Pontagnac.  Ah ! vraiment, cher ami, madame ! ( part.) Ca y est ! elle se

fiche de moi !

Vatelin.  Mais, jy pense, vous ne connaissiez pas ma femme (Prsentant.) Ma

chre Lucienne, un de mes bons amis, M. de Pontagnac Ma femme.

Pontagnac.  Madame !

Vatelin.  Au fait ! je ne sais pas si cest trs prudent ce que je fais l de

te prsenter Pontagnac.

Pontagnac.  Pourquoi a ?

Vatelin.  Ah ! cest que cest un tel gaillard. Un tel pcheur devant lEternel

! Tu ne le connais pas ? Il ne peut pas voir une femme sans lui faire la cour !

il les lui faut toutes !

Lucienne, railleuse.  Toutes ! Ah ! a nest pas flatteur pour chacune.

Pontagnac.  Oh ! madame, il exagre ! ( part.) Est-il bte de lui raconter a

!

Lucienne, devant la chemine.  Quelle dception pour la pauvre femme qui a pu

se croire distingue et qui finit par sapercevoir quelle nest quadditionne.

Pontagnac.  Je vous rpte, madame, que cest une calomnie.

Lucienne.  Ah ! javoue que si javais d tre une de ces "toutes", je nen

serais pas fire Asseyez-vous donc !

Elle sassied dans le fauteuil, prs de la chemine.

Pontagnac, part, en sasseyant sur le canap.  Cest bien a ! elle me

raille.

Vatelin, sasseyant prs deux.  Dites donc ! Je crois quelle vous bche !

Pontagnac.  Je crois que oui !

Lucienne.  Cest quaussi il faut, messieurs, que vous ayez une bien piteuse

opinion de nous, voir la faon dont certains de vous nous traitent ! Encore

ceux qui nous courtisent, dans courtiser il y a courtisan ! cela tmoigne au

moins dune certaine dfrence ! mais ceux qui esprent nous prendre dassaut en

nous suivant dans la rue, par exemple !

Pontagnac, part.  Allons, bien ! Voil autre chose !

Vatelin.  Oh ! mais a ! quels sont ceux qui suivent dans la rue, les gteux,

les gigolos et les imbciles ?

Lucienne, trs aimable, Pontagnac.  Choisissez !

Pontagnac, embarrass.  Mais, madame, je ne sais pas pourquoi vous me dites

Vatelin.  Oh ! ma femme parle en gnral.

Lucienne.  Naturellement !

Pontagnac.  Ah ! bon ! ( part.) Cest tonnant comme il y a des gens qui ont

des conversations malheureuses !

Lucienne.  Eh bien ! moi, je ne sais pas votre avis l-dessus, mais il me

semble que, si jtais homme, ce moyen de conqute ne serait pas de mon got.

Parce que, de deux choses lune : ou la femme mvincerait et je serais

Gros-Jean comme devant ! pas la peine ! ou alors elle maccueillerait et cela

menlverait du coup toute envie de la femme.

Pontagnac  embarrass.  Oui, videmment ? ( part.) Ca va durer longtemps, ce

marivaudage ?

Lucienne.  Oui, mais il parat que ce nest pas lavis de tous les hommes, si

jen juge par celui qui sobstine me suivre.

Pontagnac, part.  Oh ! mais elle va trop loin !

Vatelin, se levant et allant sa femme :  Il y a un homme qui te suit ?

Lucienne.  Tout le temps !

Pontagnac, se levant et descendant.  Mon Dieu ! si nous parlions dautre chose,

il me semble que cette conversation

Vatelin, allant lui.  Mais pas du tout ! a mintresse ! pensez donc, un

homme qui se permet de suivre ma femme !

Pontagnac.  Oh ! mais si discrtement !

Vatelin.  Quest-ce que vous en savez ? Un homme qui suit une femme est

toujours indiscret. Mais aussi, pourquoi ne mas-tu pas dit a plus tt ?

Lucienne.  Bah ! quoi bon ! je tenais le galant pour si peu dangereux

Pontagnac, part.  Merci !

Vatelin.  Mais enfin, il fallait au moins chercher ten dbarrasser. Ce doit

tre assommant davoir comme a un tre ses trousses !

Lucienne.  Oh ! assommant !

Vatelin.  Et puis enfin, cest humiliant pour moi. Il fallait, je ne sais pas,

moi, prendre une voiture, entrer dans un magasin.

Lucienne.  Cest ce que jai fait, je suis entre chez un ptissier, il y est

entr derrire moi.

Vatelin.  Eh ! aussi, quand un monsieur vous suit, on nentre pas chez un

ptissier, on entre chez un bijoutier. Pourquoi nes-tu pas entre chez un

bijoutier ?

Lucienne.  Jai essay ! Il ma attendue la porte !

Pontagnac, part.  Tiens ! parbleu !

Vatelin.  Cest a ! Tenace et pratique ! ( Pontagnac.) Non, cest

inconcevable, mon cher, ce quil y a de gens mal levs Paris !

Pontagnac.  Oui ! oh ! mal levs, cest plutt, euh ! si on parlait dautre

chose

Vatelin.  Cest--dire quun mari ne peut plus laisser sortir sa femme sans

lexposer aux impertinences dun polisson !

Lucienne se lve et va presque aussitt sasseoir sur le pouf.

Pontagnac, furieux.  Vatelin !

Vatelin.  Quoi ?

Pontagnac, se rprimant.  Vous allez trop loin !

Vatelin.  Allons donc ! jamais trop ! Ah ! je voudrais quil me tombe sous la

main, ce petit crev !

Lucienne, sur le pour.  Oui ! Eh bien ! cest facile, nest-ce pas, monsieur de

Pontagnac ?

Pontagnac.  Mon Dieu Euh ! quelle heure est-il ?

Vatelin.  Comment ! il le connat ?

Lucienne.  Mieux que personne Euh ! dites-nous donc son nom, monsieur de

Pontagnac ?

Pontagnac, sur des charbons.  Mais, madame, moi, comment voulez-vous ?

Lucienne.  Mais si, mais si ! Il sappelle Pon ta allons, voyons, Pontaquoi

?

Pontagnac.  Pontaquoi ! Cest possible !

Lucienne.  Pontagnac !

Vatelin.  Pontagnac ! Vous ?

Pontagnac, riant faux.  Mon Dieu oui ctait moi ! h ! h ! ctait moi !

Vatelin, clatant de rire.  Ah ! ah ! ah ! farceur !

Lucienne se lve et va la chemine.

Pontagnac.  Oh ! mais, cest parce que je savais qui javais affaire Je

savais que ctait Mme Vatelin, alors, je me suis dit : tiens, je vais bien

lintriguer, je vais avoir lair de la suivre

Lucienne, part.  Ah ! "avoir lair" est heureux !

Elle reste devant la chemine.

Pontagnac.  Et elle sera joliment tonne le jour o nous nous trouverons nez

nez chez son mari.

Vatelin.  Oui ! taratata ! Vous ne saviez rien du tout ! Eh bien ! voil, a

vous apprendra suivre les femmes ! Vous tombez sur la femme dun ami et vous

tes bien avanc ! Cest votre leon !

Pontagnac.  Eh bien ! je lavoue ! Vous ne men voulez pas, au moins ?

Vatelin.  Moi, mais voyons ! Je sais bien que vous tes un ami, par

consquent ! Et puis, dans ces choses-l, nest-ce pas, ce qui membte  parce

quenfin je suis sr de ma femme  cest davoir lair dun imbcile. Un

monsieur suit ma femme, je me dis : il peut savoir qui elle est ; il me

rencontre, il pense : "Tiens, voil le mari de la dame que jai suivie", jai

lair dun serin, mais vous, nest-ce pas, vous savez que je sais ; je sais que

vous savez que je sais ; nous savons que nous savons que nous savons ! alors, a

mest bien gal, jai pas lair dun imbcile !

Pontagnac.  Cest vident !

Vatelin.  Si quelquun peut tre embt, cest vous !

Pontagnac.  Moi ?

Vatelin.  Dame ! cest toujours ennuyeux davoir fait un pas de clerc.

Pontagnac.  Pas dans lespce, puisque a ma valu le plaisir de vous

rencontrer.

Vatelin.  Oh ! plaisir partag, croyez-le bien !

Pontagnac.  Vous tes trop aimable !

Vatelin.  Mais pas du tout !

Lucienne, part.  Ils sont touchants, tous les deux ! (Haut.) Je suis vraiment

heureuse davoir t un trait dunion entre vous !

Elle sassied sur le canap.

Vatelin.  Vous navez plus quune chose faire, cest de prsenter vos excuses

ma femme.

Pontagnac, Lucienne.  Ah ! madame, vous devez me trouver bien coupable !

Il passe la chemine.

Lucienne.  Allez, vous tes tous les mmes, vous autres clibataires.

Vatelin.  Clibataire, lui ! mais il est mari.

Lucienne.  Non !

Vatelin.  Si !

Lucienne.  Mari ! vous tes mari !

Pontagnac, embarrass.  Oui un peu !

Lucienne.  Mais, cest affreux !

Pontagnac.  Vous trouvez ?

Lucienne.  Mais cest pouvantable ! Comment se fait-il

Pontagnac.  Oh ! bien ! vous savez ce que cest ! un beau jour, on se

rencontre chez le Maire, on ne sait comment, par la force des choses Il vous

fait des questions on rpond "oui" comme a, parce quil y a du monde, puis,

quand tout le monde est parti, on saperoit quon est mari. Cest pour la vie.

Lucienne.  Allez, monsieur, vous tes sans excuse !

Pontagnac, sasseyant dans le fauteuil.  De mtre mari ?

Lucienne.  Non, de vous conduire comme vous le faites tant mari. Enfin, que

dit Mme Pontagnac de votre conduite ?

Pontagnac.  Je vous dirai que je nai pas lhabitude de la tenir au courant.

Lucienne.  Vous faites aussi bien ! Si vous croyez que cest honnte, votre

faon dagir !

Pontagnac.  Oh ! oh !

Lucienne.  Mais absolument ! Vous regarderiez comme une indlicatesse dcorner

le moindrement la fortune de votre femme, et quand il sagit de cet autre bien

qui lui appartient, qui lui est d, qui fait partie du fonds social, la fidlit

conjugale, ah ! vous en faites bon march ! "Qui est-ce qui veut en dtourner un

morceau, allons l, la premire venue ? Avancez ! il en restera toujours assez

!" Et vous gaspillez ! vous gaspillez ! Quest-ce que a vous fait ! Cest votre

femme qui paye ! Et vous trouvez a honnte ?

Pontagnac.  Mon Dieu ! sil est reconnu que je suis assez riche pour suffire

aux exigences du mnage, il me semble que

Lucienne.  Vraiment !

Pontagnac.  Enfin, quand Rothschild

Lucienne.  Oui ! dabord, vous ntes pas Rothschild ou si vous lavez t,

vous devez commencer ne plus ltre.

Pontagnac.  Quest-ce que vous en savez !

Vatelin, debout prs de Lucienne.  Elle est dure pour vous.

Lucienne.  Et quand vous le seriez encore ! Il sagit de fonds qui ne vous

appartiennent plus ! Vous les avez reconnus votre femme. Vous navez pas le

droit de disposer dun capital que vous avez alin.

Pontagnac.  Mais permettez, le capital, je ny touche pas ! le voil ! il est

intact ! Vous me permettrez bien de toucher un peu aux rentes. Notez que, par

contrat, jai la gestion des biens ! Eh bien ! pourvu que jaie la plus grande

partie en fonds dEtat, vous ne pouvez pas trouver mauvais que je fasse quelques

placements en valeurs trangres.

Lucienne.  Quand on est mari, on ne doit faire que des placements de pre de

famille !

Pontagnac.  Vous parlez comme un notaire.

Lucienne.  Oui, oui, je voudrais bien voir ce que vous diriez si votre femme en

faisait autant.

Pontagnac.  Oh ! ce nest pas la mme chose.

Lucienne, se levant et descendant.  Oh ! naturellement, a nest pas la mme

chose ! Ca nest jamais la mme chose pour vous autres hommes ! Allez, vous

mriteriez que votre femme aille aussi un peu faire danser les fonds de la

communaut la roulette ou au jeu des trente-six btes.

Vatelin, descendant.  Prends garde, Lucienne ! Pontagnac va te prendre en

grippe si tu lui fais comme a la morale.

Lucienne.  Aussi nest-ce pas pour lui que je parle ! Mais pour toi, dans le

cas o il te prendrait fantaisie de suivre lexemple de M. Pontagnac.

Vatelin.  Moi ? Oh !

Lucienne.  Ah ! tu serais mal venu de marcher sur ses traces, parce que tu

sais, avec moi, a ne serait pas long.

Vatelin, hochant la tte.  Le jeu de trente-six btes !

Lucienne.  Pas besoin de trente-six, je nen prendrais quune, a suffirait !

Pontagnac, avec une joie mal dissimule.  Vrai !

Vatelin.  Mais, dites donc, a a lair de vous faire plaisir.

Pontagnac.  Moi ? pas du tout ! Je dis "vrai" comme on dit "cest pas

possible".

Lucienne.  Ah ! je ne connais pas Mme Pontagnac, mais je la plains.

Pontagnac.  qui le dites-vous, madame. Je ne la trompe pas une fois sans la

plaindre.

Lucienne.  Vous devez la plaindre bien souvent !

Vatelin.  Jespre au moins que, maintenant que vous connaissez le chemin de la

maison, vous voudrez bien nous amener Mme Pontagnac ! Ma femme et moi serons

enchants de faire sa connaissance.

Pontagnac, part.  Ma femme ! Ah ! non, par exemple ! (Haut.) Mon Dieu,

certainement, je serais trs heureux et elle aussi ; malheureusement, il ny a

pas y penser.

Lucienne.  Pourquoi a ?

Pontagnac.  cause de ses rhumatismes. Elle est cloue par les rhumatismes,

Vatelin.  Vraiment !

Pontagnac.  Elle ne sort jamais, ou, quand a lui arrive, cest dans une petite

voiture. Il y a un homme qui la trane

Vatelin.  Un ne qui la trane

Pontagnac.  Non, un homme.

Vatelin.  Cest encore pis ! Ah ! mais je ne savais pas !

Lucienne.  Combien cest pnible !

Pontagnac.  qui le dites-vous !

Vatelin.  Cest vraiment dommage ! Oh ! mais nous irons la voir, si vous le

permettez !

Pontagnac.  Mais comment donc ! certainement !

Vatelin.  O demeure-t-elle ?

Pontagnac.  Pau, dans le Barn.

Vatelin.  Diable ! cest un peu loin !

Pontagnac.  Il y a des express ! Quest-ce que vous voulez, le Midi lui est

recommand pour sa sant.

Vatelin.  Il faut ly laisser.

Lucienne.  Enfin, nous regrettons.

[modifier] Scne III

Les Mmes, Jean

Jean, au fond.  Monsieur, cest un marchand de tableaux qui apporte un paysage

pour Monsieur.

Vatelin.  Ah ! mon Corot ! Jai achet un Corot, hier !

Pontagnac.  Oui ?

Vatelin.  Six cents francs !

Pontagnac.  Cest pas cher ! Il est sign ?

Lucienne va sasseoir droite du bureau.

Vatelin.  Il est sign. Il est sign Poitevin, mais le marchand me garantit la

fausset de la signature.

Pontagnac.  Oh ! vous men direz tant.

Valentin.  Je fais enlever Poitevin et il ne reste que le Corot ( Jean.)

Cest bien, jy vais, faites passer dans mon cabinet, Vous permettez un instant

! Je reois mon marchand et aprs, je suis vous ! Tenez, je vous ferai voir

mes tableaux, vous tes un homme de got ! Vous me donnerez votre avis !

Il sort droite, deuxime plan.

Pontagnac.  Cest a !

[modifier] Scne IV

Lucienne, Pontagnac

Lucienne.  Asseyez-vous.

Pontagnac.  Je ne vous fais plus peur.

Lucienne.  Vous voyez !

Pontagnac, sasseyant.  Jai d vous paratre ridicule.

Lucienne, souriant.  Croyez-vous ?

Pontagnac.  Vous tes moqueuse !

Lucienne.  Enfin voyons, quespriez-vous donc en me suivant avec cet

acharnement ?

Pontagnac.  Mon Dieu ! Ce que tout homme espre de la femme quil suit et quil

ne connat pas.

Lucienne.  Vous tes franc.

Pontagnac.  Cest que, si je venais vous dire que je vous suivais pour vous

demander ce que vous pensez de Voltaire, il est probable que vous ne me croiriez

pas.

Lucienne.  Tenez, vous mamusez. Et cela vous russit ce petit mange ? Il y a

donc des femmes

Pontagnac.  Sil y a des ! 33,33 pour cent.

Lucienne, sinclinant.  Aha ! Eh bien, aujourdhui, vous navez pas eu de

chance, vous tes tomb sur une des 66,66 pour cent.

Elle se lve.

Pontagnac, pose sa canne et son chapeau et se lve.  Oh ! madame, ne me parlez

plus de cela. Si vous saviez combien je suis marri.

Lucienne.  Avec deux r ! prononcez bien.

Pontagnac.  Avec deux r, oui ! Oh ! je sais bien quavec un r

Lucienne.  Vous ltes bien peu.

Pontagnac.  On fait ce quon peut. Que voulez-vous, cest un malheur un

temprament comme a, mais cest plus fort que moi, jai la femme dans le sang !

Lucienne.  Eh bien ! mais monsieur le Maire vous en a justement attribu une.

Pontagnac.  Ma femme, oui ; oh ! videmment, cest une femme charmante. Mais

elle lest dj depuis longtemps pour moi ! Cest un roman que jai souvent

feuillet.

Lucienne.  Oui, sans compter quil nest peut-tre plus trs commode den

tourner les pages.

Pontagnac.  Pourquoi cela ?

Lucienne.  Dame ! ses rhumatismes.

Pontagnac.  Elle ! depuis quand ?

Lucienne.  Cest vous qui nous avez dit

Pontagnac, vivement.  Ah ! ma femme, oui, oui Pau, dans le Barn

Parfaitement ! Eh bien ! hein ?

Lucienne.  Ah ! oui

Pontagnac.  Et vous me direz encore que je nai pas une excuse ! Allons donc !

Alors, quand le ciel met sur ma route une crature exquise, divine !

Lucienne, passant gauche.  Assez, monsieur ! assez, sur ce chapitre ! Je

pensais que vous aviez fait amende honorable.

Pontagnac.  Tenez, avouez-le franchement, vous en aimez un autre.

Lucienne.  Oh ! mais, savez-vous bien, monsieur, que vous devenez de la

dernire impertinence ! Alors, vous nadmettez pas quune femme puisse tre une

pouse fidle ! Si elle vous rsiste, cest quelle en aime un autre ! Il ny a

pas dautre mobile ! Mais quelles femmes tes-vous donc habitu frquenter ?

Pontagnac.  Ecoutez, vous me promettez de ne jamais confier personne ce que

je vais vous dire ?

Lucienne, sasseyant dans le fauteuil.  Mme pas mon mari.

Pontagnac, sasseyant sur le pouf.  Je nen demande pas davantage. Eh bien !

jai de la peine croire que vous puissiez laimer.

Lucienne.  En voil une ide ! Reculez-vous donc.

Pontagnac rapproche encore le pouf.

Lucienne.  Non, reculez-vous.

Pontagnac, reculant le pouf.  Oh ! pardon ! Certainement cest un excellent

garon ! Je laime beaucoup.

Lucienne.  Jai vu a tout de suite.

Pontagnac.  Mais, entre nous, ce nest pas un homme capable dinspirer une

passion.

Lucienne, svrement.  Cest mon mari !

Pontagnac, se levant.  L, vous voyez bien que vous tes de mon avis.

Lucienne.  Mais pas du tout !

Pontagnac.  Mais si ! mais si ! Si vous laimiez, ce qui sappelle aimer  je

ne parle pas daffection -, est-ce que vous auriez besoin de motiver votre amour

? La femme qui aime dit : "Jaime parce que jaime", elle ne dit pas : "Jaime

parce quil est mon mari". Lamour nest pas une consquence, cest un principe

! Il nexiste, il ne vaut qu ltat dessence ; vous, vous nous le servez

ltat dextrait.

Lucienne.  Vous avez des comparaisons de parfumeur.

Pontagnac.  Quest-ce que a prouve, le mari ! Tout le monde peut tre mari !

Il suffit dtre agr par la famille et davoir t admis au conseil de

rvision ! On ne demande que des aptitudes comme pour tre employ de ministre,

chef de contentieux. (Se rasseyant sur le pouf.) Tandis que pour lamant, il

faut lau-del. Il faut la flamme ! Cest lartiste de lamour. Le mari nen est

que le rond de cuir.

Lucienne.  Et alors, cest sans doute comme artiste de lamour que vous venez

Pontagnac.  Ah ! oui !

Lucienne.  Eh bien ! non, cher monsieur, non. Je vais peut-tre vous paratre

bien ridicule, mais jai le bonheur davoir pour mari un homme qui rsume pour

moi vos deux dfinitions : le rond de cuir et ce que vous appelez lartiste de

lamour.

Pontagnac.  Cest rare !

Lucienne.  Je ne dsire donc rien de plus, et tant quil nira pas porter ses

qualits artistiques lextrieur

Pontagnac.  Ah ! vraiment, sil allait porter

Lucienne, se levant.  lextrieur ! Ah ! ah ! ce serait autre chose ! Je suis

de lcole de Francillon et moi, alors, jirais jusquau bout.

Pontagnac, se levant.  Ah ! que vous tes bonne !

Lucienne.  Il ny a pas de quoi ! Jamais la premire, mais la seconde tout de

suite ! comme je le disais dernirement

Pontagnac, voyant quelle sarrte.  ?

Lucienne.  une de mes cousines qui insistait beaucoup pour savoir si je ne me

dciderais pas un jour.

Pontagnac, incrdule.  une cousine ?

[modifier] Scne V

Les Mmes, Jean, Rdillon

Jean, annonant au fond.  Monsieur Rdillon.

Lucienne.  Et arrivez donc, cher ami ! et venez mon secours pour difier

monsieur. (Prsentant.) Monsieur Ernest Rdillon, monsieur de Pontagnac, amis de

mon mari rciproquement. (Les deux hommes se saluent rciproquement.) Dites

monsieur, vous qui me connaissez, que je suis le modle des pouses et que

jamais je ne tromperai M. Vatelin, sil ne men donne lexemple.

Rdillon.  Hein ! comment ! pourquoi cette question ?

Lucienne.  Je vous en prie ! Cest monsieur qui voudrait savoir.

Rdillon, pinc.  Monsieur ? Ah ! cest monsieur qui Charmante conversation,

vraiment ! Cest--dire que je me demande, tant donn son terrain, si je

narrive pas l bien en intrus.

Lucienne.  Vous ? au contraire, puisque je vous appelle mon aide.

Pontagnac.  Oh ! nous badinions.

Rdillon.  Ah ! cest a ! monsieur est sans doute un vieil vieil ami, un

intime, bien que je ne laie jamais vu dans la maison.

Lucienne.  Monsieur ? il y a vingt minutes que je le connais !

Rdillon.  De mieux en mieux ! Mon Dieu, ma chre amie, je regrette de ne

pouvoir rpondre la question que vous me posez, mais ayant trop le respect des

femmes pour aborder avec elles certains sujets de conversation que jestimerais

dplacs dans ma bouche, je me dclare incomptent.

Il remonte droite.

Pontagnac, part.  Mais on dirait quil me donne une leon, ce petit jeune

homme.

Rdillon.  Vatelin nest pas l ?

Lucienne.  Si ! il est l, en tte--tte avec un Corot ! Je vais mme voir

sil ne sest pas perdu dans le paysage et vous le ramener. Je vous ai

prsents, vous vous connaissez ! Je vous laisse tous les deux.

Pontagnac et Rdillon sinclinent, Lucienne sort droite, moment de silence,

les deux hommes se toisent la drobe.

Pontagnac, aprs un temps, part.  Ca doit tre la cousine, cet homme-l !

[modifier] Scne VI

Rdillon, Pontagnac

Scne muette, les deux hommes sont remonts au fond et regardent les tableaux,

ils redescendent comme cela petit petit, lun par la droite, lautre par la

gauche. De temps en temps ils se regardent la drobe, se toisant, mais

affectant un air indiffrent quand leurs yeux se rencontrent. Rdillon gagne le

canap sur lequel il se laisse tomber et commence siffloter.

Pontagnac, assis prs de la table.  Pardon ?

Rdillon.  Monsieur ?

Pontagnac.  Je croyais que vous me parliez.

Rdillon.  Pas du tout !

Pontagnac.  Je vous demande pardon !

Rdillon.  Il ny a pas de mal (Il se remet siffloter.). Ssi, ssi, ssi, ssi,

ssi !

Pontagnac, aprs un temps, agac, se mettant fredonner un autre air.  Hou,

hou, hou, hou, hou, hou.

Rdillon a tir un journal de sa poche et, assis sur le canap, tournant le dos

Pontagnac, se met lire.

Pontagnac, qui a avis la Revue des Deux-Mondes sur la table, se met la

parcourir dun air dsuvr.

[modifier] Scne VII

Les Mmes, Lucienne

Lucienne.  Je suis dsole dinterrompre votre conversation (Les deux hommes

referment lun son journal, lautre son livre et se lvent), mais mon mari vous

demande, monsieur Pontagnac, il tient vous montrer son Corot.

Pontagnac.  Ah ! il tient !

Lucienne.  Tenez, cest par l, tout droit.

Pontagnac, se dirigeant sans enthousiasme.  Par l ?

Lucienne.  Oui ! Eh bien ! allez !

Pontagnac, reprenant son chapeau et sa canne quil avait poss sur la table. 

Oui, oui (Aprs un temps.) Monsieur ne dsire pas venir aussi ?

Rdillon.  Moi ?

Lucienne.  Non, il nest pas amateur de tableaux !

Pontagnac.  Ah ! ah ! Alors ! (Au moment de sortir.) Ca membte de les

laisser tous les deux.

Il sort droite, deuxime plan.

Lucienne, Rdillon qui arpente nerveusement la scne.  Asseyez-vous, cher

ami.

Rdillon, qui a gagn la droite.  Merci, je suis venu en voiture, jai besoin

de marcher.

Lucienne, allant la chemine.  Quest-ce que vous avez ?

Rdillon.  Rien ! Est-ce que jai lair davoir quelque chose ?

Lucienne, la chemine.  Vous ressemblez un ours en cage ! Cest la prsence

de ce monsieur qui vous chiffonne ?

Rdillon.  Moi ? Ah ! bien, cest a qui mest gal ! Si vous croyez que je

moccupe de ce monsieur !

Lucienne.  Ah ! je croyais

Rdillon.  Ah ! l, l, si je men occupe (Aprs un temps.) Quest-ce que

cest que cet homme ?

Lucienne.  Puisque vous ne vous occupez pas de lui !

Rdillon.  Oh ! pardon si je suis indiscret.

Lucienne.  Je vous pardonne.

Rdillon.  Vous tes bien bonne. (Aprs un temps.) Il vous fait la cour ?

Lucienne.  Oui.

Rdillon.  Cest du propre !

Lucienne.  Vous avez donc un privilge exclusif ?

Rdillon.  Oh ! moi, ce nest pas la mme chose ! Je vous aime, moi !

Lucienne.  Il en dit peut-tre autant !

Rdillon.  Allons donc ! un monsieur que vous connaissez depuis dix minutes.

Lucienne.  Vingt !

Rdillon.  Oh ! dix, vingt, je ne suis pas une minute prs.

Lucienne.  Et puis il ma t prsent il y a vingt minutes ; mais de vue, je

le connais depuis bien plus longtemps ! Il y a huit jours quil me suit dans la

rue.

Rdillon.  Non !

Lucienne.  Si !

Rdillon.  Voyou !

Lucienne, devant la chemine.  Merci, pour lui !

Rdillon.  Et cest votre mari qui a trouv spirituel de vous le prsenter !

(Lucienne sourit en cartant les bras en manire de confirmation.) Cest

charmant ! Non, ces maris ! On dirait quils le font exprs, de se crer des

dangers eux-mmes.

Lucienne.  Mais dites donc, Rdillon !

Rdillon.  Oh ! je dis ce que je pense ! et alors, quand il leur arrive ce qui

peut leur arriver, ils viennent se plaindre ! Mais enfin, quel besoin a-t-il,

Vatelin, dintroduire des hommes dans son mnage ? Est-ce que nous en avons

besoin, voyons ? Est-ce que son tte--tte nous trois ne devrait pas lui

suffire ? (Voyant Lucienne qui rit.) Cest vrai, a. Moi je ne peux pas voir un

home tourner autour de vous, a me rend fou furieux : (Un genou sur le pouf.) Je

ne peux pourtant pas aller dire a votre mari !

Lucienne, allant lui.  Allons, allons, calmez-vous !

Rdillon, pleurant.  Oh ! dailleurs, je savais bien quil marriverait malheur

aujourdhui. (Ils descendent en scne.) Javais rv que toutes mes dents

tombaient, que jen avais dj perdu quarante-cinq et quand je rve que mes

dents tombent, a ne manque jamais ! La dernire fois on me volait une petite

chienne laquelle je tenais beaucoup. Aujourdhui on cherche me voler ma

matresse.

Lucienne.  Votre matresse ! Mais je ne suis pas votre matresse.

Rdillon.  Vous tes la matresse de mon cur, et cela, personne, pas mme

vous, ne peut lempcher.

Lucienne.  Du moment que vous dgagez ma responsabilit !

Rdillon.  Ah ! jurez-moi que vous naimerez jamais cet homme.

Lucienne.  Cet homme ? mais vous tes fou, mon ami ! Mais est-ce que je le

connais seulement ? Est-ce que vous croyez que je fais mme attention lui ?

Rdillon.  Ah ! merci. Dabord vous avez remarqu comme il est dplaisant. Vous

avez vu son nez ? Avec un nez comme a, on est incapable daimer.

Lucienne.  Ah !

Rdillon.  Tandis que moi, jai le nez quil faut ! jai le nez damour, le nez

qui aime !

Lucienne.  Comment le savez-vous ?

Rdillon.  On me la toujours dit.

Lucienne.  Ah ! alors !

Rdillon.  Ah ! Lucienne, noubliez pas que vous mavez promis que vous ne

serez jamais qu moi !

Lucienne, corrigeant.  Permettez ! Si jamais je dois tre quelquun ! Mais

comme pour cela, mon pauvre ami, il faudrait des circonstances particulires !

Elle sassied droite de la table.

Rdillon, avec un soupir.  Ah ! oui, que votre mari vous trompt ! Oh ! alors !

( part.) Mais quest-ce quil attend donc cet homme-l ! Il na donc pas de

temprament, quelle moule ! (Haut.) Mais vous ne sentez donc pas la cruaut du

supplice que vous mimposez ? Celui dun homme qui lon servirait tout le

temps lapritif et qui ne dnerait jamais !

Lucienne.  Eh bien ! mon pauvre ami, allez dner dehors !

Rdillon.  Faut bien ! Quest-ce que vous voulez, moi, je suis fait de chair et

dos ! Eh bien ! Jai faim, l, jai faim !

Lucienne.  Oh ! que vous tes laid quand vous criez famine.

Rdillon.  Vous riez, sans cur !

Il va sasseoir sur le pouf.

Lucienne.  Voulez-vous que je pleure ? Surtout maintenant que je sais que vous

vous offrez des extras.

Elle se lve.

Rdillon.  Ah ! ils sont jolis, mes extras ! Je vous les donne, mes extras ! Ah

! si vous vouliez, mais est-ce que jen aurais des extras ? Seulement vous ne

voulez pas ; alors, quest-ce que vous voulez, tant pis pour vous, cest les

autres qui en bnficient.

Lucienne, adosse la table.  Allons ! grand bien leur fasse !

Rdillon, avec fatuit.  Je vous en rponds !

Lucienne, en remontant.  Et voil lhomme qui vient me parler de son amour !

Rdillon.  Mais absolument ! Est-ce que a empche, a ? Cest pas ma faute si,

ct de lamour, il y a il y a lanimal !

Lucienne.  Ah, oui ! tiens, cest vrai ! a mtonnait aussi que lon nen

parlt pas, de celui-l ! Eh bien ! vous ne pouvez donc pas prendre sur vous de

le tuer lanimal ?

Rdillon.  Jai jamais pu faire de mal aux btes.

Lucienne.  Pauvre chat ! Eh bien ! alors, tenez-le en laisse.

Rdillon.  Mais je ne fais que a. Seulement, comme cest la bte qui est la

plus forte, cest elle qui trane et cest moi qui suis. Alors, quest-ce que

vous voulez, quand je ne peux pas faire autrement, eh bien ! je me rsigne, (se

levant.) je promne lanimal.

Il gagne la droite.

Lucienne.  Ah ! les hommes ! Pauvre Ernest ! Et comment sappelle-t-elle ?

Elle sassied sur le canap.

Rdillon.  Qui a ?

Lucienne.  Votre promenade ?

Rdillon.  Pluplu, abrviatif de Pluchette.

Lucienne.  Dlicieux !

Rdillon, allant elle.  Oh ! mais le cur ny est pour rien, vous savez !

Est-ce quelle compte, Pluplu, pour moi ! Il ny a quune femme mes yeux, il

ny en a quune, cest vous ! Quimporte lautel sur lequel je sacrifie, si

cest vous que va lholocauste !

Lucienne.  Comment donc ! Vous tes bien aimable.

Rdillon.  Mon corps, mon moi est auprs de Pluplu, mais cest vous que se

rapporte ma pense ! Je suis prs delle et je cherche mimaginer que cest

vous ! Cest elle que mes bras enserrent et cest vous que je crois tenir

embrasse ! Je lui dis : "Tais-toi ! que je nentende pas ta voix." Je ferme les

yeux et je lappelle Lucienne.

Lucienne.  Mais cest de lusurpation ! Mais je ne veux pas ! Et elle accepte

a ?

Rdillon.  Pluplu ? Trs bien ! Elle se croit mme oblige de faire comme moi ;

elle ferme les yeux et elle mappelle Clment.

Lucienne, se levant et passant au deuxime plan.  Oh ! cest exquis ! On dirait

une pice joue par les doublures.

Rdillon, dans un lan de passion.  Oh ! Lucienne, Lucienne, quand mettrez-vous

fin au supplice que jendure ? Quand me direz-vous : "Rdillon, je suis toi !

Fais de moi ce que tu voudras." ?

Lucienne.  Hein ! Mais voulez-vous !

Rdillon, sagenouillant devant elle.  Ah ! Lucienne ! Lucienne, je taime

Lucienne.  Voulez-vous bien vous levez ! Mon mari peut entrer ; deux fois dj

il vous a surpris mes genoux, comme a !

Rdillon.  Et a mest gal ! Quil entre ! Quil me voie !

Lucienne.  Mais pas du tout ! Mais, moi, je ne veux pas ! En voil des ides !

Elle le repousse pour se lever, limpulsion fait tomber Rdillon assis par

terre. Lucienne se dgage et va sasseoir la table.

Rdillon.  Je vous disais donc, chre madame ?

[modifier] Scne VIII

Les Mmes, Vatelin, Pontagnac

Vatelin, entrant et sarrtant en voyant Rdillon assis par terre.  Allons bon

! Vous voil encore par terre, vous !

Rdillon.  Comme vous voyez Euh ! a va bien ?

Vatelin.  Merci, pas mal. Cest donc une manie, alors ? ( Pontagnac.) Vous ne

le croiriez pas, mon cher, voil mon ami Rdillon. (Prsentant.) M. Rdillon, M.

Pontagnac.

Pontagnac.  Inutile, cest dj fait.

Vatelin.  Ah ? Je nai jamais vu que lui comme a ; toutes les fois quil

mattend dans ce salon.  ce ne sont pourtant pas les siges qui manquent  je

ne peux pas y entrer sans le trouver assis le derrire par terre.

Pontagnac, schement.  Ah !

Rdillon.  Je vais vous dire ! Cest une habitude denfance, jaimais beaucoup

me rouler. Alors, chaque fois que je vais dans le monde, plutt que de rester

debout

Vatelin.  Quelle drle dhabitude ! Cest pas possible, vous avez d avoir une

grandmre qui a reu un regard de cul-de-jatte !

Rdillon, se relevant.  Ah ! Ah ! Ah ! trs drle ! Cest trs drle !

Pontagnac, entre ses dents, en regardant Vatelin.  Ah ! nature de cornard, va !

Lucienne, qui sest leve.  Eh bien ! vous avez vu les tableaux de mon mari,

monsieur Pontagnac ?

Vatelin.  Je crois bien ! Il a t enchant ! Il ma dit : "Les muses nen ont

pas de comme a !" ( Pontagnac.) Nest-ce pas ?

Pontagnac.  Oui, oui, oui. ( part.) Heureusement !

On sonne.

Vatelin, indiquant le pan coup gauche.  Tenez ! Jen ai encore par l, si

vous voulez ?

Pontagnac.  Non, non ! pas toutes les joies le mme jour ; jaime mieux en

garder pour une autre fois.

Vatelin.  Ah ! cest dommage que cette pauvre madame Pontagnac soit dans cet

tat, jaurais t fier de lui montrer ma galerie.

Pontagnac.  Ah ! quest-ce que vous voulez, ses rhumatismes, Pau, dans le

Barn.

Vatelin.  La petite voiture, oui, oui ! Ah ! pauvre nature humaine !

Tous, avec un soupir.  Ah ! oui !

[modifier] Scne IX

Les Mmes, Jean, Mme Pontagnac

Jean, annonant au fond.  Madame Pontagnac.

Tous.  Hein !

Pontagnac, bondissant, part.  Non dun petit bonhomme ! Ma femme !

Tous.  Votre femme !

Pontagnac.  Hein ! oui,.. non,.. il faut croire !

Lucienne.  Comment ! je la croyais Pau !

Vatelin.  Cest vrai, avec ses rhumatismes.

Pontagnac.  Eh bien ! oui, je ne sais pas ! Cest quelle aura t gurie !

(Au domestique.) Nous ny sommes pas ! Dites que nous ny sommes pas !

Lucienne.  Mais pas du tout ! Au contraire ! Faites entrer.

Pontagnac.  Oui, je dis bien, faites entrer ! ( part.) Ah ! l, l, l, l !

Tous, part.  Mais quest-ce quil a ?

Rdillon, part.  Il na pas lair dtre la noce, le bonhomme.

Pontagnac, part.  Ah, bien ! me voil bien ! (Haut.) Je vous en prie, mon

ami, madame, pour des raisons que je vous expliquerai plus tard, si ma femme

vous questionne, pas un mot, ou plutt, dites comme moi, hein ! dites comme moi

!

Mme Pontagnac, entrant.  Je vous demande pardon, messieurs, madame

Pontagnac, courant elle.  Ah ! chre amie, te voil ! Quelle charmante

surprise ! Justement je men allais ! Allons, dis au revoir madame et ces

messieurs, et allons-nous en ! Viens, allons-nous en !

Tous.  Hein !

Mme Pontagnac.  Mais pas du tout ; en voil une ide !

Pontagnac.  Mais si ! mais si !

Mme Pontagnac.  Mais non ! mais non !

Lucienne.  Mais laissez donc, voyons !

Pontagnac.  Mais voil ! Je laisse ! ( part.) Oh ! mon Dieu ! mon Dieu !

Mme Pontagnac, sasseyant sur la chaise que lui avance

Vatelin.  Excusez-moi, madame, de venir ainsi chez vous, sans avoir eu

lhonneur de vous tre prsente.

Lucienne, assise.  Mais, madame, cest moi, au contraire

Vatelin, un genou sur le pouf.  Croyez bien que certainement

Mme Pontagnac.  Mais vraiment il y a longtemps que jentends parler de vous par

mon mari

Vatelin.  Vraiment ?Ah ! cest gentil, cela, Pontagnac.

Mme Pontagnac.  Que vraiment je me suis dit : "Cet tat de choses ne peut pas

continuer, des amis si intimes dont les femmes ne se connaissent pas !"

Lucienne et Vatelin.  Si intimes !

Mme Pontagnac.  Ah ! vous pouvez dire que mon mari vous aime ! Cest--dire que

jen tais arrive tre jalouse ! Tous les jours la mme chose : "O vas-tu ?

Chez les Vatelin." Et le soir : "O vas-tu ? Chez les Vatelin !" Toujours chez

les Vatelin !

Vatelin.  Comment, chez les Vatelin !

Pontagnac.  Mais oui, naturellement, quoi ! Quest-ce que a veut dire, cet

tonnement ? (Vivement Mme Pontagnac.) Tu nas pas vu sa galerie, non ? Viens

voir sa galerie ! Ca vaut la peine, viens voir sa galerie !

Mme Pontagnac.  Mais non, voyons ! mais non ! Mais quest-ce que tu as donc ?

Pontagnac.  Moi ? mais rien ! Quest-ce que tu veux que jaie ?

Vatelin.  Quest-ce que tout cela veut dire ?

Rdillon, assis dans le fauteuil, part.  Non, ce que je mamuse, moi ! ce que

je mamuse

Mme Pontagnac.  Ah a ! tu as lair bien agit ! Est-ce que, par hasard ?

Pontagnac.  Moi ? O a, agit ! o a, agit ! je ne bouge pas Seulement, tu

vas raconter M. et Mme Vatelin que je vais tous les jours chez eux ! Ils le

savent bien que je vais tous les jours chez eux.

Lucienne, part.  Aha !

Vatelin, part.  Ah ! je comprends !

Pontagnac, Vatelin, tout en lui faisant des signes.  Enfin, Vatelin, nest-ce

pas que vous le savez que je viens tous les jours chez vous !

Vatelin.  Oui ! oui ! oui ! oui ! oui !

Pontagnac.  L, tu vois !

Rdillon, se levant et intervenant, lair narquois.  Je ly ai mme rencontr.

Pontagnac, le regard tonn, part.  Hein ! (Puis, bas.) Merci, monsieur !

Rdillon, bas.  Il ny a pas de quoi.

Il se rassied.

Pontagnac.  Eh bien ! tu es convaincue ?

Mme Pontagnac, lair de douter, se levant.  Oui, oui, oui.

Elle gagne un peu la gauche.

Pontagnac.  Mais, dame !

Vatelin, part.  Pauvre Pontagnac, il me fait de la peine ! (Bas,

Pontagnac.) Attendez, je vais vous tirer de l !

Pontagnac.  Ah ! oui !

Vatelin.  Croyez mme, madame, que mon ami Pontagnac, dans ses frquentes

visites, me parlait souvent de vous.

Mme Pontagnac.  Ah ! vraiment !

Pontagnac, bas.  Cest a ! Trs bien !

Vatelin.  Et quil y a longtemps que je lui aurais demand de me prsenter

vous si je navais pas su que vous tiez Pau !

Mme Pontagnac.  Pau ?

Pontagnac, part.  Allons, bon ! (Haut, faisant pirouetter Vatelin pour se

mettre entre lui et sa femme.) Mais non ! Mais non ! Quoi, Pau ? O a, Pau ? O

allez-vous prendre Pau ?

Vatelin.  Comment, o je vais prendre ?

Pontagnac.  Mais oui, quoi ! Qui est-ce qui vous a parl de Pau ?

Vatelin, qui veut se rattraper.  Non, Pau ! Je dis "Pau" Je veux dire : si

javais su que vous tiez que vous tiez

Pontagnac.  Mais nulle part !

Vatelin, ne sachant quel saint se vouer.  Cest a, que vous ntiez nulle

part !

Pontagnac.  Allons, bien ! (Bas.) Mais taisez-vous donc !

Vatelin.  Je veux bien ! Je ne sais plus ce que je dis !

Ils remontent.

Rdillon, part.  Le monde o lon patauge !

Mme Pontagnac, part.  Dcidment, je commence croire que mes soupons ne me

trompaient pas. (Haut.) Oh ! mais, monsieur Vatelin, ne vous excusez pas ! Je

savais que je naurais pas compter sur votre visite, mon mari mavait mise au

courant de votre tat.

Pontagnac, part.  Bien, voil autre chose !

Vatelin.  De mon tat ?

Mme Pontagnac.  Mais oui, tant perclus de rhumatismes.

Vatelin.  Ah ! vous !

Mme Pontagnac.  Moi ? non, vous ! puisquon est oblig de vous traner dans une

petite voiture.

Vatelin.  Permettez, cest vous !

Mme Pontagnac.  Non, cest vous !

Pontagnac, allant Vatelin.  Mais oui, cest vous ! quoi ! vous navez pas

besoin de faire des coquetteries pour ma femme.

Vatelin.  Ah ! cest moi ! Bon ! bon ! Alors, moi aussi.

Pontagnac.  Mais non, pas vous aussi ! (Entranant Vatelin gauche.) Tenez,

venez donc me faire voir votre galerie ! Je nai pas tout vu ! Je nai pas

tout vu !

Vatelin.  Ah ! je veux bien ! Allons voir la galerie !

Mme Pontagnac.  Edmond, veux-tu rester l !

Lucienne se lve.

Pontagnac.  Voil ! Je reviens ! Je reviens !

Vatelin.  Nous revenons ! Nous revenons !

Ils sortent gauche.

[modifier] Scne X

Les Mmes, moins Vatelin et Pontagnac

Mme Pontagnac.  Oh ! cest trop fort ! Voyons, madame, soyez franche. On se

moque de moi ici ?

Lucienne.  Eh bien ! oui, madame ! (Mme Pontagnac va tomber sur la chaise prs

du pouf.) Aussi bien messieurs les hommes se soutiennent assez entre eux pour

quentre femmes nous nous devions un peu de solidarit ! Oui, on se moque de

vous !

Elle sassied.

Mme Pontagnac.  Oh ! je men doutais !

Lucienne.  Votre mari nest pas lintime du mien, collgue dun mme cercle et

voil tout ! Jamais, avant ce jour, il na mis les pieds dans cette maison, et

si vous ly avez trouv aujourdhui, croyez bien que ce nest pas un ami quil y

tait venu voir, mais une femme quil a poursuivie jusque dans son salon.

Mme Pontagnac.  Une femme !

Lucienne.  Oui, moi !

Mme Pontagnac.  Non !

Lucienne.  Aprs mavoir suivie dans la rue avec une insistance que je

qualifierais

Rdillon, dans son fauteuil.  Dun mufle !

Mme Pontagnac.  Oh ! Oui !

Lucienne.  Il sest retrouv, pour son plus grand dsappointement que cette

femme tait celle dun de ses amis. Ce ntait pas de chance ! Nimporte, votre

mari vous a menti, et quant ses prtendues visites ici, elles ntaient quun

alibi dont il couvrait ses fredaines !

Mme Pontagnac.  Oh ! le misrable !

Rdillon.  Voil le mot !

Lucienne, se levant.  Excusez-moi, madame, de vous parler ainsi brutalement.

Mais vous en avez appel ma franchise, je vous ai claire franchement !

Mme Pontagnac, se levant.  Vous avez bien fait, madame, et je vous en remercie.

Lucienne.  Aussi bien ai-je agi envers vous, comme je voudrais quon agisse

avec moi si jamais mon mari

Rdillon, avec dcouragement.  Oh ! oui ! mais lui, bernique !

Lucienne.  Mais heureusement, dites donc !

Mme Pontagnac.  Ah ! je vois clair prsent, et mes soupons ne me trompaient

pas ! Oh ! mais maintenant, je sais ce que je voulais savoir ! nous deux, M.

Pontagnac ! Je fais la morte, je vous pie, je vous fais filer, je vous

surprends en flagrant dlit, et alors !

Elle descend.

Lucienne.  Et alors ?

Mme Pontagnac, prenant la chaise et la remontant auprs du canap.  Ah ! ah !

ah ! Je ne vous dis que a !

Lucienne.  La peine du talion ?

Mme Pontagnac.  En plein !

Rdillon, se levant.  Bravo !

Lucienne, schauffant lexemple de Mme Pontagnac.  Ah ! cest comme moi ! si

jamais mon mari !

Rdillon.  Oui, oui !

Mme Pontagnac.  Aprs tout, quoi ? Je suis jeune, je suis jolie.

Lucienne.  Moi aussi !

Mme Pontagnac.  Ce nest peut-tre pas modeste, ce que je dis l

Rdillon.  Ca ne fait rien, quand on est en colre, on na pas besoin dtre

modeste !

Mme Pontagnac.  En tout cas, jen trouverai plus dun qui sera enchant

Rdillon.  Tiens, parbleu !

Lucienne.  Et moi donc ! Nest-ce pas, Rdillon ?

Rdillon.  Oh ! l, l, l, vous !

Mme Pontagnac.  Et ne croyez pas que je le choisirai ! Non, mme pas ! Il me

semble que a mempcherait de savourer ma vengeance ! Non, nimporte qui, le

premier imbcile venu !

Rdillon.  Cest a !

Mme Pontagnac, Rdillon.  Vous ! si a vous fait plaisir.

Elle remonte.

Rdillon.  Moi ? Ah ! madame

Lucienne.  Parfaitement ! Et moi aussi !

Rdillon.  Ah ! Lucienne !

Mme Pontagnac, redescendant.  Tenez ! donnez-moi donc votre nom, votre adresse

?

Rdillon.  Rdillon, 17, rue Caumartin.

Mme Pontagnac.  Rdillon, 17, rue Caumartin. Bon ! Eh ! bien, monsieur

Rdillon, que je surprenne mon mari, jaccours et je vous dis : "Monsieur

Rdillon, prenez-moi, je suis vous !"

Elle se laisse tomber dans ses bras.

Lucienne, mme jeu.  Et moi, aussi, Rdillon ! vous ! vous !

Rdillon, les deux femmes dans ses bras.  Ah Mesdames ! ( part.) Cest

tonnant comme jai de la chance au conditionnel !

Bruit de voix.

Mme Pontagnac.  Nos maris ! pas un mot !

[modifier] Scne XI

Les Mmes, Vatelin, Pontagnac

Mme Pontagnac, Vatelin et Pontagnac qui, peu rassurs, lair piteux, restent

dans lembrasure de la porte.  Mais entrez, messieurs ! Quest-ce que vous avez

rester dans la porte ?

Vatelin.  Mais rien ! mais pas du tout !

Mme Pontagnac.  Eh ! bien, vous avez contempl la galerie ? Vous tes satisfait

?

Pontagnac.  Enchant ! Enchant ! ( part, rassur.) Madame Vatelin na pas

parl ! (Haut.) Il y a l surtout quelques toiles Ah ! des toiles ! de parents

de grands matres

Vatelin.  Nest-ce pas ?

Pontagnac.  Entre autres un Corot fils et un Rousseau cousin, vraiment, ce

nest pas la peine davoir des matres eux-mmes.

Vatelin.  Cest ce que je dis. Cest aussi bien fait ; cest, la plupart du

temps, beaucoup plus soign.

Rdillon.  Et a cote beaucoup moins cher.

Mme Pontagnac.  Eh ! bien, nous, pendant ce temps-l, nous avons fait plus

ample connaissance avec madame Vatelin. Nous avons beaucoup parl de toi.

Pontagnac, inquiet.  Ah !

Mme Pontagnac.  Et monsieur lui-mme ma dit quil tavait souvent rencontr et

quil tapprciait beaucoup.

Pontagnac  Non, il a dit a ? ( Rdillon.) Ah ! Monsieur ! ( part.) Oh ! et

moi qui (Haut.) Ma chre amie Monsieur Durillon.

Rdillon.  Red ! Red !

Pontagnac.  Oh ! pardon ! Rdillon ! Oh ! Red, Dur cest la mme chose, M.

Rdillon, Mme Pontagnac.

Mme Pontagnac.  Nous avons eu le temps de faire connaissance !

Elle remonte avec Lucienne au-dessus de la table.

Pontagnac.  Oui ? Parfait, alors ! ( Rdillon.) Cher monsieur, ma femme

reoit tous les vendredis, si vous voulez nous faire lhonneur

Rdillon.  Mais comment donc ! ( part.) Cest bien a, tout lheure, ctait

lamoureux, il me battait froid. Sa femme arrive, le mari reparat et il

minvite ! Ils sont tous les mmes !

[modifier] Scne XII

Les Mmes, Jean

Jean.  Il y a l une dame qui demande Monsieur.

Vatelin, remontant et rangeant la chaise.  Moi ! Qui a ?

Jean.  Je ne sais pas. Cest la premire fois que je vois cette dame.

Lucienne.  Une dame, quest-ce quelle veut ?

Vatelin, du geste dun homme qui nen sait pas plus long.  Ah ! ma chre amie,

a ! ( Jean.) Vous auriez d demander le nom !

Lucienne, Jean.  Elle est jolie ?

Jean, avec une moue.  Pflutt !

Vatelin.  Eh ! bien, Jean, quest-ce que cest ! Je ten prie, ma chre amie,

ce nest pas mon domestique donner son avis sur les personnes qui viennent

me voir. ( Jean.) Vous avez dit que jy tais ?

Jean.  Oui, cette dame attend dans le petit salon.

Vatelin.  Cest bien, quelle attende ! Je la recevrai.

Jean sort au fond.

Mme Pontagnac.  Allons, monsieur Vatelin, je vois que vous avez affaire, je ne

veux pas abuser de vos moments surtout quand vous avez une dame recevoir.

Vatelin.  Oh ! quelque cliente ! Ca ne presse pas ! Ce nest videmment pas

lhomme quelle vient voir, cest lavou.

Lucienne.  Mais je lespre bien !

Mme Pontagnac.  Au revoir, chre madame ! et bien heureuse. Monsieur euh

Pontagnac.  Rdillon !

Rdillon.  17, rue Caumartin, parfaitement.

Mme Pontagnac.  Cest a. ( Pontagnac.) Prends note, mon ami !

Rdillon.  Oh ! dans le Tout-Paris !

Pontagnac.  Ca ne fait rien, jinscris toujours.

Rdillon.  Dailleurs, je descends avec vous. Jai quelques courses faire. (

Lucienne.) Au revoir, madame. (Bas.) Au revoir, ma Lucienne ! ( Vatelin.) Au

revoir, vous !

Pontagnac.  Allons, partons (Il serre la main de Vatelin, puis Mme Vatelin.)

Madame ! (bas et vivement.) Je mets ma femme chez elle et je reviens vous donner

lexplication de ma conduite.

Mme Pontagnac.  Tu viens !

Pontagnac.  Voil ! Voil !

Mme Pontagnac, part.  Et maintenant, marche droit, mon bonhomme !

Ils sortent.

[modifier] Scne XIII

Lucienne, Vatelin, puis Jean, puis Maggy

Vatelin.  Veux-tu me laisser, ma chre amie, que jexpdie cette personne

En ce disant, il sonne.

Lucienne.  Voil ! tout lheure, mon Crpin.

Elle sort par la gauche en emportant son chapeau pos sur le canap.

Jean.  Monsieur a sonn ?

Vatelin.  Oui, introduisez cette dame.

Jean introduit Maggy par la droite, 2e plan, puis se retire.

Vatelin, qui sest assis sa table, tout en rangeant des papiers pour se donner

un air occup et sans regarder la personne qui entre.  Si vous voulez prendre

une chaise, madame

Maggy, arrivant derrire lui et lui donnant deux gros baisers sur les yeux.

Accent anglais trs prononc.  Oh ! my love !

Vatelin, ahuri, se levant.  Hein ! Quest-ce que cest ? (Reconnaissant Maggy.)

Madame Soldignac ! Maggy ! Vous !

Maggy.  Moi-mme.

Vatelin.  Vous ! vous ici ! mais cest de la folie !

Maggy.  Pourquoi ?

Vatelin.  Eh ! bien, et Londres ?

Maggy.  Je lai quitt.

Vatelin.  Et votre mari ?

Maggy.  Je amen loui ! Il ven pour affaires Paris !

Vatelin, retombant sur la chaise.  Allons bon ! Mais quest-ce que vous venez

faire ?

Maggy.  Comment ! ce que je vienne faire ! Oh ! ingrate ! oh ! you naughty

thing, how can you ask me what I have come to do here. Here is a man for whom I

have sacrified everything, my duties as a wife, my conjugal faithfulness

Vatelin, se levant et voulant linterrompre.  Oui oui (Il va couter la

porte de sa femme.)

Maggy, gagnant la droite.  I leave London ! I cross the sea ! All this to reach

him and when at last I find him, he asks me what have you came here for !

Vatelin, redescendant.  Oui ! Mais ce nest pas a que je vous demande ! Vous

me parlez anglais, je ne comprends pas un mot ! Comment tes-vous ici ? Pourquoi

? Quest-ce que vous voulez ?

Maggy, derrire la table.  Qu je veux ? Il demand qu je veux ! Mais je veux

vous !

Vatelin.  Moi !

Maggy.  Oh ! yes ! parce que je vous haime toujours, mo ! Ah ! dear me ! pour

trouver vous, jai quitt London, jai travers le Manche qui me rend bien

malade jai eu le mal de mer, jai rendu jai rendu comment dis ?

Vatelin.  Oui ! oui. Ca suffit ! Aprs ?

Maggy.  No, jai rendu lme, mais ce mest gal ! Je disei ! Je vais la voir,

loui et je souis l, pour houitt jours.

Elle sassied.

Vatelin, tombant sur un sige.  Huit jours ! Une semaine ! Vous tes-l pour

une semaine ?

Maggy.  Oh ! oui, un semaine tout pour vous Ah ! disez mo vous me haimez

encore ! Pourquoi vous avez pas rpondu mes lettres ? Je disais dj : "Oh !

mon Crpine il me haime plus !" Oh ! si, vous haimez mo ! Crpine ! tell me

you love me !

Vatelin, se levant.  Mais oui ! mais oui !

Maggy, se levant et descendant.  Quand je souis arrive cet matin, jai tout de

suite criv vous et pouis et pouis jai pas envoy la lettre je m souis

dis il rpondra peut-tre pas mo jai jet mon lettre la panier et jai

pris un hansom, comment vous dis, un sapin pour venir Aoh ! comme est

difficult la rue de vous pour trouvi Je sais pas, le cocher comprenait pas le

franci, il voulait pas m conduire.

Vatelin, part.  Ah ! brave cocher !

Maggy.  Je loui disi, "Cocher, allez roue Thremol". Il rpondi : connais pas

Vatelin.  Rue Thremol ! oui oui Maintenant, croyez-vous que si vous lui aviez

dit tout simplement, rue la Trmoille

Maggy.  Eh ! bien, je dis : "rue Thremol".

Vatelin.  Parfaitement.

Maggy.  Ah ! Crpine, Crpine, que je souis heureuse ! Vous venez m voir cet

soir, h ?

Vatelin.  Hein ! Permettez ! permettez !

Maggy.  Aoh ! ne dis pas no ! jai trouv cet matin un petite rez-de-chausse

toute meuble comme je disi vos dans le lettre que j lai mise la panier

quarante houit rue Roqupane.

Vatelin.  Vous tes descendue rue Roqupine ?

Maggy.  Oh ! no ! avec ma mari lhtel Chatham, mais la rez-de-chausse,

cest pour nous deux. Je lai loue et vous viendrez cet soir, h !

Vatelin, se dgageant et passant n 2.  Moi ! Ah ! non ! par exemple !

Maggy.  No ! pourquoi no ?

Vatelin.  Parce que ! parce que cest impossible Est-ce que je suis libre !

jai une femme, moi ! je suis mari, moi !

Maggy.  Vous, vous tes mari !

Vatelin.  Mais dame !

Maggy.  Aoh ! London, vous disi vous tiez buf.

Vatelin.  Comment buf ? veuf !

Maggy.  Aoh ! buf, veuf, cest la mme chose !

Vatelin.  Mais non, ce nest pas la mme chose ! Merci ! le veuf, il peut

recommencer, tandis que le buf

Maggy.  Well, pourquoi vous mavez dit ?

Vatelin.  Eh ! bien, oui, jtais veuf, puisque javais laiss ma femme

Paris, cest une faon de dire.

Maggy.  Alors alors what ? Cest fini ensemble ?

Vatelin.  Voyons, Maggy, soyez raisonnable.

Maggy.  Et vous rehaimerez mo plus plus jamais ?

Vatelin.  Si, quand jirai Londres ! l !

Maggy, clatant en sanglots et passant n 2.  Aoh ! Crpine ne me haime plus !

Crpine ne me haime plus.

Vatelin, courant la porte de Lucienne.  Mais taisez-vous donc, ma femme peut

vous entendre !

Maggy.  Ce mest gal !

Vatelin, descendant.  Oui ! mais pas moi ! Voyons ! je vous en supplie, un

peu de raison ! Certainement, je suis trs touch, mais, enfin, ce roman bauch

Londres navait jamais d tre ternel. Quoi ! javais fait votre connaissance

pendant la traverse, vous aviez le mal de mer, javais le mal de mer, nos deux

curs taient si troubls quils taient faits pour se comprendre, ils se

comprirent. Londres, vous vntes me voir tous les jours mon htel, je fis la

connaissance de votre mari avec qui je me liai et ce qui devait arriver arriva.

Eh ! bien, contentons-nous de nous rappeler ce beau temps-l, sans essayer de le

recommencer. Aussi bien, ici, je nen ai pas le droit, l-bas, javais une

excuse ! Il y a des choses quon peut faire dun ct du dtroit et quon ne

peut pas faire de lautre ! Javais un bras de mer entre ma femme et moi, ici

je ne lai plus Eh ! bien, faites comme moi ayez labngation que jai !

oubliez-moi ! Il y a dautres beaux hommes que moi Londres.

Maggy.  Oh ! non, no ! je pouvais pas ! Je souis une femme fidle jai eu un

amant, je nen aurai pas dautres !

Vatelin.  Allons ! voyons, fidle oui, jusqu un certain point, car enfin

votre mari

Maggy.  Bien quoi ! jai toujours la mme !

Vatelin.  Ah ! bon, comme a !

Maggy.  No, no ! une seule mari, un amant seul !

Vatelin.  Bien ! bien ! si cest un principe !

Maggy, brusquement.  Alors, Crpine Crpine ! vous voulez plus mo ?

Vatelin.  Mais voyons ! rendez-vous compte !

Maggy.  Well ! well ! Adieu, Crpine !

Vatelin, allant ouvrir la porte du fond.  Adieu, chre madame, adieu ! Par ici

!

Maggy, tombant sur un sige.  Ah ! je me douti de cette chose ! Quand je

recevai pas de rponses mes lettres, aussi je avais dj prpar un crit

pour mon mari. Je vais l envoyer loui.

Vatelin.  Aha !

Maggy, tirant une lettre et lisant.  "Good bye dear, forget me. I am only a

guilty wife, who has now nothing left but death. I have been Mr. Vatelins

mistress, twenty-eight Thremol Street, who has forsaken me, and now I will kill

myself !

Vatelin.  Eh ! bien, a me parat trs bien ! Envoyez-lui a ! Quest-ce que

a veut dire ?

Maggy.  Vous comprend pas ? Aoh ! (traduisant.) Adieu, cher, oubli mo ! Je

suis quune femme coupable qui a plous qu mourir !

Vatelin.  Hein !

Maggy.  Jai ti la matresse de Mr. Vatelin, 28, rue Thrmol

Vatelin.  Hein ? quoi ? de M. Vatelin ? Eh bien ! en voil une ide ! et avec

mon adresse !

Maggy.  Il ma il ma "comment dit-on en franais ?" Il a plaqu mo, yes ?

et je me souicide.

Vatelin, descendant elle.  Mais cest fou ! Vous nallez pas lui envoyer

Maggy.  Oh ! yes !

Vatelin.  Mais jamais de la vie ! Vous tuer, vous ! et mon nom, mon adresse

28, rue

Maggy.  Thrmol

Vatelin.  Thrmol, oui Eh bien ! en voil une affaire ! Maggy ! ma petite

Maggy !

Maggy, se levant et passant gauche.  Il ny a plus de petit Maggy.

Vatelin.  Mais cest insens, voyons ! Maggy, vous ne ferez pas cela !

Maggy.  Alors venez cette soar, quarante-houit, roue Roquepaine.

Vatelin.  Mais puisque je vous dis que je ne peux pas ! Quel prtexte donner

ma femme ?

Maggy.  No ? Eh bien, j m souicide !

Vatelin.  Oh ! mon Dieu ! eh bien, oui, l, jirai !

Maggy.  Yes ? Aoh ! dear me, et vous rehemerez mo ?

Vatelin.  Et je rehaimerai vous, l ! ( part, avec rage.) Ouh !

Maggy.  Oh ! je souis tout content ! Crpine, je te aime !

On sonne.

Vatelin, part.  Ouh ! crampon ! Tu pouvais pas rester Londres !

[modifier] Scne XIV

Les Mmes, Jean, puis Lucienne, Soldignac, puis, Pontagnac

Jean, paraissant au fond.  Cest un monsieur qui demande si Monsieur est

visible ?

Vatelin.  Qui a ?

Jean.  Mr. Soldignac.

Maggy.  Ma mari !

Vatelin.  Lui ! ( Jean.) Oui, tout de suite, je suis lui (Jean sort.)

Quest-ce quil vient faire ?

Maggy.  Je sais pas ! vous presser la main, pouisquil est Paris.

Vatelin.  En tous cas, il ne faut pas quil vous voie ! Tenez, filez par l !

Il lui indique la porte droite, 1er plan, et la fait passer.

Maggy.  All right ! ce soir !

Vatelin.  Oui, oui, cest entendu.

Maggy.  Quarante-houit roue Roquepane !

Vatelin.  Roue Roquepane ! allez ! allez !

Maggy.  Jallai ! jallai ! O you wicked thing I love you !

Elle sort de droite.

Vatelin.  Oh ! les consquences dune faute ! Dire que je nai tromp quune

fois ma femme depuis que je suis mari et jtais excusable, puisque javais le

bras de mer Eh ! bien, voil !

Lucienne, paraissant gauche.  Cette dame est partie ?

Vatelin.  Oui, oui !

Lucienne.  Qui a sonn ?

Vatelin.  Un ami que jai connu Londres.

Jean, introduisant Soldignac.  M. Soldignac !

Soldignac, accent anglais.  Eh ! bonjour, cher ami, comment vous va ?

Vatelin, poigne de main.  Trs bien, quelle bonne surprise !

Soldignac salue Lucienne.

Vatelin.  Chre amie, M. Soldignac !

Lucienne.  Monsieur !

Soldignac.  Madame, sans doute ! Oh ! trs bien ! trs bien (Sasseyant.) Mon

cher ami, je viens quun instant ! je suis trs press, vous savez, un soir si

vous voulez, jai le temps, mais le jour les affaires business is business,

comme nous disons en Angleterre. (Se levant.) Alors, voil, je suis venu pour

vous serrer la main dabord, et puis cause de ma femme.

Vatelin, assis son bureau.  Elle va bien, madame Soldignac ?

Soldignac.  Trs bien, merci. Elle ma charg beaucoup de choses Justement

cest pour elle que je viens. Mon cher ami, jai appris une chose, vous allez

tre bien tonn, je suis coquiou.

Vatelin.  Co quoi ?

Soldignac.  Pas coquoi, coquiou madame Soldignac me trompe si vous prfrez.

Vatelin.  Hein ?

Lucienne, se levant.  Je vous demande pardon, je crains dtre indiscrte, je

me retire.

Soldignac.  Oh ! non, a mest gal, je suis trs philosophe. Seulement je suis

press, jai les affaires. (Sasseyant.) Voil, cet matin, jai mis la main sur

la pot aux roses, jai trouv cette lettre dans le panier de ma femme.

Vatelin, part.  Nom dun petit bonhomme ! la lettre quelle mcrivait ;

pourvu quelle ne mait pas nomm.

Soldignac.  My love

Vatelin, part, rassur.  Love ! Non, ce nest pas moi !

Soldignac.  "Je souis Paris nous allons donc pouvoir nous rehaimer". Vous

comprenez ?

Vatelin.  Oui, oui.

Soldignac.  "Cet soir ma mari"  cest moi  passe son soire tard les

affaires, je souis seule, vienne me trouver, 48, rue Roquepane, la

rez-de-chausse, je vous attend ! Maggy" Quest-ce que vous en dites ?

Vatelin.  Mon Dieu, vous savez, il ne faut pas trop comme a, premire vue ;

peut-tre quau fond il ny a rien.

Soldignac, se levant.  Allons donc ! Eh ! bien, nous verrons bien ! Entre deux

affaires jai couru chez le commissaire de police et ce soir, je ne sais pas

quel il est, loui, le "my love", mais je les fais pincer tous les deux, elle et

son love, quarante houit, rue Roquepane.

Vatelin, part.  Saperlipopette ! Eh ! bien, il fait bien de venir me

prvenir.

Soldignac.  Nest-ce pas, madame ?

Lucienne, se levant  Mon Dieu, monsieur, vous savez, moi

Soldignac.  Oui, et alors je divorce.

Vatelin, se levant.  Comment, vous voulez divorcer ?

Soldignac.  Oh ! oui je serai trs content. Elle membte, ma femme Elle a

toujours un temprament ; a me drange pour mes affaires. Alors je viens vous

voir comme avou pour vous prpariez tout de suite toutes les pices pour le

divorce.

Vatelin.  Moi !

Soldignac, allant prendre son chapeau au fond.  Oui parce que souis trs

press.

Vatelin.  Mais a nest pas mon affaire, comment voulez-vous, cest Londres

que vous devez

Soldignac.  Pourquoi Londres ? Je souis pas de Londres !

Vatelin.  Ah !

Soldignac.  No, je souis de Marseille !

Vatelin et Lucienne.  Vous !

Soldignac.  Oui, Narcisse Soldignac, de Marseille, seulement jai t lev

toute petite en Angleterre, o jai toujours vcu pour mes affaires, et o je me

suis mari, mais devant le Consulat franais, par consquent vous pouvez

prparer les pices.

Vatelin.  Ah ! alors il faut que

Soldignac.  Evidemment, puisque je souis Franais.

Vatelin.  Oui, oui, oui ( part.) Moi cest moi qui Ah, a ! cest le comble

!

Soldignac.  Cest convenu ! je vous demande pardon parce que je souis press.

Vatelin, part.  Ah ! et puis, aprs tout, quest-ce que je risque. (Haut.) Eh

! bien, cest entendu, seulement tout cela est soumis une condition

essentielle, cest que vous, surpreniez votre femme et son complice !

Soldignac.  Naturellement ! mais puisque je les pince ce soir, 48, rue

Roquepane.

Vatelin, part.  Oui, pas si bte que tu nous y trouves !

Soldignac.  Et quant au monsieur, quand je laurai entre les mains je me

rserve pour mon plaisir de lui donner une petite leon de boxe.

Vatelin.  Ah ! vous tes fort

Soldignac.  Moi ? trs fort ! Ma femme aussi, cest moi qui loui ai appris !

Une fois je me souis battu avec le premier champion de Londres, ah ! je loui ai

flanqu une de ces tatouilles, comme nous disons en Provence. Il a reu un tel

coup de poing quil en a travers la Manche.

Lucienne.  Oh ! oh ! oh !

Soldignac.  Je vous assure, le soir mme par le premier paquebot.

Vatelin.  Ah ! bon !

Lucienne.  Cest que vous avez une faon daccommoder vos rcit la

Provenale.

Soldignac.  Que voulez-vous, si jai pris, le flegme anglais jai tout de mme

la nature de mon pays (Avec un peu de lyrisme.) Mme travers mon brouillard

de Londres, on retrouve un rayon de soleil du Midi.

Lucienne.  Oh ! mais vous tes pote.

Soldignac, changeant de ton.  No, jai pas le temps, je souis press business

is business comme nous disons Londres. Au revoir et quant au monsieur cet

soir (faisant un geste de boxe.) Voil ! Di gou li gue vengue, mon bon ! comme

nous disons Marseille, Au revoir !

Il remonte et se cogne dans Pontagnac qui entre.

Pontagnac.  Oh ! pardon !

Solignac.  Oui, bonjour monsieur je souis press.

Vatelin.  Pontagnac, il arrive bien ( Lucienne.) Veux-tu accompagner M.

Soldignac, jai un mot dire Pontagnac.

Lucienne, sortant la suite de Soldignac.  Parfaitement.

[modifier] Scne XV

Les Mmes, moins Lucienne et Soldignac

Pontagnac.  Quest-ce que cest que cet nergumne ?

Vatelin.  Rien, un Anglais de Marseille. Vous tombez bien, mon cher Pontagnac,

jai un service vous demander.

Pontagnac.  moi ?

Vatelin.  Oui, dhomme homme. Jai ce soir un rendez-vous avec une dame.

Pontagnac.  Vous ! ah ! je tombe des nues.

Vatelin.  Cest comme a !

Pontagnac.  Vous trompez donc votre femme ?

Vatelin.  Il y a des circonstances o un mari est quelquefois oblig

Pontagnac, ravi, part.  Il trompe sa femme et cest moi quil vient le

dire.

Vatelin.  Alors, voil ! nous avions rendez-vous dans un endroit o, lheure

quil est, des raisons particulires, mais imprieuses, nous empchent daller.

Vous qui tes dans le mouvement, vous ne pourriez pas mindiquer un htel o je

pourrais

Pontagnac.  Mais si, mais si Le Continental, le Grand Htel. Ah ! lUltimus,

cest toujours l ou je vais. Trs commode, plusieurs sorties ! Mais envoyez

une dpche pour quon vous retienne une chambre pour ce soir.

Vatelin.  Merci, cher ami, merci ! Je vais tlgraphier tout de suite et la

personne galement pour lavertir et lui dire de demander la chambre mon nom.

Pontagnac.  Cest a ! cest a ! mais votre femme vous donnera donc campo ce

soir ?

Vatelin.  Oh ! a, ce nest pas difficile ; ma profession moblige souvent

mabsenter de Paris. Je dirai que je suis appel en province pour un testament,

une vente aprs dcs, nimporte quoi !

Pontagnac.  Parfait ! parfait !

Vatelin.  Je vous laisse, je vais tlgraphier.

Il sort droite.

[modifier] Scne XVI

Pontagnac, puis Lucienne

Pontagnac.  Il trompe sa femme ! Oh ! bonheur !

Lucienne, revenant du fond.  Drle de type, cet Anglais.

Pontagnac.- Ah ! Lucienne ! non, pardon madame ! vite venez !

Lucienne.  Quoi, quest-ce quil y a !

Pontagnac.  Eh bien je Oh ! non, non, je ne peux pas !

Lucienne.  Eh bien ! cest tout ?

Pontagnac, part.  Ah ! ma foi, tant pis ! Aprs tout, quoi, je ne dois rien

Vatelin. Ce nest pas mon ami, et puis lamour avant tout !

Lucienne.  Eh bien ?

Pontagnac.  Vous navez quune parole, nest-ce pas ? Vous mavez bien dit :

"Je ne tromperai jamais mon mari la premire ! mais sil commence, je lui

rendrai la pareille sans hsiter !"

Lucienne.  Oui, videmment, jai dit a !

Pontagnac.  Vous jurez que vous le ferez comme vous le dites, que vous le

tromperez immdiatement si jamais vous avez la preuve !

Lucienne.  Oh, a ! oui, tout de suite.

Pontagnac.  O joie ! eh bien ! cette preuve, je lai ! Ce soir, lhtel

Ultimus, votre mari avec une femme

Lucienne.  Non, non, vous mentez !

Pontagnac.  Je mens ? tout lheure, il va vous dire quil a reu une dpche

lobligeant aller en province pour un testament ou une vente aprs dcs.

Lucienne.  Oh ! ce nest pas possible ! Crpin ! lui !

Pontagnac.  Oui, ce Crpin-l !

Lucienne.  Il serait capable ! Oh ! si vous me montrez a ! Si vous me montrez

a ! Si vous me montrez a !

Pontagnac.  Eh bien ! ce soir, je guetterai son dpart et aussitt je passe

vous prendre et je vous mne sur le lieu du crime, lhtel Ultimus.

Voulez-vous !

Lucienne, passant gauche.  Ah ! oui, je veux ! Oh ! oui, je veux !

Pontagnac.  Lui ! du calme !

Il gagne la droite.

[modifier] Scne XVII

Les Mmes, Vatelin

Vatelin, entrant.  Oh ! ma chre amie ! te voil ! Et bien ! il men tombe une

tuile !

Lucienne.  Ah ! vraiment ! quoi donc !

Pontagnac, part.  Vas-y, mon garon, vas-y !

Vatelin.  Une dpche, figure-toi, une dpche qui me force quitter Paris ce

soir mme par le train de huit heures.

Lucienne, part.  Ctait vrai !

Vatelin.  Et aller Amiens pour louverture dun testament.

Lucienne.  Oh ! gredin ! (Haut.) Mais ne peux-tu te faire remplacer par un de

tes clercs ?

Vatelin.  Oh ! non, impossible ! On dsire que jassiste en personne.

Lucienne.  Cest bien ! va, mon ami, va ! business is business ! comme dit on

anglais.

Vatelin.  Evidemment. Ah ! je suis bien contrari !

Lucienne.  Tartufe, va !

Vatelin.  Je te demande pardon, des dpches faire porter !

Il sort par la droite.

Pontagnac.  Eh bien ! tes-vous difie ?

Lucienne.  Oh ! je ne vois que trop clair Oh ! le misrable ! Lui que je

croyais un des rares maris fidles, le voil ! comme les autres ! Cest bien,

monsieur Pontagnac, je vous attends ce soir, et si jai la preuve de ce que vous

me dites, ah ! je vous jure bien, je vous jure quune heure aprs je serai

venge !

Pontagnac.  Ah ! merci ! ( part.) Cest un peu canaille ce que jai fait l,

mais bah ! jai une excuse, cest pour avoir sa femme. (Haut.) ce soir !

Il sort vivement par le fond.

Lucienne, se dirigeant vers sa chambre.  ce soir !

RIDEAU

[modifier] Acte II

La chambre 39 lhtel Ultimus. Une grande pice confortablement meuble. Au

fond, un lit dans une alcve. Une table au milieu de la chambre. Porte dentre

au fond gauche donnant sur le couloir. gauche, premier plan, porte donnant

sur la chambre 38. Au deuxime plan, une chemine. droite, troisime plan,

porte sur un cabinet de toilette. Mobilier de chambre dhtel.

[modifier] Scne premire

Armandine puis Victor (17 ans, tenue de groom)

Au lever du rideau, Armandine, debout devant la table du milieu, est en train de

fermer un sac de voyage. On frappe la porte du fond.

Armandine.  Entrez ! (Voyant Victor.) Ah ! cest toi, petit ! Eh bien ! tu as

fait ma commission ?

Victor.  Oui, madame ! Le Grant ma dit de dire Madame quil allait monter

de suite.

Armandine.  Tu lui as parl pour le changement de chambre ?

Victor.  Oui, oui, madame ! Il savait dailleurs, la femme de chambre lui avait

dit.

Armandine.  Cest bien, merci chasseur. ( part.) Il est gentil, ce petit.

(Haut.) Dis donc, avance un peu.

Victor.  Madame !

Armandine.  Quel ge as-tu ?

Victor.  Dix-sept ans.

Armandine.  Dix-sept ans ! Tu es gentil, tu sais.

Victor, rougissant et baissant la tte.  Oh ! madame !

Armandine.  Ca te fait rougir ? Il parat mme que a te fait plaisir.

Victor.  Oh ! oui ! venant de madame !

Il ferme les yeux sans oser en dire davantage.

Armandine, lui donnant une caresse sur la figure.  Eh bien ! je ne men ddis

pas, tu es trs gentil !

Victor, au moment o la main dArmandine lui passe sur la bouche, dans un moment

dgarement la saisit de ses deux mains et la baise avec frnsie.

Armandine.  Eh bien ! quest-ce que cest !

Victor.  Oh ! pardon, madame !

Armandine.  Tu ne tembtes pas, mon petit !

Victor.  Oh ! madame, je nai pas su ce que je faisais. Je nai pas bless

madame ?

Armandine, gagnant la droite.  Pas trop ! il y a des impertinences qui ne

blessent pas les femmes.

Victor.  Madame ne le dira pas au grant. Ca me ferait flanquer la porte !

Armandine, riant.  Hein ! si jtais mchante !

Elle sassied sur le canap.

Victor.  Ah ! cest que quand jai senti la main de madame, si chaude, si

douce, sur ma joue a ma donn comme un tremblement, tout sest mis tourner

! Songez, madame, que jai dix-sept ans, et depuis que jai dix-sept ans, je ne

sais pas tenez, madame, que jen ai des clous qui men poussent Oui, madame,

l ! en vl un dans le cou qui commence. Jai montr a au mdecin qui a quitt

lhtel ce matin, il ma dit : "Mon petit, cest la pubert."

Armandine, assise sur le canap.  La pubert ! Quest-ce que cest que a, la

pubert ?

Victor.  Je ne sais pas ! Mais il parat que jai lge daimer Ah ! je men

apercevais bien que cest la sve qui me travaille.

Armandine.  Oui, oui, oui

Victor.  Alors, quand madame est venue comme a Oh ! madame ne men veut pas

?

Armandine, se levant.  Mais non, mais non ! la preuve, tiens, voil trois

francs.

Victor, les trois francs dans la main.  Trois francs !

Armandine.  Cest pour toi.

Victor.  Oh ! non ! non ! non !

Il les pose sur la table.

Armandine.  Comment !

Victor.  Oh ! non ! pas de madame ! pas de madame !

Armandine.  Mais voyons !

Victor.  Oh ! moi qui en donnerais bien sept avec pour

Armandine.  Pour ?

Victor, interloqu et retenant des sanglots qui lui montent la gorge.  Pour

rien, madame ! (Changeant de ton.) Voil le grant, madame.

Il remonte en courant.

Armandine.  Pauvre gamin !

Elle reprend les trois francs. Victor arrive la porte, sefface pour laisser

passer le grant et sort.

[modifier] Scne II

Armandine, Le Grant

Le Grant.  Madame ma fait demander ?

Armandine.  Bien oui ! Cest pour cette chambre savoir ce qui a t fait.

Elle achve de faire sa malle et son sac.

Le Grant.  Mais cest entendu, madame, on vous en donnera une autre sur le

devant.

Armandine.  Oh ! oui, parce que cest navrant ici, (Allant jeter un coup dil

sa malle.) et vous comprenez, si je dois rester une dizaine de jours, le

temps quon amnage mon nouvel appartement

Le Grant.  Mais a se comprend, madame.

Armandine.  Dame, il me semble ! Alors, nest-ce pas, si a ne vous gne pas

Le Grant.  Oh ! pas du tout, madame ; cest--dire que, madame voudrait mme

conserver sa chambre lheure quil est que je ne pourrais plus la lui donner,

elle a t loue tout de suite !

Armandine.  Oui ! eh bien ! a se trouve bien. Et quel est lheureux qui me

succde ?

Le Grant.  Un monsieur Vatelin qui a tlgraphi pour retenir une chambre et

qui jai rserv celle-ci.

Armandine, fermant son sac.  Vatelin Tiens ! connais pas ! dailleurs, a

mest gal ! Et alors ?

Elle sassied gauche de la table.

Le Grant.  Eh bien ! alors je donnerai madame, si a lui convient, le 17 ;

cest sur la rue.

Armandine.  Soit ! Si vous me dites quelle est bien ! Moi, ce quil me faut,

nest-ce pas, cest une pice un peu grande, confortable de faon ce que si

je reois un ami ou un autre, et que sil lui arrive de vouloir rester un soir

Le Grant.  Ah ! madame nest pas seule, bon, bon, bon Oui, oui, oui, je

comprends, madame voudrait une chambre o au besoin Oh ! mais alors je vais

donner madame le 23 il fera bien mieux laffaire, il est deux lits.

Armandine.  deux lits ! Quest-ce que vous voulez que je fasse de deux lits ?

Vous voulez me couvrir de ridicule ?

Le Grant.  Comment, madame, mais

Armandine.  Ah ! est-ce que vous vous imaginez que jinvite des spectateurs

?

Le Grant.  Oh ! madame non, mais javais pens que pour monsieur lami de

madame

Armandine, se levant.  Quoi, le deuxime lit ? Eh bien ! il en ferait une

bobine ! Non, non, jaime mieux le 17.

Elle va fermer sa malle.

Le Grant.  Bien, madame !

Armandine.  Vous enverrez prendre ma malle pour quon la transporte !

Le Grant.  Oui, madame ! (Il sort mais sarrte sur le pas extrieur de la

porte, parlant quelquun quon naperoit pas.) Monsieur ? (Bruit de voix.)

Oui, monsieur, cest ici, je vais voir, monsieur.

Il redescend.

Armandine.  Quest-ce que cest ?

Le Grant.  Un monsieur pour madame

Armandine.  Quel monsieur ?

Le Grant.  Je ne sais pas ! Je vais lui demander

Armandine.  Oh ! pas la peine, quil entre ! Je le verrai bien !

Le Grant.  Si monsieur veut entrer !

Il sefface pour laisser passer Rdillon et sort.

[modifier] Scne III

Armandine, Rdillon

Rdillon, de la porte.  Bonjour !

Armandine.  Vous !

Rdillon.  Moi.

Il descend et pose son chapeau sur la chemine.

Armandine.  Ah ! ben vrai ! Vous savez ! a ! eh ! bien ! vrai !

Rdillon.  Voil comme je suis, moi !

Armandine.  Et a va bien depuis lautre fois ?

Rdillon.  Trs bien ! Vous permettez ?

Armandine.  Quoi ?

Rdillon contracte sa bouche en rond pour lui montrer quil veut lembrasser.

Armandine.  Oui ! oui !

Ils sembrassent sur les lvres.

Rdillon.  Cest bon !

Armandine.  Tu maimes donc ?

Rdillon.  Je tadore !

Armandine.  Tes pas long ! Comment que tu tappelles ?

Rdillon.  Ernest !

Armandine.  Ernest quoi ? Tas bien un autre nom ? Ton pre ta pas reconnu ?

Rdillon.  Si, si, si ! Rdillon !

Armandine.  Cest bte ce nom-l !

Rdillon.  Il y a si longtemps quon le porte dans ma famille.

Armandine.  Dailleurs, ce nest pas le nom qui fait lhomme, nest-ce pas ?

Regarde-moi. Tu es joli, tu sais ! (Rdillon fait une moue). Tu ne sais pas ce

que je trouve ?

Rdillon.  Non !

Armandine.  Tu ressembles mon amant !

Rdillon.  Ah !

Armandine.  On ne te la jamais dit ?

Rdillon.  Non ! Quest-ce que cest que ton amant ?

Armandine, le repoussant.  Comment ce que cest que mon amant ! mais cest un

type trs chic, tu sais ! Cest le baron Schmitz-Mayer.

Elle va sasseoir sur le canap.

Rdillon.  Cest un juif ?

Il sassied.

Armandine.  Oui, mais il na pas t baptis ! Cest le Schmitz-Mayer qui

monte en steeple ; oh ! tu ne connais que lui. Cest lui qui a gagn tant

dargent dans cette mission, comment donc Tu sais bien, les journaux en ont

parl ! Ca ne vaut plus un clou aujourdhui.

Rdillon.  Il y en a tant.

Armandine.  Oh ! mais si ! Tiens, cest sa sur qui a pous le duc

Rdillon.  Non, mais dis donc, je ne suis pas venu ici pour entendre la

gnalogie de ton amant !

Armandine.  Le pauvre garon ! Il fait ses vingt-huit jours en ce moments,

cest pour cela quil nest pas l.

Rdillon.  Eh ! bien ! tant mieux ! la caserne ! la caserne ! (Se levant.)

Ma petite Armandine !

Armandine.  Quoi ?

Rdillon tend ses lvres comme prcdemment.

Armandine, se levant.  Ah ! (Elle lembrasse longuement.) Tu sais, jai vu tout

de suite que tu me faisait de lil, hier, au thtre !

Rdillon.  Oui-d !

Armandine.  Ctait Pluplu qui tait avec toi dans la loge ?

Rdillon.  Oui. Tu la connais ?

Armandine.  Oh ! je la connais ! Comme elle me connat ! de vue ! Cest une

femme chic ! Cest mme a qui ma donn envie de toi. (Descendant gauche.)

Sans a, jaurais pas rpondu tes illades, parce que tu sais, quand je ne

connais pas les gens, moi, dhabitude

Rdillon.  Aha ?

Armandine.  Mais quest-ce que tu veux ! le monsieur dune femme chic, il ny a

pas Cest stimulant ! Cest pour a que je tai fait passer ma carte par

louvreuse pendant lentracte.

Rdillon.  Oui-d ! alors, cest Pluplu que je dois

Armandine.  Ne va pas lui dire tout a au moins ! Si nous devons

Rdillon.  Tes bte !

Armandine.  Ah ! non, ou alors il ny a rien de fait parce que tu sais, je ne

voulais pas lui faire une salet.

Elle remonte la chemine.

Rdillon, la suivant.  Mais sois donc tranquille ! Tes rudement bien faite,

tu sais Cest toi tout a ?

Armandine.  Mais dame ! qui veux-tu que ce soit ?

Rdillon, la prenant dans ses bras.  Mais moi !

Il lembrasse.

Armandine.  Aha ! gourmand ! mais tu me le rendras ?

Rdillon.  Naturellement.

Armandine.  Ah ! oui, parce que qui qui ne serait pas content ? Cest

Schmitz-Mayer !

Rdillon, la quittant et descendant.  Ah ! zut ! alors ! Si tu ne me parlais

pas tout le temps de ton Schmitz-Mayer !

Armandine, descendant.  Ah ! ce quil maime, lui ! Il est drle ! Tu ne sais

pas ce quil me dit toujours : "Je taime parce que tu es bte !" Nest-ce pas

que je ne suis pas bte ?

Rdillon.  Mais non, tu nes pas bte ! Ouh ! ma petite Armandine

Ils sembrassent.

Armandine.  Ouh ! mon petit Comment donc dj ?

Rdillon.  Ernest !

Armandine.  Mon petit Ernest !

Rdillon, sasseyant gauche et lattirant sur ses genoux.  Tiens ! viens sur

mes genoux !

Armandine.  Oh ! dj !

Rdillon.  Oui, dj ! Oh ! Lucienne ! Ma Lucienne !

Armandine, sur ses genoux.  Comment Lucienne ! Je ne mappelle pas Lucienne !

Je mappelle Armandine !

Rdillon, toujours en extase.  Non, Lucienne ! Laisse-moi tappeler Lucienne !

Quest-ce que a te fait, jaime mieux ce nom-l ! Ah ! Lucienne !

Armandine.  Que tu es drle ! Tiens, a me rappelle une fois

Rdillon, mme jeu.  Non, a ne te rappelle rien ! Tais-toi, ne parle pas ! et

embrasse-moi ! Lucienne ! ma Lucienne Est-ce toi ! Est-ce bien toi !

Armandine.  Mais non !

Rdillon.  Mais tais-toi donc ! Je ne te demande pas de me rpondre ! Ah !

dis-moi que cest toi

On frappe la porte.

Armandine.  Qui est l ?

Rdillon, parlant sur la voix qui vient au fond, de faon empcher

dentendre.  Oh ! Lucienne ! ma Lucienne !

Armandine, Rdillon.  Mais tais-toi donc aussi ! Il ny a pas moyen

dentendre. (Dans la direction de la porte.) Qui est l ?

Voix de Victor.  Victor, madame, le chasseur.

Armandine.  Ah ! cest toi ! Entre !

[modifier] Scne IV

Les Mmes, Victor, puis Clara

Victor, entrant.  Madame, est-ce quon peut (Scandalis en voyant Armandine

sur les genoux de Rdillon.) Oh ! (Avec dcouragement.) Oh !

Armandine.  Quest-ce quil y a, petit ?

Victor, dune voix douce et tendre.  Madame, cest pour savoir si on peut faire

transporter la malle.

Armandine.  Oui, oui !

Rdillon, Victor.  Quelle malle donc !

Victor, brutalement Rdillon.  Eh bien ! la malle qui est l ! pas celle du

grand Turc !

Rdillon, se levant et allant Victor.  Dites donc ! en voil une faon de me

rpondre ! Je vais vous faire voir, moi, si cest pas celle du grand Turc !

A-t-on jamais vu !

Armandine.  Oh ! bien, ne le bouscule pas ce petit, il est trs gentil !

Rdillon.  Je ne te dis pas ! mais je lui apprendrai me parler poliment.

Armandine.  Oh ! bien va, a ne vaut pas la peine ! Tiens, donne-lui cent sous

!

Rdillon.  Hein ! Comment ! Aprs la faon

Armandine.  Quoi ! Tu ne vas pas me refuser de lui donner cent sous !

Elle sasseoit gauche.

Rdillon.  Evidemment ce nest pas pour les cent sous Mais enfin, vraiment !

(Tendant une pice de cinq franc Victor.) Cest bien, voil cent sous pour

cette fois, mais que cela ne vous arrive plus.

Il passe droite.

Victor, schement.  Merci. (Empochant et entre ses dents.) Cochon !

Rdillon, qui na pas entendu.  Je suis comme a, moi !

Victor, la voix tendre, Armandine.  Madame, je vais chercher la femme de

chambre pour quelle maide porter la malle !

Armandine, assise gauche.  Cest a, va, petit !

Victor sort.

Rdillon, grommelant.  Au moins, il saura ce quil en cote de me parler

impoliment.

Armandine.  Ah ! bien, ce pauvre petit, il ne faut pas lui en vouloir. Il est

nerv en ce moment, il est malade.

Rdillon.  En voil une raison ! Je men fiche, moi, quil soit malade !

Armandine.  Si tu avais ce quil a !

Rdillon.  Quest-ce quil a donc ?

Armandine.  Je ne sais pas bien ce que cest ! Il parat quil a de la pubert

!

Rdillon.  De la pubert ! Comment, de la pubert !

Armandine, appuye sur le bras du fauteuil.  Parfaitement ! Cest le mdecin

qui la dit !

Rdillon.  Cest a, sa maladie ? Ah ! bien vrai, je vais le plaindre !

Armandine.  Cest grave ?

Rdillon.  La pubert ? Ah ! oui !

Armandine, se levant tout fait.  Ca ne se gagne pas au moins ?

Rdillon.  Oh ! non, malheureusement ! Sans a, cristi ! vl un virus qui

vaudrait de largent.

Victor, entrant, Clara qui le suit.  Tenez, aidez-moi !

Clara.  Cette malle-ci ?

Victor.  Oui, la descendre au 17 (Revenant prendre le sac sur la table.) Ah

! le sac !

Ils emportent la malle et le sac.

Rdillon, allant elle.  Ah, ! tu dmnages donc ?

Armandine.  Oui, cette chambre ne me plat pas. Jen ai demand une sur la rue.

Rdillon.  Je ne vois pas ce quil y a de plus agrable tre sur la rue.

Enfin, va pour la nouvelle chambre. Allons dans la nouvelle chambre.

Il va prendre son chapeau sur la chemine.

Armandine.  Nous ? pourquoi faire ?

Rdillon, descendant.  Comment, pourquoi faire ? (Malicieusement.) Tes bte.

Armandine.  Oh ! non, non, mon ami, non, pas ce soir !

Rdillon.  Quoi ?

Armandine.  Oh ! il ny a pas de "quoi" ! (Passant droite.) Impossible, mille

regrets !

Rdillon.  Ah, ! cest srieux ! Ah ! bien, ten as une sant ! Alors non

mais Tu timagines que je vais men aller comme a le bec dans leau !

Armandine, adosse la table.  Puisquil ny a pas moyen ! Jattends un ami

onze heures !

Rdillon, allant sasseoir sur le lit.  Un ami ! en voil une raison !

Quest-ce que cest que cet ami-l ?

Armandine.  Un monsieur de Londres ! Tu ne le connais pas. Monsieur Soldignac.

Et alors, chaque fois quil vient Paris

Rdillon.  Mais cest dgotant ce que tu me dis l !

Armandine, passant gauche.  Enfin, quoi ! puisquil va venir !

Rdillon, se levant et descendant.  Eh bien ! ny sois pas ! Sais-tu, viens

chez moi !

Armandine.  Comment, chez toi !

Rdillon, lui prenant le bras. Jeu de scne.  Eh bien ! oui, chez moi ! Jai un

chez moi ; est-ce que tu crois que je loge sous les ponts ?

Armandine.  Mais que lui dire, lui ?

Rdillon.  Eh bien ! tu lui feras dire que tu as t veiller ta mre qui est

trs malade ; cest vieux comme le monde et a prend toujours.

Armandine.  Oh ! cest pas chic !

Rdillon.  Mais si, mais si, cest trs chic ! Tiens, mets ton chapeau et je

temmne.

Armandine, allant la chemine. Elle prend son chapeau plac sur la chemine

avant le lever du rideau.  Cest pas chic, mais a me tente.

On frappe.

Rdillon, Armandine.  Entrez !

[modifier] Scne V

Les Mmes, Le Grant, puis Pinchard, Mme Pinchard, puis Victor

Le Grant, entrant par le fond gauche.  Je demande pardon monsieur et

madame de les dranger, mais les voyageurs qui ont lou cette chambre sont l,

et alors

Armandine, mettant son chapeau.  Vous voudriez que nous caltassions.

Le Grant.  Oh ! je ne me permettrais pas !

Armandine.  Je finis de mettre mon chapeau et je cde la place ! Priez ce

monsieur, comment donc dj

Le Grant.  Vatelin !

Rdillon.  Vatelin ?

Armandine.  Oui, de maccorder une minute.

Rdillon.  Comment, Vatelin, ici ! Ah ! ! par quel hasard ! mais faites-le

entrer, je serai enchant de lui serrer la main.

Armandine.  Comment, tu le connais ?

Rdillon.  Mais je ne connais que lui !

Le Grant, Pinchard quon ne voit pas.  Si monsieur veut entrer.

Rdillon , remontant.  Ah ! ce cher ami ! (Voyant entrer Pinchard, tenue de

mdecin major, suivi de sa femme.) Oh ! pardon ! ( part.) Tiens, ce nest pas

le mme.

Pinchard, pendant que sa femme fait des courbettes Armandine et Rdillon. 

Dsol, monsieur, madame, de venir ainsi vous dloger ( part.) Pristi, la

belle femme ! (Il donne son sac sa femme qui va le poser sur la table et

revient son mari. Haut.) Mais javais retenu tlgraphiquement une chambre

pour ce soir cet htel et, comme vous le voyez par cette dpche : "Retenu

pour vous chambre 39." Cest celle-ci qui ma t dsigne.

Armandine, mettant ses gants.  Mais cest moi, monsieur, qui mexcuse de

loccuper encore. Nous nous prparions justement la quitter.

Pinchard.  Je vous en prie, madame, prenez votre temps ! Je serais dsespr de

dranger le moins du monde. Dautant plus que quand il y en a pour deux, il y en

a pour quatre.

Armandine.  Oh ! monsieur, vous tres trop galant !

Pinchard.  Mais du tout, madame. ( Rdillon.) Je vous fais mes compliments,

monsieur, vous avez une bien jolie femme. (Rdillon sincline, flatt.) Je

changerais bien avec la mienne.

Rdillon et Armandine, tonns, regardent Mme Pinchard qui sourit toujours avec

de petites courbettes.  Hein ! Comment !

Pinchard.  Oh ! carrment, et je ne crains pas de le dire devant ma femme.

Rdillon.  Comment, a lui est gal ?

Pinchard.  Cest pas que a lui soit gal, mais elle est sourde comme un pot !

Il remonte un peu.

Rdillon et Armandine.  Ah ! ah !

Ils touffent un rire.

Mme Pinchard.  Je vous en prie, madame, ne vous drangez pas pour nous !

Armandine, remerciant.  Cest prcisment ce que monsieur votre mari a eu

lamabilit de nous dire.

Mme Pinchard, qui na pas compris.  Oh ! mais nullement, madame, nullement.

Pinchard.  Vous avez compris ?

Rdillon.  Non !

Pinchard.  Moi non plus ! Cest un peu incohrent ce quelle vous rpond, mais

a vient de ce quelle na pas entendu un mot.

Mme Pinchard, trs aimable.  Et mon mari aussi.

Pinchard.  Voil ! il faut sy faire ! Moi, depuis vingt-cinq ans, vous

comprenez ! Car il y a aujourdhui vingt-cinq ans que nous sommes maris, cest

mme pour fter cet anniversaire que nous sommes venus Paris. Je la conduis

lOpra.

Rdillon, Armandine.  Il conduit la sourde lOpra ! Pour lui faire our

la "Muette" probablement. ( Pinchard.) lOpra, ce soir ?

Il regarde sa montre.

Pinchard.  Oui, il est un peu tard, mais comme lon joue la "Favorite" et,

"Copplia", nous ne tenons arriver que pour le ballet ; parce que, moi, la

musique, a membte, et ma femme, elle, ne peut voir que les ballets ! Elle

regarde danser, a lamuse, elle dit seulement que a gagnerait avoir de la

musique ! (Lui donnant une tape sur le bras.) Nest-ce pas, Coco !

Mme Pinchard.  Quoi ?

Pinchard, le pouce de chaque main dans les pochettes de son dolman et, tout en

parlant, se tapote lestomac avec les autres doigts libres.  Que tu trouves que

a manque de musique, les ballets ?

Mme Pinchard, qui a suivi le mouvement de ses mains.  Oh ! beaucoup mieux !

Cest calm prsent ! Ctait dans le train que a nallait pas !

Rdillon et Armandine se regardent.

Pinchard.  Ah ! oui ! Non, a, cest autre chose ! Telle que vous la voyez,

elle vous parle de son ventre Elle est sujette de petites crises hpatiques,

et a va mieux maintenant. Allons, tant mieux, tant mieux ! Cest un peu dcousu

! Faut sy faire, faut sy faire !

Armandine.  Allons, monsieur, je ne veux pas vous retarder plus longtemps ! Tu

es prt, Ernest ? ( Pinchard.) Monsieur !

Elle salue et remonte la chemine.

Pinchard.  Madame, ravi ! Monsieur, enchant !

Rdillon.  Ah ! monsieur, pas plus que moi, certes ! Je nai mme quune chose

vous dire

Pinchard.  Quoi donc, monsieur ?

Rdillon.  Figurez-vous, monsieur, que mon meilleur ami sappelle Vatelin.

Pinchard, interloqu.  Ah !

Rdillon.  Oui.

Pinchard.  Oui ! Mon Dieu, monsieur, une confidence en vaut une autre, mon

meilleur ami, moi, monsieur, sappelle Piedlouche.

Rdillon, interloqu son tour.  Ah !

Pinchard.  Oui.

Rdillon.  Oui ! ( part.) Quest-ce quil veut que a me fasse ?

Armandine redescend.

Pinchard.  Enchant, monsieur ! Je ne vous en remercie pas moins, monsieur.

Rdillon.  Monsieur !

Rdillon et Armandine, Mme Pinchard.  Madame ! Mme Pinchard ne bouge pas.

Pinchard, donnant une tape sur le bras de sa femme.  Coco ! (Mme Pinchard se

retourne vers son mari.) Monsieur et madame te disent au revoir !

Mme Pinchard.  Quoi ?

Pinchard, hurlant.  Monsieur et madame te disent au revoir.

Mme Pinchard.  Je nentends pas !

Pinchard.  Cest juste ! Attends ! (Articulant simplement par le mcanisme des

lvres sans quon entende le son de sa voix.) Monsieur et madame te disent au

revoir.

Mme Pinchard.  Oh ! pardon ! Au revoir, madame ; au revoir, monsieur !

Rdillon, Armandine.  Ah ! a ! cest curieux ! Elle nentend que quand nous

nentendons plus, nous !

Pinchard.  Voil !

Armandine.  Tu viens, Ernest !

Rdillon.  Voil !

Ils remontent un peu.

On frappe la porte.

Tous, sauf Mme Pinchard.  Entrez !

Victor, Armandine.  Madame na plus rien faire porter ?

Armandine.  Non merci, mon petit ! Ah ! tu diras en bas que si un monsieur

vient me demander on lui rponde que je nai pu lattendre parce que jai t

appele auprs de ma mre qui est malade ; tu as compris ?

Victor, avec un soupir.  Oui, madame !

Armandine.  Allons, va, petit ! et guris-toi !

Victor.  Merci, madame.

Pinchard.  Il est malade ?

Armandine.  Oui, il a des clous ! Soigne-toi bien ! ( Rdillon.) Allons, viens

! (Au moment de sortir, Rdillon qui la suit.) Ah ! mon sac !

Rdillon.  Oui, oui ! ( Victor.) Le sac, l !

Victor.  Le sac, voil !

Il prend le sac de Pinchard sur la table et le remet Rdillon.

Rdillon, emportant le sac, part.  Cest le sac la dame, a ? Eh bien !

vrai !

Les Pinchard causent droite et ne voient pas le jeu de scne. Victor la suit

du regard en soupirant.

Mme Pinchard.  Je mapprte, moi, si nous devons aller lOpra !

Elle se dirige vers le cabinet de toilette o elle entre.

Pinchard.  Cest a. ( Victor.) Eh bien ! quest-ce que tas rester l

plant comme une borne, clampin.

Il va se rajuster devant la glace de la chemine.

Victor.  Monsieur ?

Pinchard.  Alors, comme a, tas des clous, toi !

Victor.  Oui, monsieur le Major, Oh ! cest pas grandchose !

Pinchard.  Cest bien, je connais a ! Mdecin major dans la cavalerie, jen

vois plus souvent qu mon tour ! Fais voir !

Il regagne la droite.

Victor, descendant.  Oui, monsieur, jai attrap a !

Pinchard.  Je ne te demande pas de boniments ! Dculotte-toi.

Mme Pinchard revient du cabinet de toilette.

Victor.  Monsieur le Major ?

Pinchard.  Tu ne comprends pas le franais ? Je te dis : dculotte-toi !

Victor, interloqu.  Mais, monsieur le Major

Pinchard.  Quoi ! Cest ma femme qui te gne ? Fais pas attention, elle est

sourde !

Victor.  Ah ! bon !

Il met la main sur le bouton de ceinture de son pantalon, puis hsite.

Pinchard.  Eh bien ! quest-ce que tattends ?

Victor.  Mon Dieu, monsieur le Major, cest que je vais vous dire, si cest par

curiosit, a va bien, mais si cest pour le clou, je lai au cou !

Pinchard.  Hein ! au cou ! Quest-ce que tu me chantes ! un clou au cou !

Est-ce que a compte a ? Est-ce que a empche le service, a, un clou au cou ?

Voudrait tre dispens de cheval pour un clou au cou ! (Marchant sur lui et le

faisant remonter.) Mriterais que je ty fasse descendre, toi, au clou, sacr

carottier !

Il pose son kpi sur la chemine.

Victor.  Mais, monsieur le Major

Pinchard.  Allez, ouste ! rompez et plus vite que a !

Victor.  Oui, monsieur le Major ! ( part, sen allant en courant.) En vl un

type !

Pinchard, sa femme.  A-t-on jamais vu a ! pour un clou au cou !

Mme Pinchard.  dix heures et demie, mon ami, ainsi tu nas que le temps.

Pinchard.  Cest pas de a dont je te parle ! je te parle de son clou.

Mme Pinchard.  Consulte le programme, tu verras !

Pinchard, la quittant.  Oui, bonsoir ! je vais mapprter. O est le sac ?

Mme Pinchard.  Quoi ?

Pinchard, hurlant.  O est le sac ? (Articulant sans donner de la voix.) O est

le sac ?

Mme Pinchard.  Comment, o est le sac ! Cest toi qui le portais !

Pinchard, hurlant.  Moi, je le portais ! (Sans voix.) Moi, je le portais ?

Mme Pinchard.  Absolument ! O las-tu mis ?

Pinchard.  Ah ! bien ! elle est forte, celle-l. O ai-je bien pu le fourrer ?

(On frappe ; tout en cherchant 🙂 Entrez !

Pinchard va regarder sous la table. Madame Pinchard, sous le fauteuil.

[modifier] Scne VI

Les Mmes, Clara

Clara, entrant par le fond.  Je viens pour faire la couverture ! Monsieur et

Madame cherchent quelque chose ?

Pinchard, sans regarder Clara.  Oui, un sac de voyage. Du diable ! si je sais

o je lai mis !

Mme Pinchard, son mari.  Vois donc si le petit garon ne la pas port par

hasard dans le cabinet ct.

Pinchard.  Tu crois ? Oh ! je laurais vu, enfin ! (Il entre droite.)

Clara, Mme Pinchard.  Madame prfre-t-elle des oreillers en plumes ou en

crin ? (Silence de Mme Pinchard.) Madame dsire-t-elle des oreillers en plumes

ou en crin ? (Mme jeu.) Ah, ! quest-ce quelle a ? Elle est dans la lune !

(Se mettant devant elle.) Madame dsire-t-elle

Mme Pinchard.  Ah ! bonjour, ma fille ! (Elle gagne la gauche.)

Clara, la suit.  Euh ! bonjour Madame ! Je demandais Madame

Pinchard, rentrant tout en cherchant de lil son sac.  Oui, eh ! bien ! ne

demandez pas, vous perdez votre temps. Je laurai, bien sr, laiss en bas dans

le bureau. Quest ce que vous lui voulez ?

Clara.  Monsieur, ctait pour savoir

Pinchard.  Nom dun chien ! la belle fille !

Clara.  Ce que Monsieur et Madame prfrent, des oreillers en plumes ou en crin

?

Pinchard.  Cr coquin ! tes rudement bien !

Clara.  Hein, je demande Monsieur

Pinchard.  Ce que tu voudras, en plumes, en crin, la moiti du tien, voil

loreiller que je prfre.

Clara, scandalise.  Mais Monsieur

Pinchard.  Comment tappelles-tu ?

Clara.  Eh ! bien, et toi ?

Pinchard, gagnant la droite.  Elle me tutoie. Ah ! ah ! elle me tutoie !

Clara, remontant au lit.  Tiens ! Est-ce que je vous ai permis de me tutoyer ?

Elle commence faire la couverture.

Pinchard, allant elle.  Mais ne te gne donc pas, ma fille. (Lui pinant la

taille.) Ah ! tu me tutoies !

Clara, se dgageant.  Voulez-vous me laisser, Monsieur ! (Appelant.) Madame !

Madame !

Pinchard.  Oui, appelle, va, appelle !

Clara, Mme Pinchard.  Voulez-vous faire taire Monsieur votre mari !

Mme Pinchard.  Paris ? Oui, jusqu demain !

Clara.  Ah, ! mais elle est sourde !

Pinchard.  Comme une pioche, tiens ! tu es adorable !

Il lembrasse.

Clara, lui envoyant un soufflet retentissant.  Tiens !

Elle remonte droite.

Pinchard.  Oh !

Mme Pinchard, se retournant.  Ah ! Eh ! bien, tu las ?

Pinchard, se tenant la joue.  Nom dun chien, oui !

Clara.  Monsieur dsire-t-il autre chose ?

Pinchard, gagnant la droite.  Non ! Non, non, merci ! ( part.) Cr coquin,

quelle poigne !

Mme Pinchard.  Tu as mal aux dents ?

Pinchard.  Non, non, cest rien ? (Aprs une nouvelle tentative auprs de

Clara. Clara.) Vous direz en bas que lon monte mon sac que jai d laisser

dans le bureau. Que je le trouve en rentrant !

Il prend son kpi sur la chemine.

Clara.  Bien, monsieur.

Elle va au lit.

Pinchard, Mme Pinchard.  Allons, viens, coco ! (Sans voix.) Allons, viens !

Mme Pinchard, se levant.  Nous partons, je suis prte !

Pinchard.  Allons ! (En remontant.) La "Favorite" doit tre termine.

Il le lui dit sans voix.

Mme Pinchard.  Quest-ce que cest que la "Favorite" ? (Il lui parle sans

voix.) Oh ! je naime pas ces femmes-l !

Pinchard.  Il en faut, Coco, il en faut.

Ils sortent.

[modifier] Scne VII

Clara, puis Pontagnac

Clara, seule.  Je crois que je lui ai refroidi ses lans, au mdecin militaire

! Il est bon, lui, avec la moiti de mon oreiller ! Ah, ! est-ce quil croit

que si javais voulu mal tourner je laurais attendu ? Non, mais tout de mme !

Pontagnac, entrouvrant la porte du fond et passant la tte. Il porte un petit

paquet.  Je ne mtais pas tromp, javais bien entendu quon quittait la

chambre. Vatelin, qui la loue pour ce soir, ne peut tarder arriver,

mnageons-nous les communications.

Il se dirige pas de loup vers la porte de gauche.

Clara.  Vous demandez, Monsieur ?

Pontagnac, part.  Sapristi, la bonne !

Clara, rptant.  Vous demandez, Monsieur ?

Pontagnac, haut.  Je hein ? ce ce que je demande ?

Clara.  Oui !

Pontagnac.  Le le roi des Belges !

Clara.  Cest pas ici !

Pontagnac.  Ah ! cest pas ici ? Ah ! Diable ! voil, cest bien a, je men

doutais.

Clara.  Eh ! bien, alors

Pontagnac.  Jtais bien sr que ctait la chambre 39, seulement, je me disais

: est-ce bien lhtel ? Voil, cest pas lhtel !

Clara.  Ah ! bien, monsieur, si vous ne vous trompez que de a.

Pontagnac.  Quest-ce que vous voulez, jai vu le roi aujourdhui, il ma dit :

"Mon petit ami, nous descendons lUltimus, jai la chambre 39". Ca, pour la

chambre, je suis certain ; quant Ultimus, nest-ce pas ? avec laccent ! Jai

entendu Ultimus, il a peut-tre dit Continental.

Clara.  Monsieur est de la Cour ?

Pontagnac.  Oui, oui, un peu, ministre sans importance ! Alors, nest-ce pas,

pour tre prs de lui, jai lou le 38 (Se rapprochant de la porte gauche.) Le

38 qui est l.

Clara.  Oui, oui !

Pontagnac, qui est tout fait prs de la porte, sefforant denlever la cl

qui est dans la serrure.  Il est l, le 38.

Clara.  Eh ! bien, oui, je sais !

Elle va au lit.

Pontagnac, qui sest empar de la cl, part.  Ca y est ! Jai la cl !

(Haut.) Enfin ! Il ny est pas, il ny est pas. Tout ce que nous dirons ou rien,

nest-ce pas Mademoiselle, je vous salue bien.

Il sort en fredonnant, pendant que Clara le regarde ahurie.

[modifier] Scne VIII

Clara, Pontagnac et Lucienne

Clara, riant.  Hein ! Eh ! bien, le voil parti ! Ah ! bien, il est plutt

spcial, lgar de la Cour ! Allons ! allons chercher les oreillers !

Elle sort par le fond.

On entend un bruit de cl dans la serrure de la porte de gauche et Pontagnac

suivi de Lucienne se glisse avec circonspection.

Pontagnac.  Vous pouvez venir, il ny a plus personne !

Lucienne.  Alors, cest ici ?

Pontagnac.  Cest ici !

Lucienne.  Dans cette chambre ?

Pontagnac.  Le 39 ! Parfaitement !

Lucienne, sasseyant sur le fauteuil.  Quelle turpitude ! Et dire que cest

dans cette chambre ! Elle a plutt lair honnte, cette chambre ! Menteuse !

Que cest dans cette chambre que, tout lheure, mon mari avec une autre

Pontagnac, retirant ses gants.  Avec une femme !

Lucienne, se levant.  Oui ! Et alors tous les deux, lui, comme je le connais

dans lintimit avec ses mots, ses tendresses, ses riens, et elle, elle, comme

je ne la connais pas avec ses est-ce que je sais, moi ? et alors ? Oh ! non,

non je ne peux pas, je ne veux pas ! O Dieu ! vous pourrez assister cela de

sang-froid, vous ?

Pontagnac.  Mon Dieu, si le geste est beau !

Lucienne, passant droite.  Ah ! taisez-vous. Je ne vois que trop ! Je ne me

reprsente que trop ! Daffreuses images se dressent devant mes yeux ! Ah ! non,

non, je ne veux pas voir, je ne veux pas voir ! (Elle met la main sur ses yeux.)

Ah ! et puis non, jaime encore mieux garder les yeux ouverts ; quand je les

ferme ; jy vois encore mieux !

Pontagnac.  Je vous en prie, ne vous nervez pas comme a !

Lucienne.  Oh ! il me semble que jen veux tout ce qui mentoure. (Elle

remonte en passant derrire le canap.) ces murs de leur complicit, ces

meubles pour ce dont ils vont tre tmoins, cela Oh ! non, non, a, je ne

veux pas ! Je ne veux pas ! La sonnette, o est la sonnette ?

Pontagnac, larrtant.  La sonnette ! Pourquoi faire ?

Lucienne.  Je vais faire enlever le lit !

Pontagnac.  Ah ! mais non, mais vous ny pensez pas ! Ah, voulez-vous

surprendre votre mari, oui ou non ?

Lucienne.  Oh ! oui, certes, je le veux !

Pontagnac.  Eh ! bien, alors, si vous voulez avoir la preuve matrielle du

dlit, ne lui enlevez pas le moyen de se manifester.

Lucienne.  Oh ! mais cest pouvantable, lpreuve que vous mimposez.

Ils descendent un peu.

Pontagnac.  Nous tcherons de ne pas la prolonger inutilement.

Lucienne.  Oh ! oui.

Pontagnac.  Pourvu que nous arrivions au moment psychologique !

Lucienne.  Avant, oh ! avant !

Pontagnac.  Eh ! bien oui, cest ce que je veux dire : pas trop tt pour ne pas

voir arriver les violons et pas trop tard

Lucienne.  Pour que la musique nait pas eu le temps de commencer.

Pontagnac.  Voil !

Lucienne.  Oui, cest a ! Mais comment saurons-nous ?

Pontagnac, allant la table.  Eh ! bien, jy avais dj rflchi, et mon

moyen, le voici !

Il montre deux timbres lectriques envelopps dans un papier et quil avait

poss sur la table.

Lucienne.  Quest-ce que cest que a ? des timbres lectriques !

Pontagnac.  Vous lavez dit ! Savez-vous ce que cest que la pche au grelot ?

Lucienne.  Non !

Pontagnac.  Eh ! bien ! cest a, la pche au grelot. On met un grelot au bout

dune ligne et cest le poisson lui-mme qui sonne pour avertir le pcheur quil

est pris. Cest tout simplement ce procd-l que japplique lusage de

Vatelin.

Lucienne.  Vous allez pcher mon mari au grelot ?

Pontagnac.  Vous lavez dit, et cest lui-mme et sa compagne qui auront la

complaisance de nous sonner au moment voulu.

Lucienne.  Oh ! voyons, quelle btise !

Pontagnac.  Btise ? Tenez ! vous allez voir comme cest facile ! (Remontant au

lit, suivi de Lucienne.) Quel est le ct habituel de votre mari ?

Lucienne.  Le bord.

Pontagnac.  Le bord, bon ! par consquent, madame, cest la ruelle ! Le bord,

la ruelle ! Bien ! Ceci dit, je prends ces deux timbres lectriques ! Le gros,

l. (Il fait sonner lun des timbres. Sonnerie grave.) Nous dirons que cest

Vatelin ! Et celui-ci. (Il fait sonner lautre timbre. Sonnerie aigu.) Ce sera

madame ! (Les faisant sonner successivement.) Monsieur, Madame ! Bien ! Je place

Monsieur ici. (Il glisse le premier timbre sous le matelas du lit, la place

que Lucienne a indique comme devant tre celle de Vatelin.  Faisant le tour du

lit et apparaissant dans la ruelle.) Et Madame, l !

Il glisse lautre timbre sous lautre ct du matelas.

Lucienne.  Oui, et puis ?

Pontagnac.  Quoi, "Et puis ?" Et puis voil, a y est, cest amorc.

Lucienne.  Comment, a y est ?

Pontagnac, dans la ruelle.  Eh ! bien, oui, nous navons plus qu attendre que

a morde. Lun des deux pntre dans le lit, crac, une sonnerie ! Nous ne

bougeons pas, il ny a quun poisson de pris. Soudain la seconde arrive

renforcer la premire, a y est ! nous les tenons tous les deux.

Il quitte la ruelle du lit.

Lucienne.  Mais cest trs ingnieux.

Pontagnac.  Oh ! Non, cest gnial, voil tout !

Bruit de voix au fond.

Pontagnac, prenant sa canne et son chapeau.  Jentends du bruit, cest

peut-tre nos personnages.

Il remonte gauche.

Lucienne.  Eux ! je vais leur crever les yeux !

Pontagnac, larrtant.  Ah ! l ! ils ne sont pas encore arrivs que vous

voulez dj leur crever les yeux ? Vite, venez, nous navons que le temps.

Il la fait passer devant lui.

Lucienne, comme si elle parlait son mari.  Ah ! tu ne perdras rien pour

attendre !

Ils sortent de gauche et lon entend, aprs leur sortie, le bruit de la cl dans

la serrure. En mme temps la porte du fond souvre pour laisser passage Maggy

suivie de Clara portant deux oreillers.

[modifier] Scne IX

Maggy, Clara, puis Vatelin, Victor

Maggy.  Quoi, je demande vos la chambre 39. Cest bien l chambre de Mr.

Vatelin ?

Elle pose son sac sur la table.

Clara.  Je rpte Madame, quen labsence des voyageurs, je ne puis laisser

personne dans leur chambre moins quils ne men aient donn lordre.

Maggy, sasseyant prs de la table.  Mais sacr mtin ! puisque j vous dis

quil ma dit loui attendre si pas l ! il ma cbl pour cette chose mme !

Tenez, lisez le tlgramme si vous m pas croit, croissez, croissez

Clara.  Croyez !

Maggy, lui tendant un petit bleu ouvert.  Oh ! vous croit ? Si vous voulez ?

tenez lis, vous

Clara.  Yes.

Maggy.  Oh ! vous parlez langlais ?

Clara.  Je dis "Yes", voil tout. (Lisant.) "Votre mari sait tout, il a trouv

la lettre dans le panier (Sinterrompant.) Ah !

Maggy, se levant et prenant la dpche.  Aoh ! a nest pas pour vous, cest

pour mo ! no, lisez le fin "Venez lhtel Ultimious".

Clara, prenant la dpche et lisant.  "Vous demanderez ma chambre et si je ne

suis pas l, attendez-moi, Vatelin".

Maggy, reprenant la dpche et tirant de son sac une robe de chambre, une bote

de th, etc  Well ! Eh ! bien, vous lest convainquioue ?

Clara.  Cest bien, Madame, attendez !

Maggy.  All right !

Clara.  Voil !

Maggy, allant prendre un flambeau allum.  O est le cabinett, la toilette ?

Clara, allant ouvrir la porte de droite.  Par ici, Madame.

Maggy, tout en emportant sa robe de chambre et son bonnet dans la chambre de

droite. Ah ! vous porterez une thire, de leau bouillante et des tasses pour

ma th.

Clara.  Bien Madame !

Maggy.  Merci, mamaselle !

Elle sort.

Clara, seule.  Faut pas demander de quel pays elle est, celle-l ! Ces

English, je crois quils niraient pas au buen retiro sans emporter leur

thire.

Victor, introduisant Vatelin.  Voil votre chambre, Monsieur.

Vatelin, un sac la main.  Ah ! bien !

Clara, Victor.  Comment, mais vous vous trompez. Cette chambre est occupe,

cest la chambre de M. Vatelin.

Vatelin.  Eh ! bien, cest moi, monsieur Vatelin.

Clara.  Mais les deux personnes qui taient l tout lheure ?

Vatelin, descendant et allant poser son sac derrire le canap.  Oui, oui, ne

vous en occupez pas ! On a constat lerreur au bureau. Ce sont les locataires

du 59 que, par une faute de transcription dans la dpche quon leur a envoye,

on a mis au 39 Mais on a not de les prvenir quand ils rentreront.

Clara.  Ah ! bien, Monsieur !

Vatelin.  Merci, chasseur ! (Au moment o Victor remonte pour sortir.) Ah !

Dis-moi, prviens en bas quune personne viendra me demander, quon lui dise le

numro de ma chambre et quon la laisse monter.

Il sassied prs de la table.

Victor.  Bien, Monsieur !

Il sen va en courant.

Clara.  Monsieur demande une dame ?

Vatelin.  Oh ! non, merci, jai ce quil me faut.

Clara.  Oh ! mais Monsieur, je nen offre pas une Monsieur. Cest une dame

qui est venue demander Monsieur tout lheure et qui est l !

Vatelin.  Elle ! Dj !

Clara.  Faut-il la prvenir ?

Vatelin.  Non, elle est bien o elle est, laissez-la !

Clara.  Bien Monsieur. Je vais chercher le th.

Elle sort au fond.

[modifier] Scne X

Vatelin, puis Maggy

Vatelin, se levant.  Oui, elle est bien o elle est ! Je la verrai bien assez

tt ! Oh ! je suis dune humeur ! (Il sassied gauche. ce moment, on entend

Maggy fredonnant un air anglais.) Cest elle !

Maggy, sortant de droite.  Crpine ! Vous l !

Vatelin, sec, il se lve.  Il y a au moins une heure !

Maggy.  Aoh ! no, jtais depuis dix minoutes, alors

Vatelin.  Ah !

Maggy.  Yes ! Je attendais par l ! Ah ! Crpine, que je souis content Mais

quest-ce que vous lavez rester l raide comme un lanterne ?

Vatelin.  "Un lanterne" !

Maggy.  Comme un grand gueule de gaz.

Vatelin.  Quoi ! quoi ! "Gueule de gaz" ! Quest-ce que a veut dire a,

"gueule de gaz" ? On ne dit pas "gueule", on dit "bec de gaz".

Maggy.  Aoh ! bec, gueule, gueule, bec, ce mest gal ! Oh ! ma Crpine ! (Elle

lui saute au cou. Vatelin recule son visage.) Quoi ! tu veux pas que vous

embrasse ?

Vatelin.  Non !

Maggy.  No ?

Vatelin, passant droite.  Non, vous avez voulu que je vinsse, je suis venu ;

je navais que ce moyen-l dviter un esclandre chez moi et de vous empcher de

faire un coup de tte. Jai cd, mais jentends que vous vous mettiez bien dans

le cerveau que tout doit tre fini entre nous.

Maggy.  Aoh ! Crpine ! pouquoi vous dit a ? Ah ! vous lest mchant, ma

fille.

Vatelin.  Comment, "sa fille" !

Maggy.  Aoh ! Moa qui aimais vous parce que vous ltiez si tendre, si doux, si

bon, ct de mon mari si brute !

Vatelin, part.  Ah ! cest pour a que tu maimais, eh bien ! attends un peu

!

Maggy.  Vous tiez si bien lev avec les femmes !

Vatelin.  Moi ! Eh bien ! non, cest ce qui vous trompe ! Ah ! vous avez cru

que jtais bien lev, eh bien ! pas du tout ; je vais vous faire voir comme je

suis bien lev. Ah ! l ! l ! Et puis zut ! flte ! et je tenquiquine ! Et

allez donc ! cest pas ton pre ! Ta bouche, bb ! Tu as le sourire ! Tiens,

prends a pour ton rhume (Il esquisse un pas en laccompagnant dun geste de

chahut, la main gauche frappant derrire la nuque, la main droite face sa

figure, frappant le vide.) Voil comme je suis bien lev !

Il va sasseoir prs de la table.

Maggy, passant droite en riant.  Aoh ! que vous lest drle comme a !

Vatelin.  Drle ! ah ! vous trouvez que je suis drle ! Ah ! mais vous ne me

connaissez pas ! mais je ne suis pas bon, moi, je ne suis pas doux, je ne suis

pas tendre (Se levant.) Ctait bon en Angleterre, parce que je ntais pas chez

moi, mais en France, je suis emport, brutal, violent !

Maggy.  Vous !

Vatelin.  Parfaitement, et je bats les femmes, moi ! (Faisant une grosse voix.)

Ah ! ah ! ah !

Maggy, se laissant presque tomber en riant.  Ah ! Crpine !

Vatelin.  Ah ! Et puis navancez pas ou je tape !

Maggy, comme quelquun qui relve un dfi.  Quest-ce que vous dites ?

Vatelin, plus timidement.  Je dis : "navancez pas ou je tape".

Maggy.  Vous tapez ? vous ?

Vatelin.  Parfaitement !

Maggy, se rapprochant de lui.  Essaye donc !

Vatelin, la repoussant du plat de la main appuye contre le gras du bras. 

Voil !

Maggy.  Ah ! tu tapes ! Ah vous voulez taper ! All right ! One ! two ! (Elle

prend la position du boxeur.) Tape donc ! h ? (Elle le boxe.) Et voil ! h ?

et puis a ! et a, h ? Et a ! Et a ! Et a !

Vatelin, tombant assis gauche.  Oh ! l ! l ! quest-ce qui lui prend ?

Maggy.  Ah ! il veut taper !

Vatelin.  Assez ! Oh ! l, l, l !

Maggy.  Sale Franais ! (Derrire lui, lenlaant par le cou et lembrassant.)

Ah ! tiens ! je te adore ! (On frappe.) Entrez !

Elle gagne la droite.

Vatelin, part.  En a-t-elle un poing ! sacr insulaire, va !

[modifier] Scne XI

Les Mmes, Clara

Clara, entrant avec le th.  Voil le th !

Maggy, voyant entrer Clara avec un plateau contenant le ncessaire pour faire le

th.  Ah ! cest bien ! posez a l, merci ! (Clara sort.) Eh bien ! (Tout en

mettant de leau chaude et du th dans la thire.) Tu las reu un roule !

(Moue de Vatelin.) Tu veux encore taper ta petite Maggy ?

Vatelin.  Abuser ainsi de sa force !

Maggy, allant un peu lui.  Alors tu vas ltre bien gentil pour ton petit

Maggy ?

Vatelin.  Mais insense, rien ne peut donc tarrter ! comment, tu sais que ton

mari a la puce loreille

Maggy.  Il a un puce dans loreille ?

Vatelin.  Cest une expression ! Il sait tout, si tu aimes mieux ! car enfin,

sans mon tlgramme

Maggy.  Aoh ! yes ! je tombai dans le bec du loup !

Vatelin.  Mais absolument ! (changeant de ton.) Seulement, on ne dit pas bec du

loup, on dit gueule. Le loup na pas un bec, il a une gueule.

Maggy.  Comment, tout lheure je dis "gueule", tu me dis"bec".

Vatelin.  Non, pardon, tu disais "gueule de gaz". Eh bien ! pour gaz, on dit

bec, mais pour les autres animaux, on dit gueule. Simple petite observation en

passant. (Reprenant.) Eh bien ! non, non ! le rle que tu me fais jouer est

inadmissible, je ne peux pas ! je ne peux pas ! Si tu nes pas raisonnable, je

le serai pour toi ! Adieu !

Il remonte.

Maggy, le rattrapant par la manche.  Crpine ! Crpine ! reste ! oh ! reste !

Vatelin.  Non, laisse-moi, laisse-moi !

Maggy.  No !

Vatelin.  Non ?

Maggy.  Eh bien ! je vais me touier !

Vatelin, posant son chapeau sur le lit.  Encore ! mais, sapristi, cest du

chantage ! Eh bien, touillez-vous, et laissez-moi tranquille !

Il descend.

Maggy.  All right ! je prends ma th et je mours !

Elle se sert.

Vatelin.  Eh ! allez donc ! Mours donc !

Maggy, qui sest vers une tasse de th.  Vous prend une tasse de th ?

Vatelin.  Hein ?

Maggy.  Je dis : Vous prend une tasse de th ?

Vatelin.  Si vous voulez !

Elle lui sert et lui passe sa tasse.

Maggy, le sucrier dans la main.  Un morceau ? deux morceaux ?

Vatelin, modestement.  Quatre !

Il sassied la table.

Maggy, qui sest sucre galement.  Cest beaucoup !

Vatelin, tout en tournant sa cuiller dans la tasse, pour faire fondre le

sucre.  Pffo !

Maggy, tirant un flacon de sel de sa poche.  Une goutte ? deux gouttes ?

Vatelin.  Je ne sais pas, ce que vous voudrez, une cuillere ?

Maggy.  Aoh ! cest beaucoup !

Vatelin, tendant sa cuiller.  Quest-ce que vous voulez, je suis trs gourmand,

moi !

Maggy.  Aoh ! Cest gal ! Un cuillere, il y avait de quoi touiller toute une

rgiment.

Vatelin, rejetant sa cuillre et se levant.  Hein ! Mais quest-ce que cest

donc !

Maggy.  Cest du strychnine !

Elle porte le flacon ses lvres.

Vatelin, se prcipitant sur elle pour lui enlever le flacon.  Malheureuse !

voulez-vous laisser a !

Maggy.  No ! je veux boare tout et sioucomber devant votre zil !

Vatelin.  Au nom du ciel ! Maggy, je vous en supplie !

Maggy, cherchant porter le flacon ses lvres.  No ! adiou, Crpine !

Dans la lutte, il y a un tour de valse.

Vatelin, len empchant.  Maggy, je serai gentil, je ferai tout ce que vous

voudrez ! tout ce que tu voudras, l !

Maggy.  Oh ! vous dit a !

Vatelin.  Non, non ! tout ! tout ! je le jure.

Maggy.  Yes ?

Vatelin.  Oui ! Yes ! Yes ! Oui !

Maggy, respirant le flacon, part.  Ah ! a va mieux !

Elle met le flacon dans sa poche.

Vatelin, part.  Allons ! Puisquil le faut, finissons-en ! (Haut,

semballant pour sentraner.) Oui, oui, tu as raison ! Assez lutt comme cela !

Viens, Maggy, viens ! Je te dsire, je te veux. Ah ! viens, viens !

Il la prise dans ses bras et cherche lentraner vers le lit.

Maggy, effraye, se dgage.  Aoh ! no, no, Crpine, comme a je voul pas !

Vatelin.  Ah ! et puis, flte ! tu sais, moi, ce que jen fais !

Maggy, allant lui.  Eh bien ! si, l, je veux, je veux !

Vatelin.  Si cest comme a que tu refroidis mes lans !

Maggy, lui mettant la main sur la bouche.  Oh ! no ! taisez ! taisez ! ferme

ton gueule ! ferme ton gueule !

Vatelin.  Comment, "ton gueule" ; en voil une expression ! Est-ce que jai une

gueule ! Un homme, a a une bouche, a na pas une gueule.

Maggy, le repoussant.  Ah ! flte, aussi ! comme vous dit ! Vous le fait exprs

! Quand je dis bec, cest gueule, quand je dis gueule, cest bouche ; je sais

pas moi, cest jamais comme je dis !

Vatelin.  Non, mais je vous en prie, attrapez-moi !

Maggy, se faisant douce aussitt et lui passant les bras autour du cou.  No !

no ! je ne attrape pas ! Cest pour le rire ! Tu me laimes, je te laime !

Vatelin.  Nous nous laimons !

Maggy.  Attends ! Je vas p l !

Elle remonte un peu droite.

Vatelin.  Par l ?

Maggy.  Yes ! Tu ne veux pas que je reste dans ce tenioue.

Vatelin.  Ah ! eh bien ! quoi, tu ne peux pas ici ?

Maggy.  Ici, aoh ! devant vous ? shocking !

Vatelin.  Ah ! bon, bon, va, va !

Maggy sort droite.

[modifier] Scne XII

Vatelin, puis Lucienne, Pontagnac, Soldignac, puis Rdillon

Vatelin, remontant prs du lit.  Ah ! non, ce que a me dit ! Ce que a me dit

! autant que de me ficher leau ! Ah ! pauvre Vatelin, tu tes fourr l dans

un engrenage ! (Il sassied sur le bord du lit et, pensif, sabme dans ses

rflexions. Sous le poids de Vatelin, le timbre plac dans le lit, ct public,

sonne. Aprs un bon temps, et sans quitter sa position.) Cest tonnant comme

les sonnettes de cet htel font du train !

ce moment, la porte de gauche souvre sans bruit et Lucienne passe la tte. En

reconnaissant son mari quelle voit de dos, elle lve deux grands bras au ciel

et ouvre une bouche norme. Mais, avant quelle ait eu le temps de pousser un

cri, Pontagnac sest prcipit sur elle en faisant "non" de la tte comme pour

lui dire quil nest pas encore temps. En mme temps, sa main droite a saisi la

main droite de Lucienne et il la fait brusquement passer devant lui pendant que,

de sa main gauche, il referme vivement la porte sur lui. Ce jeu de scne doit

tre absolument muet et durer lespace dun clin dil.

Vatelin, se levant et se retournant brusquement.  Hein ? (Ne voyant personne et

riant.) Rien ! Ah bien ! Cela tient du prodige, a, par exemple ! quelquun na

pas remu dans cette chambre ? Jai bien entendu cependant ! (Allant inspecter

la porte de gauche.) Mais non, cest ferm, le tour de cl y est, la porte est

condamne. Ah ! non, ce que cest que lillusion ! Javais mme senti le vent de

la porte sur la tte ! Jai eu le cauchemar, il ny a pas ! Cest cette damne

Maggy avec son th la strychnine. (Allant sonner.) Je vais mme sonner pour

le faire enlever, son sale th. (Lisant la parcarte au mur.) La femme de

chambre, deux coups ! Mazette ! (Il sonne deux coups, puis redescend.) Elle

naurait qu avoir encore des vellits (On frappe la porte.) Ah ! bien,

elle nest pas longue venir, la femme de chambre. (Haut.) Entrez !

Soldignac, entrant.  Adieu !

Vatelin, part.  Soldignac ! Nom dun chien, le mari ! (Haut.) Ah ! ah ! cest

vous ?

Soldignac.  Yes ! cest moa !

Vatelin.  Ah ! ah ! ah ! vraiment ! Ah, ! comment tes-vous ici ?

Soldignac, allant la table.  Ah ! voil ! a vous intrigue, h !

Vatelin.  Dame ! ( part.) Ah ! mon Dieu ! et sa femme qui est l !

Soldignac, sasseyant.  Jtais en bas dans le bureau quand le groom que vous

avez envoy est venu dire : si quelquun demande M. Vatelin, le faire monter

la chambre 39.

Vatelin, part.  Ah ! bien, jai eu une fire ide de lenvoyer dire a au

bureau.

Il veut remonter du ct de Maggy.

Soldignac, se levant et, tout en prenant le n I, sempare du bras de Vatelin

qui, pendant toute cette scne, est trs proccup et cherche diverses

reprises se rapprocher de la porte de droite. Soldignac, un bras sous le sien,

lui fait faire une petite promenade.  Figurez-vous que jtais venu cet htel

pour un rendez-vous avec une personne quelle na pas pu mattendre et quelle

me priait de loui excuser.

Vatelin, dont lesprit est ailleurs.  Oui, oui, oui.

Soldignac.  Elle a dou aller soigner son mre trs malade. (Sarrtant et le

regardant.) Ca vous intresse pas que je vous dis ?

Il lui a quitt le bras.

Vatelin, semblant sortir dun rve.  Beaucoup ! je vous suis ! Vous disiez :

"Malade", je suis trs content ! Vous tes malade ?

Soldignac.  Qui ?

Vatelin.  Vous !

Soldignac.  No, pas moa, elle !

Vatelin.  Ah ! elle !

Soldignac.  Yes ! la mre.

Vatelin.  Ah ! la mre ! la vieille dame, cest bien a, elle est malade.

Soldignac.  Alors, que faire ? Mon Dieu, me direz-vous, vous pouvez vous en

aller

Vatelin, le faisant remonter vers la porte.  Hein ! Vous en aller ? mais

comment donc ! allez ! allez donc ! Ne vous gnez pas pour moi !

Soldignac, descendant gauche.  Aoh ! no ! no ! cest un hypothse !

Soldignac pose sa canne prs de la chemine.

Vatelin.  Ah ! cest une hypothse. ( part.) Cest dommage (Haut.) non, je

disais a parce que je sais quen gnral vous tes dun naturel press.

Soldignac.  Aoh ! yes ! le jour, mais le soir, jai toujours le temps !

Il sallonge sur le fauteuil.

Vatelin, part.  Eh bien ! a va tre gai !

Soldignac.  No ! Men aller, je pouis justement pas. Comme je savais que je

serais cet soir lhtel, jy avais donn rendez-vous au commissaire de police.

Vatelin, tombant sur la chaise prs de la table.  Au commissaire de police !

Soldignac.  Bien oui ! vous savez bien que je fais pincer ma femme cet soir.

Vatelin, part.  Mon Dieu ! Est-ce quil se douterait ? (Haut.) Elle nest pas

ici ! Elle nest pas ici !

Soldignac.  Qui ! Ma femme ? Je sais bien, elle est rue Roquepane.

Vatelin, se levant.  Ah ! oui, oui ( part.) Il ne sait rien !

Soldignac.  Le commissaire doit tre en train de la surprendre en ce moment.

Vatelin, il remonte vers la porte de droite.  Oui, oui, oui, oui.

Soldignac, se levant.  Pour plus de sret, il la fait filer depuis ce matin.

Ca ne vous intresse pas ce que je vous dis ?

Vatelin, allant lui.  Si ! si ! si ! Vous me disiez : "Malade elle est

malade"

Soldignac.  Aoh ! no, plus maintenant.

Vatelin.  Ah ! elle est morte ! Cest toujours un pas de fait !

Soldignac.  Mais no ! Je disais "ma femme"

Vatelin.  Ah ! oui, votre femme ! qui est l

Soldignac.  Comment ?

Vatelin.  Qui est l-bas rue Roqupine !

Soldignac.  Yes ! il la fait filer !

Vatelin, de plus en plus troubl.  Elle est partie ! Elle a fil !

Il remonte.

Soldignac.  Le commissaire doit menvoyer ici des nouvelles aussitt que ce

sera termin.

Vatelin, au fond, droite.  Voil ! parfait ! parfait.

Soldignac.  Mais quest-ce que vous lavez tre agit comme a ?

Vatelin, remontant Soldignac.  Moi ! agit ! pas du tout ! Jai lair agit ?

Soldignac.  Oui, vous tes malade ?

Vatelin, les pouces dans les poches de son gilet.  Non, oui, oh ! un peu, trs

peu !

Soldignac.  Colique ?

Vatelin, distrait.  Hein ?

Vatelin.  Hein ? Non, oui ! vous savez, entre les deux !

Soldignac.  "Entre les deux" ! Alors, cest ltat normal.

Vatelin.  Voil ! Cest plutt a ! Un peu dtat normal ! Ce ne sera rien.

(Remontant, tandis que Soldignac va sasseoir sur le canap.) Ah ! mon Dieu !

mon Dieu !

ce moment, par la porte de droite qui sest entrebille, on voit le bras de

Maggy qui dpose son corsage sur la chaise ct de la porte.

Soldignac, qui a vu le bras.  Aoh ! joli ! trs joli !

Vatelin, qui sest retourn la voix de Soldignac, part.  Sapristi ! le bras

de Maggy ! (Haut.) Vous avez vu ? Cest cest un bras.

Soldignac, sasseyant dans le canap.  Aoh ! je voa ! Trs joli. t, le

coquinasse ! qui ce bras ?

Il pose son chapeau sur la table.

Vatelin.  Je ne sais pas ! Cest pas dici ! Cest un bras qui est l alors,

il est venu ! il est venu sans venir ! cest le bras du voisin !

Soldignac.  Blagueur ! Cest le bras de votre femme.

Vatelin.  Voil vous lavez dit, cest le bras de votre femme de ma femme du

voisin qui est ma femme !

Il ramasse le corsage dpos par Maggy, mais au moment o il se dispose

remonter, le bras reparat, tenant la jupe de Maggy. Vatelin se prcipite

dessus, arrache la robe et la fourre ainsi que le corsage sous le lit.

Soldignac.  Eh bien ! mon cher mais o tes-vous donc ?

Vatelin, redescendant.  Voil ! voil !

Soldignac.  Asseyez-vous donc l, prs de moi !

Vatelin, sasseyant sur le dossier du canap, part.  Ca y est ! le voil

install !

Soldignac.  Je vous fais mes compliments, madame a un bras !

ce moment Maggy, sans se douter que son mari est l, entre carrment en scne.

Elle est en robe de chambre, son bonnet trois pices sur la tte. En

reconnaissant son mari, elle pousse un cri touff et se prcipite do elle

vient. Au cri, Soldignac retourne la tte, mais Vatelin, qui a devanc son

intention, lui attrape la tte de ses deux mains et la ramne face lui.

Soldignac.  Aoh ! What is it ?

Vatelin.  Je vous demande pardon, mais cest ma femme, elle tait dans une

tenue, alors

Soldignac.  Ah ! oui, oui, pardon. Aoh ! vous avez bien fait.

Vatelin.  Nest-ce pas ! Tenez ! Venez donc faire une partie de billard.

Il le prend par le bras et lentrane.

Soldignac.  Aoh ! yes ! je veux ! Trs bien !

Il prend son chapeau.

Vatelin, part.  Je nai que ce moyen-l de men dbarrasser.

Soldignac.  Dabord, ici, nous devons gner madame.

Vatelin.  Vous tes trop modeste ! parlez pour vous.

Soldignac.  Aoh !

Vatelin, part.  Je fais cinq carambolages et je lche. (Haut.) Allons !

Soldignac.  Allons !

On frappe au fond.

Vatelin.  Quest-ce que cest encore ?

Soldignac.  Entrez !

Vatelin, part.  Comment, "Entrez !" Eh bien ! il en a un toupet !

Il descend un peu droite.

[modifier] Scne XIII

Les Mmes, Rdillon

Rdillon, le sac quil avait emport la main.  Je vous demande pardon,

messieurs !

Vatelin.  Rdillon, lui !

Rdillon.  Jai d me tromper de sac tout lheure. (Reconnaissant Vatelin.)

Ah ! Vatelin ! Comment, vous ici ?

Il pose le sac sur la chaise prs de la table.

Vatelin.  Hein ! oui ! cest moi. Un train que jai manqu, je vous

expliquerai cela. Tenez, allez donc faire une partie de billard avec monsieur.

Il le pousse vers Soldignac.

Rdillon.  Avec monsieur ? Mais je ne le connais pas.

Vatelin.  Monsieur Soldignac, monsieur, Rdillon. Allez faire une partie de

billard !

Rdillon, se dfendant.  Moi ? mais je ne sais pas y jouer.

Vatelin.  Ca ne fait rien ! Il sait lui, il vous montrera.

Rdillon, passant n 3.  Mais pas du tout ! Dabord, je suis press ! je suis

attendu !

Il sassied sur le canap.

Vatelin, le faisant se lever.  Oui ? eh bien ! alors, ne vous asseyez pas !

Cest pas la peine, nous descendons.

Il lentrane.

Rdillon.  Oh ! ben ! Figurez-vous que

Vatelin.  Non, non, nous navons pas le temps, vous nous raconterez a une

autre fois. O est mon chapeau ?

Il va au lit.

Rdillon.  Mais quest-ce quil a ? Il me donne chaud, ma parole dhonneur !

Il va pour boire la tasse de th qui est devant lui.

Vatelin, son chapeau sur la tte.  Voil, a y est ! venez ! (Lui retirant la

tasse.) Non, ne buvez pas, nous navons pas le temps !

On frappe la porte.

Soldignac, allumant une cigarette la chemine.  Entrez !

Vatelin.  Encore ! Mais il est embtant avec ses "Entrez" !

Clara, entrant.  Cest monsieur qui a sonn ?

Vatelin.  Oui, cest moi, mais il y a au moins une demi-heure. Cest pour

enlever le th.

Il retire Rdillon la tasse de th que Rdillon porte ses lvres et passe le

plateau Clara.

Clara.  Bien, monsieur.

Elle emporte le plateau.

Vatelin, faisant passer Rdillon.  Et maintenant, filons !

Rdillon.  Et mon sac ! Je suis venu chercher un sac !

Vatelin, mettant dans la main de Rdillon le sac quil a rapport.  Eh bien !

prenez-le, votre sac, et venez !

Rdillon.  Ah ! non, je nen veux pas de celui-l ! je vous le rapporte !

Vatelin, lui passant celui de Maggy.  Alors, cest celui-l ?

Rdillon, prenant le sac.  Je ne sais pas ! Il nest pas vous ?

Vatelin.  Non !

Il met le sac de Pinchard sur la table la place de celui de Maggy.

Rdillon.  Alors, a doit tre celui-l. Allons !

Il remonte.

Soldignac, remontant galement.  Allons !

Vatelin.  Cest a ! allez devant. Un mot dire et je vous rejoins !

Rdillon et Soldignac sortent au fond.

[modifier] Scne XIV

Vatelin, Maggy, puis Pinchard, Mme Pinchard

Vatelin, qui est all la porte de droite.  Vite ! Maggy !

Maggy, entrant.  Je pouvais venir ? Ils sont partis ?

Vatelin.  Ah ! oui, "partis" ! ils sont l mattendre ! je suis oblig

daller faire une partie de billard avec votre mari ! Je vous en prie, pendant

ma courte absence, ne bougez pas de cette chambre o je vous enferme, et

jemporte la cl pour plus de sret. Maintenant, si on venait, cachez-vous dans

ce cabinet et nen sortez que quand je serai venu vous y chercher Est-ce

compris ?

Maggy.  Ah ! yes !

Voix de Soldignac.  Vatelin ! Vatelin !

Vatelin, vivement.  Lui ! cachez-vous !

Maggy na que le temps de se cacher en se collant contre le lit.

Soldignac, sur le pas de sa porte.  Eh bien ! voyons, Vatelin !

Vatelin.  Mais, voil ! je viens, je viens !

Il sort en ayant soin demporter la cl et de fermer double tour derrire lui.

Maggy, seule, descendant en scne.  Ah ! que jai eu peur ! Ah ! Dieu, quand

jai vu mon mari l, tout mon courage il est parti ! Ah ! non ! non ! je veux

plus, je veux me en aller (Cherchant son costume sur la chaise o elle croit

lavoir dpos.) Ma costume ! O il a mis ma costume ! (On entend parler dans

le couloir.) Ah ! mon Dieu, quest-ce que cest encore !

Elle se prcipite dans la pice de droite.

Voix de Pinchard.  Allons bon ! la cl nest pas sur la porte et jai oubli de

la demander en bas ! (Appelant.) Garon ! voulez-vous mouvrir, sil vous plat

?

Voix de Garon.  Voil, monsieur.

La cl tourne dans la serrure. La porte souvre et Pinchard et Mme Pinchard

entrent. Le garon sefface pour les laisser passer.

Pinchard.  Merci, garon.

Le Garon.  Il ny a pas de quoi, monsieur.

Il referme la porte.

Pinchard, sa femme quil soutient en la faisant avancer.  L ! l ! ne geins

pas ! a se passera ! Tiens, assieds-toi l. (Il la fait asseoir.) Sacres

crises hpatiques. va ! Il a fallu que a la reprenne au thtre. Nous avons d

nous en aller avant la fin. (Apercevant son sac.) Ah ! ils ont remont mon sac !

je savais bien que javais d le laisser en bas. ( sa femme qui le regarde dun

air doux et souffreteux. Ceci et les phrases suivantes sans voix en articulant

seulement.) Eh bien ! a ne va pas mieux ? (Mme Pinchard fait "non" de la tte.)

Tu as toujours mal ? (Mme Pinchard fait "oui" de la tte.) Montre ta langue !

(Mme Pinchard tire la langue.) Elle nest pas mauvaise ! (Mme Pinchard fait une

moue signifiant : "elle ne doit pas tre bonne".) Sais-tu, tu devrais te

coucher. (Signe de Mme Pinchard : "tu crois ? tu as peut-tre raison".) Mais oui

! (Mme Pinchard fait de la tte, avec un sourire triste : "Bonsoir".) Bonsoir !

(Elle remonte un peu, puis revient son mari et lembrasse. Haut.) Ah, oui !

lanniversaire. (Il lembrasse sur le front.) Vingt-cinq ans ! (Elle va, dun

pas languissant, entre le mur et la ruelle du lit, pour se dshabiller.) Moi, je

vais lui prparer une potion calmante. (Il va la chemine, prend la bougie

allume et vient la table sur laquelle il pose le flambeau, puis cherchant

dans son sac.) O est ma pharmacie ! (Sortant ses pantoufles.) Mes pantoufles !

(Il les jette devant lui, tire une autre paire.) Ah ! les siennes. Tiens coco !

pantoufles ! H ! Mules !

Il va les porter sa femme.

Mme Pinchard, derrire le lit.  Merci !

Pinchard, de son sac, sortant une camisole.  Ah ! un caraco ! ( sa femme.)

Coco ! Caraco !

Il lui passe sa camisole.

Mme Pinchard.  Merci !

Elle la met.

Pinchard, redescend son sac.  Ah ! voil ma pharmacie. (Ouvrant sa pharmacie

de voyage.) Laudanum ! Laudanum ! Voil le laudanum.

Mme Pinchard, de lautre ct du lit.  Mon dmloir, passe-moi mon dmloir.

Pinchard, tirant un dmloir du sac.  Le dmloir ! voil ! (Il le lui passe

passe-dessus le lit puis, prenant le verre qui est sur la table de nuit au pied

du lit, la carafe et la cuillre.) Voyons, prparons cela !

Il redescend la table et prpare la solution. Mme Pinchard, en jupon, sans

corsage, les cheveux sur les paules, sassied sur le lit pour se dmler ; le

timbre, plac sous le matelas la place quelle occupe, se met naturellement

sonner dune faon continue. Pinchard ny fait pas attention. Il sassied la

table.

Pinchard, comptant les gouttes.  Une, deux, trois Ah ! ! quel est lanimal

qui samuse sonner comme a cette heure-ci ? Quatre, cinq, six, voil six

gouttes ! (Il pose le verre sur la table et se lve.) Oh ! mais il commence

membter avec sa sonnerie ! (Courant ouvrir la porte du fond et criant dans le

couloir.) Vous navez pas bientt fini, l-bas, le sonneur !

Une voix dans le couloir.  Ah ! qui est-ce qui sonne comme a, donc ?

Pinchard, rpondant la personne.  Je ne sais pas, monsieur, cest

insupportable ! (Criant.) Assez, l ! il y a des gens qui dorment !

Mme Pinchard, se levant pour aller voir, la sonnerie cesse.  Quest-ce quil y

a donc ?

Pinchard, nentendant plus sonner.  Ah ! a cesse, cest pas trop tt !

La voix.  Oui, il tait temps ! Bonsoir, monsieur.

Pinchard.  Salue bien, monsieur.

Il referme la porte du fond.

Mme Pinchard.  Quest-ce quil y a donc eu, Pinchard ?

Pinchard.  Rien, rien. (La poussant du ct du lit.) Va, couche-toi, il est

tard, je vais en faire autant. Je lai bien fait taire, cet animal ! (Il retire

son dolman ; pendant ce temps, Mme Pinchard se couche. La sonnerie reprend de

plus belle.) Allons, bon ! les voil qui recommencent ! Cest assommant la fin

! (Sappuyant sur le lit pour retirer ses souliers et mettre ses pantoufles, le

timbre qui est de son ct se met sonner conjointement avec lautre.) Comment,

en voil un autre qui se met de la partie ! Ce nest pas possible, il y a un

concours de timbres dans lhtel ! On na pas ide dun pareil charivari !

Il se met retirer ses bottines en tournant le dos la porte de gauche.

[modifier] Scne XV

Les Mmes, Pontagnac, Lucienne, puis Le Grant, Le Groom, Clara, des Voyageurs,

etc.

Lucienne, surgissant, suivie de Pontagnac.  Ah ! cest toi, misrable !

Elle sapproche de lui et le prend par les paules, Pinchard dans le mouvement

perd lquilibre et tombe assis par terre. Il a toujours le dos tourn aux

autres personnages et na pu retirer quune seule bottine.

Lucienne et Pontagnac.  Cest pas lui !

Ils se prcipitent dans la chambre de gauche.

Pinchard, se relve, sa bottine la main et ; ne voyant plus personne, marche

en boitant en cherchant de tous cts.  Eh bien ! o sont-ils ! par o sont-ils

passs ?

Victor, entrant vivement du fond.  Quest-ce quil y a, monsieur ! quest-ce

quil y a ?

Pinchard, mettant une pantoufle.  Hein ?

Clara, entrant de mme.  Cest monsieur qui sonne comme a ?

Pinchard.  Moi !

Le Grant, entrant comme les deux premiers.  Ah ! monsieur, on ne sonne pas

comme a ! Vous allez rveiller tout lhtel !

Pinchard.  Comment ! mais est-ce que cest moi qui sonne ?

Un Voyageur, entrant, robe de chambre et bonnet de coton.  Vous navez pas

bientt fini de sonner, monsieur ! Ma femme ne peut pas dormir !

Deuxime Voyageur, entrant.  Est-ce quon sonne comme a ?

Succession de voyageurs et voyageuses entrant en tenues diverses, brouhaha de

rclamations.  Quest-ce quil y a ? Pourquoi sonne-t-on ! Ce nest pas bientt

fini ce train-l ! etc.

Pinchard.  Ah ! quest-ce que cest que tous ces gens-l ? Voulez-vous vous

en aller !

Le Grant.  Oui, quand vous aurez fini de sonner !

Tous.  Oui ! oui !

Pinchard.  O a, je sonne ? O voyez-vous que je sonne ? Qui voyez-vous sonner

? Est-ce que cest ici quon sonne ?

Le Grant.  Mais enfin, monsieur !

Pinchard.  Est-ce que cest une faon dentrer chez les gens ? Allons,

fichez-moi le camp !

Tous, le conspuant.  Oh !

Pinchard, furieux, prs du lit.  Voulez-vous me fiche le camp ! (Pour donner

plus de force son injonction, sur le mot "fiche le camp", il scande chaque

syllabe en la ponctuant dun coup de poing sur le matelas, le timbre rpond par

une courte sonnerie : "Drin ! Drin ! Drin !" Pinchard sarrte, tonn, regarde

son matelas, et, froid, redonne trois coups de poing successifs, et le timbre,

par consquent, de lui rpondre par trois nouvelles sonneries spares : "Drin !

Drin ! Drin !") Ah ! mais cest dans le lit que a sonne !

Tous.  Dans le lit ?

Pinchard.  Mais absolument ! (Il retire le timbre qui est sous le matelas sa

place.) Ah ! ! en voil une plaisanterie ! Je voudrais bien connatre le

farceur qui samuse faire des facties pareilles !

Tous, tonns.  Ah !

Pinchard.  Et tenez ! a continue ! Je vous parie quil y en a un autre sous le

sous ma femme ?

Tout le monde se dirige vers le fond. Le Grant et les voyageurs sengagent dans

la ruelle et vont retirer lautre timbre.

Mme Pinchard, qui ne comprend rien du tout ce qui se passe.  Quest-ce quil

y a ? Quest-ce que vous me voulez ? mon ami ! Pinchard ! des hommes aprs moi !

Pinchard.  Cest pas toi quon en a.

Le Grant.  Ne craignez rien, madame. (Trouvant le timbre.) Eh oui ! En voil

un autre !

Pinchard, prenant le timbre et descendant.  L ! Quest-ce que je vous disais ?

Ah ! je voudrais bien savoir ce que a signifie, tout a !

Le Grant.  Mais, monsieur, je ny comprends rien !

Pinchard.  Si cest comme a quon samuse aux dpens des voyageurs dans votre

htel, je me plaindrai, vous savez !

Le Grant.  Oh ! monsieur, je vous assure

Pinchard, donnant les timbres au grant.  Allons, cest bien ! Allez-vous en

tous ! et laissez-nous tranquilles. (Tout le monde sort ; il referme brutalement

la porte sur les sortants.) Eh bien ! en voil une caserne !

Il gagne la droite.

Mme Pinchard, genoux dans le lit, un oreiller devant elle.  Mais quest-ce

quil y a ?

Pinchard, sasseyant prs de la table.  Elle na rien entendu ! Eh bien ! Coco,

tu en as de la veine, toi !

Mme Pinchard.  Quest-ce quils voulaient, Tous ces gens-l ?

Pinchard, accompagnant son dire dun geste ngatif de la tte.  Rien ! rien !

Il retire sa seconde bottine.

Mme Pinchard.  Oh ! ils mont fait peur ! Mes douleurs commenaient se

calmer, voil quelles mont reprise de plus belle.

Elle se recouche.

Pinchard, se levant.  Oh ! les animaux ! Ecoute, tu devrais te mettre un

cataplasme.

Il met sa seconde pantoufle.

Mme Pinchard.  Quoi ?

Pinchard, sans voix.  Si tu mettais un cataplasme !

Mme Pinchard.  Comment veux-tu que je te comprenne ! Tu me parles

contre-jour, je ne vois pas ce que tu me dis !

Pinchard, prenant la bougie et sclairant la figure, sans voix.  Tu devrais te

mettre un cataplasme.

Mme Pinchard.  Ah ! je crois bien ! avec quelques gouttes de laudanum, a me

ferait du bien. Mais o aller le chercher ?

Pinchard, montrant son sac et sans voix.  Jai ce quil faut l-dedans ! il ny

a qu le faire ! attends ! (Il va sonner, puis ouvrant son sac, il en tire un

paquet contenant de la farine de lin. part.) Quand je lai vue malade au

dpart, je me suis muni, en cas ! Il y avait un petit coin de libre dans le sac,

elle voulait y fourrer du pain et du jambon, moi jai prfr y mettre un

cataplasme ! Je vois que jai bien fait !

[modifier] Scne XVI

Les Mmes, Victor, puis Maggy, puis Vatelin

Victor, entrant par le fond.  Monsieur a sonn ?

Pinchard, jetant son sac derrire la table de nuit.  Oui, cest moi, cette

fois. Je voudrais que lon me fasse un cataplasme avec a pour Coco enfin pour

madame qui est souffrante.

Victor.  Mais, monsieur, il ny a plus personne la cuisine.

Pinchard.  Naturellement ! Tout lheure, ctait plein de monde ici, et

maintenant il ny a plus personne la cuisine ! Vous avez bien un fourneau

gaz, au moins ?

Victor.  Oh ! oui ! Il y a un fourneau, monsieur !

Pinchard, remettant son dolman, aid par Victor.  Cest bien, vous allez me

mener, je ferai le cataplasme moi-mme.

Victor.  Bien, monsieur. Voulez-vous me permettre monsieur le Major !

Pinchard, lui donnant le dolman.  Non ! je ne permets pas. Je vous lordonne !

(Jeu de scne.) Si jamais je te rencontre dans une infirmerie, je ten fourrerai

un de cataplasme, moi ! (Sa bougie la main et sans voix, sa femme.) Je

descends faire le cataplasme, je reviens dans cinq minutes. Toi, tche de

tendormir.

Mme Pinchard.  Que je tche de mendormir ? Naie pas peur ! Si je peux ! Ne

sois pas long !

Pinchard.  Non !

Mme Pinchard se retourne du ct du mur. Pinchard et Victor sortent. La scne

reste un instant vide.

Maggy.  Le bruit il a fini ! Mais quest-ce quil se passe donc ? Et Vatelin

qui ne revient pas, lui. Oh ! non ! je veux mhabiller que je men aille Mais

o a-t-il fourr mon billement ? (Elle cherche un peu partout et finit par aller

regarder sur le lit, apercevant Mme Pinchard, qui lui tourne le dos.) My God !

il y a quelquun dans le lit ! (Elle se prcipite, affole, dans le cabinet de

toilette quelle vient de quitter.)

La scne reste de nouveau vide ; soudain lon entend le bruit dune cl tournant

dans la serrure de la porte du fond et puis celui dune pousse contre la porte,

mais la porte rsiste.

Voix de Vatelin.  Ah ! quest-ce quelle a donc, cette serrure ?

Nouveau bruit de cl et pousse de Vatelin, la porte cde.

Vatelin, entrant.  Suis-je bte ! je tournais lenvers. Au lieu douvrir je

fermais double tour. (Il ferme la porte.) Ah ! l ! l ! quelle ventouse que

ce Soldignac ! Jai cru que je ne men dptrerais pas ! Allons dlivrer

Maggy. (Ronflement dans le lit.) Hein ! on a ronfl l-dedans ! (Ecartant le

rideau.) Comment, elle sest couche ? Ah ! non, elle est tonnante ! Rien ne la

trouble ! (Prenant son sac derrire le canap, il le pose sur la table et en

sort une paire de pantoufles quil jette devant le lit, puis il place une chaise

sur laquelle il dposera ses vtements prs du lit, du ct de la table de

nuit.) Ah ! cest beau, la nature britannique ! Ma foi, elle dort, ne la

rveillons pas. Cest autant de gagn. Je vais me coucher bien doucement en

ayant bien soin de ne pas la tirer de son reposant sommeil (Commenant se

dshabiller.) reposant pour moi ! (En descendant, il trbuche sur les souliers

laisss par Pinchard, les ramassant.) Non, croyez-vous quelles ont des pieds,

ces Anglaises ! (Il a retir ses bottines et va les dposer dehors avec ceux de

Pinchard.) Pristi ! que jai soif ! (Voyant le verre laiss sur la table par

Pinchard.) Il tombe bien, celui-l ! Madame Soldignac, je connatrai votre

pense. (Il boit.) Ah ! a fait du bien (Il achve de se dshabiller.) Jai les

yeux lourds Je crois que je ne tarderai pas mendormir Allez, couchons-nous,

et doucement, pour ne pas veiller ma matresse. (Il se glisse dans le lit.)

Sapristi ! elle en prend de la place Je nose pas la pousser, a lveillerait.

Tiens, javais oubli mon chapeau ! (Il le jette au pied du lit.) Il me tiendra

chaud aux pieds. Un tuyau de pole Cristi ! que jai sommeil Je ne sais pas,

il me semble que a a encore augment depuis que jai bu ce verre Quest-ce

quelle a pu fourrer l-de-dans ? De la strychnine, comme tout lheure ! de

la strychnine

Il sendort.

[modifier] Scne XVII

Les Mmes, Pinchard, Victor, puis Lucienne, Pontagnac

La porte souvre et Victor introduit Pinchard portant son cataplasme.

Pinchard, Victor qui pose le flambeau sur la chemine.  Merci ! (Victor sen

va ; Pinchard, soufflant sur le cataplasme quil arrose de laudanum, sa femme

en se dirigeant vers le lit.) Tu y es, Coco, attention ! cest chaud !

Il dcouvre Vatelin de la main droite et de sa main gauche lui applique le

cataplasme sur lestomac.

Vatelin, poussant un hurlement.  Oh !

Pinchard.  Quest-ce que cest que a ?

Vatelin.  Qui va l ? Au voleur !

Pinchard.  Un homme dans le lit de ma femme !

Mme Pinchard, sveillant.  Qui est l ? Ah ! mon Dieu un homme dans mon lit

!

Vatelin.  Quest-ce que cest que cette femme ?

Pinchard, lui sautant la gorge.  Gredin ! Quest-ce que tu fais l ?

Vatelin, sortant du lit.  Voulez-vous me lcher !

Tous les trois.  Au secours ! laide !

Pinchard, hurlant.  Il y a un homme dans le lit de ma femme.

Vatelin.  Voulez-vous me lcher !

Lucienne, faisant irruption suivie de Pontagnac.  Cest toi, misrable !

Vatelin.  Ciel ! ma femme !

Il envoie une pousse Pinchard, ramasse ses vtements au vol et se sauve ; il

emporte la chasse.

Pinchard, Lucienne.  Vous tes tmoin, il tait dans le lit de Coco, Madame !

Lucienne.  Je lai bien vu, monsieur !

Pinchard, slanant sa poursuite.  Rattrapez-le ! Il tait dans le lit de

Coco ! ma femme !

Mme Pinchard, qui, pendant ce qui prcde, sest leve et a pris son jupon et

ses pantoufles.  Mon mari ! Pinchard ! O vas-tu ?

Elle slance leur poursuite.

Pontagnac, Lucienne.  Eh bien ! hein ! tes-vous convaincue ?

Lucienne.  Oh ! oui, le trate !

Pontagnac.  Ai-je eu raison de vous dire de rester, vous qui vouliez dj vous

en aller ?

Lucienne.  Ah ! oui ! vous avez eu raison ! Grce Dieu ! je suis fixe,

maintenant.

Pontagnac.  Jespre bien que vous saurez vous venger !

Lucienne.  Ah ! oui, je vous le jure !

Pontagnac.  Vous savez ce que vous mavez promis. "Si jai jamais la preuve de

linfidlit de mon mari, je lui rends immdiatement la pareille !"

Lucienne.  Et je ne men ddis pas ! Ah ! je vous ferai voir que je nai quune

parole !

Pontagnac.  Bravo !

Lucienne.  Jai dit que je prendrai un amant, eh bien ! je le prends, cet amant

!

Pontagnac.  Ah ! je suis le plus heureux des hommes !

Lucienne.  Et si mon mari vous demande quel est mon amant, vous pourrez le lui

dire !

Pontagnac.  Oh ! ce nest pas la peine.

Lucienne.  Cest son meilleur ami ! Ernest Rdillon !

Pontagnac, suffoqu.  Hein ! Rd !

Lucienne.  Adieu, je vais me venger !

Elle sort vivement par la gauche.

Pontagnac, courant aprs elle.  Lucienne ! au nom du ciel ! Lucienne ! (Il se

prcipite sur la porte quil trouve ferme.) Ferme !

[modifier] Scne XVIII

Pontagnac, puis Maggy, Soldignac, le 1er Commissaire, deux Agents, puis Mme

Pontagnac, le 2e Commissaire, deux Agents, puis Rdillon.

Pontagnac court au fond et se cogne dans le commissaire qui entre, suivi de ses

agents et de Soldignac.

Le Commissaire.  Arrtez ! Au nom de la loi !

Pontagnac.  Le commissaire !

Soldignac, une queue de billard la main.  Ah ! le voil, son "love" !

Il pose sa queue de billard prs de la chemine, quitte son habit ; sexerce

la boxe contre le mur.

Le Commissaire, Pontagnac.  Nous savons tout, monsieur ! Vous tes ici avec

la femme de Monsieur !

Pontagnac.  Moi !

Le Commissaire.  O se cache votre complice ?

Pontagnac.  Ma complice !

Le Commissaire, un agent.  Cherchez, agent !

Pontagnac, part.  Quest-ce quil dit !

LAgent, qui est entr droite, revenant en tranant Maggy.  Madame !

Pontagnac.  Quest-ce que cest que a ?

Maggy, voyant Soldignac.  Ma mari !

Soldignac, se retournant.  Mon femme !

Ils se disputent en anglais.

Le 2e Commissaire, arrivant par la porte de gauche suivi de Mme Pontagnac.  Au

nom de la loi !

Pontagnac.  Encore un ! (Reconnaissant sa femme.) Ma femme !

Mme Pontagnac, au 2e Commissaire.  Faites votre devoir, monsieur le Commissaire

!

Elle sort vivement par la gauche.

Pontagnac, courant elle.  Clotilde !

Soldignac, larrtant au passage.  nous deux, maintenant !

Il le boxe pendant que, de son ct, Maggy boxe lagent qui ne veut pas la

lcher.

Rdillon, entrant, par le fond. Il a le sac de Maggy la main.  Eh bien !

quest-ce quil y a donc ? (Voyant les Commissaires qui le regardent.) Je vous

demande pardon, je mtais tromp de sac !

Il change vivement son sac contre celui de Vatelin qui se trouve sur la table

et se sauve par le fond, pendant que la boxe continue. Tableau.

RIDEAU

[modifier] Acte III

Le fumoir de Rdillon

[modifier] Scne premire

Grome, puis Rdillon, Armandine

Grome, entrant du fond, il tient, plis sur son bras gauche, les vtements de

Rdillon et la jupe dArmandine et leurs deux paires de bottines quil vient de

cirer.  Encore une jupe ! toujours des jupes ! il est incorrigible ! Mais

quest-ce quil peut bien en faire, je me le demande. La voil, la jeunesse

daujourdhui ; on brle la chandelle par les deux bouts ! On court ! Tout le

monde court, il ny a que moi qui ne cours pas ! Ca sappelle tre dans le

mouvement !

Il va frapper la porte de droite, 2e plan.

Voix de Rdillon.  Quest-ce que cest ?

Grome.  Cest moi, Grome.

Rdillon, passant la tte.  Eh bien ! quoi ?

Grome.  Il est onze heures !

Rdillon.  Eh bien ! il est onze heures !

Il lui referme la porte au nez.

Grome, recevant la porte sur le nez.  Oui ! ( part.) Et voil Vlan ! la

porte sur le nez ! Un enfant que jai vu natre ! le respect sen va ! Et son

pre, mon frre de lait, qui ma fait promettre en mourant de veiller sur lui !

Mais, mon pauvre Marcellin, comment veux-tu que je veille sur ton fils ! est-ce

que jai une action sur lui ? est-ce quil mcoute seulement ? Cest comme si

je disais au prince de Monaco de veiller sur lAfrique Quand je lui fais de la

morale, il me traite de vieille ganache et, en fin de compte, cest encore moi

qui suis oblig dtre le brosseur des demoiselles quil ramne ! (On entend

parler dans la chambre de Rdillon et la porte souvre.) Ah ! enfin ils se

dcident !

Grome sort par la porte 1er plan droit pour porter les vtements et les

bottines quil tient toujours.

Armandine, entrant la premire suivie de Rdillon, avanant dun pas tranant.

Elle nest pas coiffe, les cheveux tourns simplement sur la nuque, et est

enveloppe dans une robe de chambre dhomme. En entrant elle se prend les pieds

dans ladite robe de chambre et manque de tomber.  Elle est longue, ta robe de

chambre !

Elle va la chemine.

Rdillon, qui sest laiss tomber sur le divan.  Elle est longue pour toi, pas

pour moi.

Armandine, arrangeant ses cheveux.  Je ne te dis pas, mais comme cest moi qui

lai sur le corps ! Aussi, cette ide de me rapporter successivement tous les

sacs de nuit de lhtel, except le mien.

Rdillon.  Est-ce que je le connais, le tien !

Armandine.  Enfin, dans le nombre, tu aurais pu avoir la chance de le

rencontrer.

Elle quitte la chemine.

Rdillon, billant.  Ah ! ben !

Armandine, le regardant.  Eh bien ! quoi donc, mon vieux ?

Rdillon.  Quoi ?

Armandine.  Ca ne va donc pas ?

Rdillon.  Si ! je suis fatigu, voil tout !

Armandine, sasseyant prs de la table.  Aprs onze heures de lit !

Grome parat, un plumeau la main ; il sarrte et regarde Rdillon avec

piti.

Rdillon.  Ca ne vaut pas six heures de sommeil.

Il bille.

Grome, sortant par la porte deuxime plan.  Sil est permis de se mettre dans

des tats paeils !

Rdillon.  Quest-ce que vous voulez, Grome ?

Grome, boudeur.  Rien !

Rdillon.  Alors, quest-ce que vous avez me regarder ?

Grome.  Ah ! Ernest, tu treintes, mon garon !

Armandine.  Hein !

Rdillon.  Comment ?

Grome.  Tu me fais de la peine !

Rdillon.  Voulez-vous me ficher la paix ! Quest-ce qui vous demande quelque

chose ?

Grome.  Je nai pas besoin que tu me demandes, je le dis ! Tu me fais de la

peine !

Il remonte et sort par le fond.

Rdillon.  Eh bien ! tant mieux ! A-t-on jamais vu !

[modifier] Scne II

Les Mmes, moins Grome

Rdillon, sur le divan.  Je te demande pardon, cest un vieux domestique de la

famille.

Armandine, sur le fauteuil.  Il est plutt familier !

Rdillon.  Eh ! bien ! oui, puisquil est comme de la famille ! Cest mon oncle

de lait !

Armandine.  Ton oncle de lait ?

Rdillon.  Autrement dit, cest sa mre qui a nourri papa. Nous sommes parents

par le lait.

Armandine.  Cest gal, a fait un drle deffet de lentendre te tutoyer et

toi lui dire vous.

Rdillon.  Quest-ce que tu veux, il ma vu natre, et pas moi. (Billant.)

Pristi ! que je suis fatigu !

Il sallonge sur le divan, la tte vers le public.

Armandine, se levant.  Ah ! mon pauvre Ernest, dcidment tu ne dtiens pas le

record !

Elle va lui.

Rdillon.  Je nai jamais pos pour le champion de France.

Armandine, un genou sur le divan entre les jambes de Rdillon.  Tu fais aussi

bien. (Elle lembrasse.) On dirait que a tennuie quand je tembrasse !

Rdillon, sans conviction.  Non !

Armandine, assise.  Voil ! dj !

Rdillon.  Mais enfin, voyons ! (Sur un ton dimploration.) Repos !

Armandine.  Ah ! cest bien a, les hommes ! ils ne sont gentils que la veille

!

Elle se lve.

Rdillon.  Oh ! ou le surlendemain !

Armandine, debout devant lui, regardant une aquarelle au-dessus du divan. 

Cest gentil ce que tu as l ! Cest le portrait dune proprit toi ?

Rdillon.  Ca ? cest le Capitole.

Armandine.  Le Capitole ? Ah ! cest donc a, le Capitole ! Tiens, cest drle

!

Rdillon, toujours tendu.  Quest-ce que tu trouves de drle a ?

Armandine, sasseyant.  Oh ! rien, cest cause de Schmitz-Mayer ; tu sais

Schmitz-Mayer

Rdillon.  Oh ! oui, oui !

Armandine.  Il mennuie toujours avec Il veut absolument  je ne sais pourquoi

il sest fourr a dans la tte  que jaie sauv le Capitole !

Rdillon.  Toi !

Armandine.  Cest pas vrai, tu sais, je ne lai pas sauv du tout. Je ne le

connais mme pas, ainsi !

Rdillon.  Eh ! bien ! alors !

Armandine.  Eh bien ! non, il nen dmord pas. Il dit que je devrais me porter

pour la mdaille de sauvetage. Hein ! crois-tu quil en a une couche !

Rdillon.  Ah ! oui et toi ! crois-tu ?

Armandine.  Ouh ! chri !

Elle lembrasse.

[modifier] Scne III

Les Mmes, Grome

Grome, parat au fond, apportant un verre bordeaux plein de vin sur un

plateau.  Encore ! ( Armandine, en se plaant entre elle et Rdillon.) Je vous

en prie, madame, ayez piti !

Armandine, gagnant la gauche, part.  Eh bien ! quest-ce quil a ?

Elle sassied sur la table.

Grome, regardant Rdillon.  Regardez-moi cette mine !

Rdillon.  Je vais vous flanquer la porte, moi, vous savez !

Grome.  Ca mest gal, je ne men irai pas ! Tiens, bois a !

Rdillon.  Non.

Grome.  Bois !

Rdillon, avec mauvaise humeur.  Ah ! il men faut, une patience !

Il prend le verre.

Armandine.  Quest-ce que cest que a ?

Grome.  Cest du coca.

Armandine.  Du quoi ?

Grome, allant elle.  Du coca ! du vin de coca. (Bas, Armandine.) Par

grce, madame, songez que cest un enfant, quil na que trente-deux ans. Il

nest pas comme moi !

Rdillon, assis sur le divan et buvant.  Quest-ce que vous racontez madame

tout bas ?

Grome.  Rien, rien, rien.

Armandine, railleuse.  Oui, nous avons des secrets ensemble.

Grome.  Voil ! a ne te regarde pas !

Rdillon.  Ah ! je vous demande pardon (Il rend son verre Grme.) Il nest

venu personne pour moi ?

Grome, avec ddain.  Si, dabord ta nomme Pluplu.

Armandine, sautant vivement de la table.  Pluplu est venue ?

Elle se met dans le fauteuil pour mieux couter.

Grome.  Oui, elle voulait absolument te voir !

Rdillon.  Quest-ce que vous lui avez dit ?

Grome.  Que tu tais avec ta mre ! Alors, comme elle voulait tattendre, je

lui ai dit que, quand tu tais avec ta mre, tu en avais gnralement pour trois

ou quatre jours !

Armandine, se levant.  Vous avez bien fait ! Merci, si nous nous tions

trouves nez nez

Grome.  Et puis, il est venu M. Mondor !

Armandine, le dos au public, et sappuyant sur la table.  Mondor ! Attendez

donc, "Mondor, Mondor"

Rdillon.  Non, tu ne le connais pas, il a pass lge !

Armandine.  Ah !

Elle se retourne.

Rdillon.  Cest un marchand dantiquits qui a son magasin en appartement sur

le mme palier que moi, alors quelquefois, quand il a une occasion comme

voisin

Armandine.  Oui, oui, tu as raison, cest Livaro que je voulais dire, un

espagnol, Livaro Je savais bien que javais connu un nom de fromage.

Elle passe entre la table et la chemine.

Rdillon.  Ah ! oui, mais cest pas le mme ! ( Grme.) Et quest-ce quil

voulait, ledit Livaro ? Euh ! ledit Mondor. ( Armandine.) Tu membrouilles,

toi, dans tes fromages.

Grome.  Il ma dit de te dire quil avait une nouvelle acquisition te

montrer, une pice rare, une ceinture de chastet du quatorzime.

Rdillon.  Ah ?

Armandine, appuye sur la table.  Du quatorzime quoi ?

Grome.  Le sais-je, du quatorzime cocu, probablement.

Rdillon.  Mais non, "sicle" ! Et cest tout ?

Grome.  Cest tout. (On sonne.) Attends, je vais ouvrir !

Rdillon.  Je navais pas lintention dy aller ! Si cest une dame, je ny

suis pas !

Grome.  Tas pas besoin de me le dire !

Il remonte et sort au fond.

Armandine, descendant.  Ah ! non, nous ny sommes pas ! Ca naurait qu tre

encore Pluplu, et alors, une histoire ! Bernique ! jaime pas les peignes, moi

!

Elle remonte.

Rdillon.  Eh bien ! O vas-tu ?

Armandine, la porte de droite.  Me rhabiller, donc ! Si cest une femme !

Bonsoir, je file langlaise.

[modifier] Scne IV

Les Mmes, Grome, puis Lucienne, puis Rdillon

Voix de Grome.  Non, madame, il ny est pas ! Je suis sr ! (Passant la tte

par la porte du fond, voix basse mais de faon tre entendu de Rdillon.)

Cen est une. Fiche ton camp !

Rdillon.  Filons !

Ils rentrent droite, deuxime plan.

Grome, dgageant la porte du fond.  Tenez, madame, voyez vous mme, si vous ne

me croyez pas !

Lucienne, entrant.  Personne !

Grome.  Je vous rpte quil nest pas l !

Lucienne.  Cest bien ! Dites-lui que cest Mme Vatelin qui veut lui parler.

Grome.  Mme Vatelin ! La femme de son ami, M. Vatelin, chez qui il va si

souvent ?

Lucienne.  Parfaitement.

Grome.  Oh ! mais alors, cest autre chose ! Je vous demande pardon, madame,

je vous avais prise pour une cocotte !

Lucienne.  Hein !

Grome, appelant par la porte de droite.  Ernest, cest Mme Vatelin !

Voix de Rdillon.  Quest-ce que vous dites ?

Grome.  Cest Mme Vatelin ( Lucienne.) Le voici !

Rdillon, entrant vivement.  Ce nest pas possible ! Vous ! Vous ! chez moi

Comment ?

Il linvite sasseoir.

Lucienne, sasseyant prs de la table.  Ca vous tonne ? Ah ! moi aussi, allez

!

Rdillon, bas Grme.  Dites la personne qui est l que je mexcuse de ne

pouvoir aller la retrouver, mais quune affaire importante ce que vous voudrez,

et une fois quelle aura fini de shabiller, reconduisez-la !

Grome.  Compris !

Il frappe la porte de droite.

Voix dArmandine.  On nentre pas !

Grome.  Trs bien !

Il entre droite.

[modifier] Scne V

Lucienne, Rdillon, puis Grome, Armandine

Rdillon.  Vous ! Vous ici !

Lucienne.  Moi ! Vous devez tre au courant, nest-ce pas ?

Rdillon.  Non !

Lucienne.  Comment ! Si je suis ici, vous devez bien deviner

Rdillon.  Quoi ?

Lucienne, se levant et passant 2.  Jai surpris mon mari cette nuit en flagrant

dlit dadultre !

Rdillon.  Non ! Dieu ! Et vous venez maimer !

Lucienne.  Je nai quune parole !

Rdillon, lui prenant les mains et la faisant asseoir sur le divan.  Ah !

Lucienne ! Que je suis heureux ! Disposez de moi ! Prenez-moi ! Je suis vous !

Il sassied ct delle.

Lucienne.  Non, pardon ! Cest moi qui viens vous dire a !

Rdillon.  Cest ce que je voulais dire.

Grome, au fond.  Chut !

Rdillon.  Quoi ?

Grme fait signe de la main de scarter, parce quArmandine va passer et ferme

la porte du fond.

Rdillon.  Bon !

Lucienne.  Quest-ce que cest ?

Rdillon, se levant.  Cest une personne qui va passer ! Tenez, dissimulez-vous

derrire moi, il est inutile quon vous voie !

Lucienne, qui sest leve, se dissimule dans le dos de Rdillon qui, debout,

regarde le fond. On voit Grme qui accompagne Armandine habille. Elle fait un

petit bonjour de la tte Rdillon qui lui rpond dun petit signe de tte, et

disparat.

Lucienne.  Eh bien ?

Rdillon.  Chut ! Attendez ! (Grme reparat, ouvre la porte du fond et fait

signe quelle est partie en tapant de sa main gauche sur le revers de la main

droite.) Oui ? (Grme fait "oui" de la tte en laccompagnant dun coup dil

malicieux. Lucienne.) Ca va bien, on est parti !

Lucienne.  Ah !

Ils quittent leur position.

[modifier] Scne VI

Lucienne, Rdillon, puis Grome

Rdillon.  Asseyez-vous !

Il va fermer la porte du fond.

Lucienne, sasseyant.  Hein ! Non ! Mais croyez-vous, le misrable !

Rdillon.  Qui ?

Lucienne.  Comment qui ? Mais mon mari, videmment !

Rdillon, venant sasseoir ct delle.  Ah ! oui, oui ! Je suis bte ! Je

ny tais plus !

Lucienne.  Non, non ! Et moi qui tais une femme fidle, moi qui repoussais les

avances de ce pauvre Rdillon !

Rdillon.  Oui, ce pauvre Rdillon.

Lucienne.  Eh bien ! Maintenant, plus souvent que je les repousserai, ses

avances ! Il maime ! Eh bien ! Je serai lui, cest ma vengeance.

Rdillon.  Oui ! Ah ! Lucienne ! Lucienne !

Grome, passant la tte au fond.  Dis donc ! Je descends, je vais chercher deux

ctelettes !

Rdillon, bourru.  Hein ! mais oui ! mais oui ! Venir nous parler de

ctelettes Ah ! Lucienne ! (Vivement, courant au fond.) Ah ! Et puis des

haricots verts ! Eh ! Des haricots verts !

Voix de Grome.  Oui !

Rdillon, redescendant.  Cest quil a la manie de me faire tous les jours des

pommes de terre, je commence en tre satur ! (Sasseyant.) Je vous demande

pardon, cest un vieux domestique de la famille, il est un peu terre terre, il

ne nage pas comme nous dans lidal !

Lucienne, se levant et gagnant la gauche.  Si vous croyez que je suis en train

dy nager, moi, dans lidal !

Elle remonte entre la table et la chemine.

Rdillon.  Quest-ce que je vous disais donc ?

Lucienne.  Vous disiez quil a la manie de vous faire manger des pommes de

terre !

Rdillon, se levant.  Non, avant ?

Lucienne.  Vous disiez. "Ah ! Lucienne, Lucienne !"

Rdillon, avec lyrisme, tout en cherchant ce quil avait bien pu avoir dire. 

Ah ! Lucienne ! Lucienne ! Ah ! Oui ! (Reprenant.) Ah ! Lucienne ! Lucienne !

(La ramenant sur le divan.) Dites-moi que je ne suis pas le jouet dun rve !

Vous tes bien moi ? Rien qu moi ?

Lucienne, assise.  Oui, bien vous ! Rien qu vous !

Rdillon.  Ah ! que je suis heureux !

Lucienne.  Tant mieux, mon ami, cest une compensation que le malheur des uns

fasse un peu le bonheur des autres.

Rdillon.  Ah ! oui, oui ! Tenez, appuyez votre tte contre ma poitrine

Lucienne.  Attendez, mon chapeau me gne.

Elle le retire.

Rdillon, le prenant.  Donnez-le moi ! (Il le tient sur le poing, de la main

droite, pendant que, du bras gauche, il entoure la taille de Lucienne.) Que je

menivre de lodeur de vos cheveux Ah ! vous sentir ainsi prs de moi, et tout

moi !

Il ferme les yeux, dlicieusement.

Lucienne.  Est-ce que vous allez garder mon chapeau tout le temps comme a ?

Rdillon, se levant.  Non, attendez ! (Il va le poser sur la table et revient

Lucienne qui a chang de place. Lembrassant.) Ah ! cest la premire fois quil

mest permis deffleurer votre peau de mes lvres !

Lucienne.  Cest a ! Vengez-nous ! Vengez-moi !

Rdillon.  Oh ! oui !

Lucienne.  partir daujourdhui, je ne suis plus la femme de M Vatelin, je

suis votre femme et vous mpouserez !

Rdillon.  Oh ! oui ! oui !

Lucienne, parlant dans la direction du fond.  Un homme que jaimais, qui

javais tout donn, ma tendresse, ma fidlit, ma candeur de jeune fille.

Rdillon.  Oh ! non ! non ! Ecoutez ! Ne me parlez pas de votre mari surtout

en ce moment. Que son image ne soit pas l, entre nous ! Ah ! ma Lucienne adore

!

Il se met genoux face elle.

Grome, passant la tte au fond.  Je suis rentr !

Rdillon.  On nentre pas !

Grome.  Eh bien ! Quest-ce que tu fais l ?

Rdillon.  Est-ce que jai des comptes vous rendre ! Allez-vous en !

Grome.  Oui !

Rdillon.  Et fermez la porte !

Grome.  Pourquoi, tas froid ?

Rdillon.  Parce que je vous le dis et puis, nentrez plus sans que je vous

appelle.

Grome, pousse un soupir et remonte, puis, au moment de sortir.  Je nai pas

trouv de haricots verts !

Rdillon.  Je men fiche !

Grome.- Alors, jai pris des pommes de terre !

Il sort en fermant la porte.

Rdillon.  Je vous demande pardon ! Cest un vieux domestique de la famille,

mais il se le tiendra pour dit, maintenant, allez ! (Toujours ses genoux.) Ah

! Lucienne ! Laissez-moi vous presser dans mes bras !

Lucienne.  Vous maimez, vous ?

Rdillon.  Si je vous aime ! Non, tenez, je ne suis pas bien comme a Je ne

suis pas assez prs de vous ! Faites-moi une petite place ct de vous ! (Il

sassied sa droite.) Cest a ! Ah ! comme a, je peux mieux vous presser

contre mon cur !

Lucienne.  Allons, la prdiction de la somnambule avait raison !

Rdillon, les yeux mi-clos.  Quelle prdiction ?

Lucienne.  Que jaurais deux aventures romanesques dans ma vie, une

vingt-cinq ans, lautre cinquante-huit. Eh bien ! la premire se ralise,

jai eu 25 ans il y a huit jours.

Rdillon.  Oui, et cest moi qui en suis le hros ! (Changeant de ton.)

Attendez non, comme a !

Il stend tout de son long, dans le dos de Lucienne, la tte vers le public.

Lucienne.  Eh bien ! Quest-ce que vous faites ?

Rdillon.  L ! Comme a, je suis mieux ! Je vous vois mieux ! Je vous ai

mieux ! (Il lembrasse.) Ah ! Lucienne ! Lucienne !

Lucienne se remet sur son sant.

Lucienne, poussant un soupir.  Ah !

La figure de Rdillon exprime une grande anxit. Il caresse machinalement la

main de Lucienne, mais on sent que sa pense est ailleurs. Lucienne se retourne

pour le regarder. Il sourit immdiatement.

Lucienne.  Eh bien !

Rdillon.  Quoi ?

Lucienne.  Cest tout ?

Rdillon.  Comment, cest tout ? Ah ! Lucienne ! Lucienne ! ( part.) Quelle

fichue ide jai eue damener Armandine hier soir ! (Lucienne le regarde

nouveau 🙂 Ah ! Lucienne ! Lucienne !

Lucienne, se levant.  Eh bien ! Quoi ! Lucienne ! Lucienne ! Vous ne savez dire

que a !

Rdillon, se mettant sur son sant.  Lucienne, je ne sais pas si cest le

trouble, lmotion ! Je vous jure que cest la premire fois que a marrive.

Lucienne.  Oh ! Et voil un homme qui vient me parler de son amour !

Rdillon, se levant.  Mais si, je vous aime ; seulement comprenez donc, jtais

si loin de mattendre Alors le bonheur ! la joie ! trop de joie ! voil la

raison. Et joignez a un scrupule, un scrupule dhonnte homme qui ne durera

pas, mais bien justifi cependant. Je songe votre mari, qui est mon ami. Lui

faire, comme a, un pied de cochon ! Laissez-moi le temps de me prparer

cette ide

Lucienne, remontant la chemine.  Vous avez des scrupules bien tardifs, mon

ami !

Rdillon.  Mais non, a passera, je vous dis, mais donnez-moi le loisir de

rflchir Venez demain ! Venez ce soir.

Lucienne, au-dessus de la table.  Demain ! ce soir ! Mais ce nest pas

possible ! Mais mon mari va venir tout lheure !

Rdillon  Hein !

Lucienne, descendant.  Et je veux, quand il arrivera, que ma vengeance soit

consomme.

Rdillon.  Votre mari ! Votre mari, ici ?

Rdillon.  Oui ! Je lui ai adress un mot : "Vous mavez trompe, je vous

trompe mon tour. Si vous en doutez, venez midi chez votre ami Rdillon.

(Petit mouvement de tte trs lger en regardant Rdillon.) Vous my trouverez

dans les bras de mon amant."

Rdillon.  Mais, cest de la folie ! Ah ! bien ! nous allions en faire une

jolie boulette ! Et cest drle, jen avais lintuition Dieu merci ! le ciel

ma donn la force dtre raisonnable.

[modifier] Scne VII

Les Mmes, Mme Pontagnac, Grme.

Voix De Grme, sopposant lentre.  Mais non, madame, mais non !

Voix de Mme Pontagnac.  Mais si, je vous dis, mais si !

Rdillon.  Ah a ! quest-ce que cest ?

Mme Pontagnac, repoussant Grme.  Mais laissez donc ! (Elle entre.)

Rdillon et Lucienne.  Mme Pontagnac !

Mme Pontagnac.  Parfaitement ! moi ! Ah ! vous ne vous attendiez pas me voir

si tt, nest-il pas vrai ? Hier, M. Rdillon, je vous ai dit : "Que jaie la

preuve de linfidlit de mon mari et je viens vous dire : Vengez-moi, je suis

vous !"

Lucienne.  Hein ?

Mme Pontagnac, retirant sa jaquette et la jetant sur le divan.  Eh bien !

monsieur Rdillon, me voici ! Vengez-moi, je suis vous !

Rdillon.  Elle aussi !

Lucienne.  Vous dites ?

Rdillon, part.  Oh ! que je suis embt, mon Dieu ! que je suis embt ! Ah

! bien ! non, alors !

Il remonte au fond.

Lucienne.  Oh ! mais, permettez, madame : "Vengez-moi, je suis vous" Vous en

usez un peu librement.

Mme Pontagnac.  Comment, madame ! mais cest convenu avec M. Rdillon.

Lucienne.  Oh ! mais permettez, madame, jtais l avant vous !

Mme Pontagnac.  Cest possible, madame, mais je vous ferai remarquer que,

depuis hier, jai retenu M. Rdillon.

Lucienne.  Vous lavez retenu ? Ah ! bien, voil qui mest gal !

Mme Pontagnac.  Madame !

Lucienne.  Madame !

Rdillon, venant se placer entre elles deux.  Ah a ! mais, sapristi !

quest-ce que je suis, moi, l-dedans ?

Lucienne.  Cest vrai, au fait ! Parlez donc, vous !

Mme Pontagnac.  Justement ! Parlez !

Rdillon.  Mais absolument, je parlerai. Cest tonnant, ma parole ! Vous avez

vous venger de vos maris respectifs, alors, il faut, moi, que Ah ! est-ce

que vous me prenez pour un agent dlgu aux reprsailles conjugales ?

Lucienne.  Enfin, voyons, laquelle des deux ?

Mme Pontagnac.  Oui ?

Rdillon.  Eh bien ! Ni lune ni lautre, l !

Les deux Femmes.  Hein ?

Rdillon.  Bonsoir !

Il remonte.

Lucienne et Mme Pontagnac.  Oh !

Grome, accourant par le fond.  Dis donc Pluplu !

Rdillon.  Eh bien ! Quoi ! Pluplu ?

Grome.  La voil revenue ! Elle veut te voir !

Rdillon.  Hein ! Pluplu aussi ? Ah ! non ! alors ! Jen ai assez, la fin !

Je ne reois pas ! Dites que je suis mort !

Grome.  Bien !

Il remonte et sort.

Lucienne et Mme Pontagnac, ensemble.  Rdillon !  M. Rdillon !

Rdillon.  Non !

Il entre droite et senferme.

Les deux Femmes, qui se sont prcipites dun mme mouvement instinctif contre

la porte par laquelle vient de sortir Rdillon.  Ferme !

Mme Pontagnac, descendant gauche.  Vous voyez, madame, ce dont vous tes

cause !

Lucienne.  Permettez, madame, cest vous !

Mme Pontagnac, avec un rire amer.  Ah ! cest moi ! Vous devriez comprendre

pourtant, madame, combien cette dmarche mest dj pnible !

Lucienne.  Mais croyez-vous donc, madame, que je suis ici par plaisir !

Mme Pontagnac.  Ah ! bien, merci ! si je ny tais pousse par le devoir de me

venger.

Lucienne.  Et moi aussi !

Mme Pontagnac.  Vous ne savez dire que a : "Et moi aussi !"

Lucienne.  Mais que voulez-vous que je dise, puisque notre situation est la

mme !

Mme Pontagnac.  Et voil quelles compromissions nous rduisent nos maris !

Lucienne.  Ah ! cest dur pour des honntes femmes !

[modifier] Scne VIII

Les Mmes, Grome, puis Pontagnac

Grome, paraissant au fond.  Madame, il y a l un jeune homme qui demande Mme

Vatelin !

Lucienne.  Qui me demande ! un jeune homme ! qui a ?

Grome.  M. Pontagnac !

Mme Pontagnac, qui est remonte la chemine lentre de Grme.  Mon mari !

Lucienne.  Cest a que vous appelez un jeune homme ?

Grome.  Il est jeune pour moi ! Songez, madame, que je devais tre dj

majeur quand il tait encore la mamelle.

Mme Pontagnac.  Mais quest-ce quil veut, mon mari ?

Lucienne.  Je lignore ! Cest aprs moi quil demande Au fait ! il arrive

bien ! Javais besoin dun vengeur !

Mme Pontagnac.  Hein ! Quoi, vous voudriez ?

Lucienne.  Oh ! ne craignez rien ! Comme a nest que pour donner le change

mon mari !

Mme Pontagnac.  Oh ! Alors !

Lucienne.  Me livrez-vous M. Pontagnac ?

Mme Pontagnac.  Soit ! Aussi bien, cela me donnera un grief de plus contre lui

!

Lucienne.  Cest bien ! (Prenant le vtement de Clotilde sur le divan et le lui

donnant.) Tenez, madame, entrez l ! (Elle la fait sortir gauche, 2e plan ;

Grme.) Et vous, faites entrer M. Pontagnac !

Grome.  Oui, madame. ( part.) Je ny comprends rien du tout !

Il introduit Pontagnac et disparat.

Pontagnac, entrant, trs mu.  Seule !

Lucienne.  Cest vous qui me demandez ?

Pontagnac.  Cest moi ! Il y a longtemps que vous tes l ?

Lucienne.  Jarrive !

Pontagnac.  Et Rdillon ?

Lucienne.  Je lattends !

Pontagnac.  Dieu soit lou, jarrive temps.

Il pose son chapeau sur la table.

Lucienne.  Mais que signifie cette faon de venir me relancer jusquici ? Que

voulez-vous ?

Pontagnac.  Ce que je veux ? je veux vous empcher de faire une folie ! Je

veux me mettre entre Rdillon et vous, vous disputer, vous arracher lui !

Lucienne.  Vous ! Mais de quel droit ?

Pontagnac.  De quel droit ? Mais du droit que me donnent tous les embtements

qui pleuvent sur moi depuis hier ! Comment, par amour pour vous, je me suis

fourr dans le plus abominable des ptrins. Jai deux flagrants dlits sur le

dos ! flagrants dlits o je ne suis pour rien ! Pinc par un mari que je ne

connais pas pour une femme que je ne connais pas ! Pinc par ma femme, pour

cette mme femme que je ne connais pas ! Un divorce chez moi en perspective !

Un autre divorce de la dame que je ne connais pas davec le monsieur que je ne

connais pas o je vais tre impliqu comme complice ! Brouill avec Mme

Pontagnac ! La femme que je ne connais pas, venue ce matin pour me dire en

accent anglais que je lui dois "le rparation" ! une altercation, complique de

voies de fait, avec le monsieur que je ne connais pas ! Enfin, les ennuis, les

procs, le scandale, tout ! tout ! tout ! jaurais tout encouru ! et tout

cela pour vous jeter dans les bras dun autre ! Cest lui qui rcolterait et

moi qui serais le dindon ! Ah ! non ! non ! Vous ne le voudriez pas !

Lucienne, part.  Attends un peu, toi ! (Haut.) Oui-d ! comme a se trouve

! Figurez-vous quen vous voyant arriver tout lheure je me suis dit, dans

mes ides de vengeance : "Mais, au fait, pourquoi Rdillon ? Somme toute, cest

M. Pontagnac qui ma claire sur linfidlit de mon mari !"

Pontagnac.  Absolument !

Lucienne.  Si quelquun doit me venger, cest lui !

Pontagnac.  Non ! Est-il possible ?

Lucienne.  Alors, si je vous demandais

Pontagnac.  Si vous me demandiez ! vous savez bien que je serais le plus

heureux des hommes !

Lucienne.  Oui ? Eh bien ! soyez le plus heureux des hommes ! Cest vous,

monsieur Pontagnac, qui serez mon vengeur !

Pontagnac.  Non ?

Lucienne.  Oui !

Pontagnac.  Est-il possible ! Et cela chez Durillon chez Rdillon ! quel

raffinement !

Il va fermer la porte du fond et baisser les stores.

Lucienne, allant la table.  Allons ! (Elle enlve un vtement qui dissimule

son corsage de dessous et parat en corsage de velours noir compltement

dcollet, sans manches, simplement rattach aux paules par une paulette en

diamants ; en mme temps elle droule ses cheveux en secouant la tte.) Cest

quand jtait ainsi que mon mari me trouvait la plus belle ! suis-je vraiment

belle ainsi ?

Pontagnac, retirant ses gants.  Oh ! oui, belle ! belle comme la princesse de

Bagdad !

Lucienne.  Justement, je lai relue ce matin.

Pontagnac.  Pourquoi faire ?

Lucienne.  Parce que ! Parce ce je nai pas lhabitude de ce genre de

vengeance. Jai voulu tre dans la note ! (Changeant de ton.) Et vous maimez ?

Pontagnac, la tenant dans ses bras.  Profondment !

Lucienne, part.  Tiens, on dirait quil sait le texte ! (Haut.) Et toute

votre vie sera moi ?

Pontagnac.  Toute ma vie !

Lucienne, le quittant et passant 2.  Cest bien, allez vous asseoir !

Pontagnac, tonn.  Comment, que jaille masseoir

Lucienne.  Eh bien ! oui !

Pontagnac.  Mais je croyais

Lucienne.  Ai-je dit le contraire ? Mais sil ne me plat pas, comme a, tout

de suite ; sil me convient de choisir mon moment, de me faire dsirer.

Jentends que lhomme qui maimera soit lesclave docile de mes caprices. Jai

dit : "Asseyez-vous". Asseyez-vous !

Pontagnac.  Oui !

Il sassied prs de la table.

Lucienne, remontant un peu.  Bien !

Pontagnac.  Je vous ai obi !

Lucienne, venant lui.  Cest trs bien ! Enlevez votre jaquette.

Pontagnac.  Plat-il ?

Lucienne, gagnant la droite.  Enlevez votre jaquette ! je ne peux pas vous voir

avec. Vous me rappelez mon mari.

Pontagnac.  Ah ! alors. Seulement, je vous prviens quen dessous, je suis en

bras de chemise.

Lucienne, sasseyant sur le divan.  Ca ne fait rien.

Pontagnac.  Bien. (Il enlve sa jaquette.) Et maintenant ?

Lucienne.  Asseyez-vous l, prs de moi.

Pontagnac, sasseyant.  Voil.

Lucienne.  Bon !

Moment de silence.

Pontagnac, aprs un temps.  Mais enfin, quest-ce quon attend ?

Lucienne.  Mon bon vouloir !

Pontagnac.  Ah !

Lucienne.  Tenez, enlevez votre gilet, vous avez lair du dmnageur comme

cela.

Pontagnac.  Quoi ! vous voulez ?

Lucienne.  Je vous en prie, et asseyez-vous !

Pontagnac, enlve son gilet quil pose galement au fond.  Cest bien parce que

vous me lordonnez. (Sasseyant.) Vous ne me trouvez pas bien ridicule comme a

?

Lucienne.  Ne vous en inquitez pas ! (Lui dboutonnant une bretelle.) Cest

laid, a ! Cest comme ces cheveux ! Qui est-ce qui vous coiffe comme a ?

Une coiffure de matre dhtel.

Pontagnac, qui a dboutonn la seconde bretelle.  Oh !

Lucienne.  Tournez-vous donc ! (Lui hrissant les cheveux derrire la tte.) L

! au moins, vous avez lair dun artiste.

Pontagnac.  Vous trouvez ? (Oubliant ses promesses sous les caresses de

Lucienne.) Ah ! Lucienne, ma Lucienne !

Lucienne.  Eh ! bien ! quest-ce que cest ?

Pontagnac.  Oh ! pardon !

Lucienne.  Je vous prie de vous tenir, nest-ce pas, quand il ny a personne.

Pontagnac.  Ah ! quest-ce que vous voulez, je ne suis pas de bois, moi !

Lucienne.  Cest bien, a suffit !

Pontagnac.  Oui !

Lucienne sest leve et est alle chercher un journal sur la table, puis revient

sasseoir et se met parcourir le journal.

Pontagnac, qui la regarde faire, aprs un temps.  Quelle drle de faon de

comprendre lamour. (Lisant le titre du journal.) "La Petite Rpublique".

Lucienne, aprs un temps.  Ah ! ah ! il y a une premire Djazet ce soir.

Pontagnac.  Ah ! ah !

Lucienne.  Vous y allez ?

Pontagnac.  Non !

Lucienne.  Ah !

Elle se met lire.  Pontagnac, ne sachant que faire, se met sifflotter en

dedans, tout en regardant autour de lui ; il finit par se lever et, les deux

mains derrire le dos, inspecte les bibelots.

Lucienne, sans lever la tte de son journal.  Restez donc assis !

Pontagnac.  Ah ! bon ! (Il va se rasseoir docilement.  Aprs un temps.) Mais

enfin, quest-ce quon attend ? Etre oblig de faire le beau pour avoir du

sucre !

On entend un bruit de voix au fond.

Lucienne.  Chut !

Pontagnac, qui sest redress au bruit.  Quest-ce que cest ?

Lucienne sest releve en mme temps et fait une boulette de son journal quelle

jette au loin.

Lucienne, part.  Enfin ! (Haut.) Et que nous importe ! des gens ! mon mari,

peut-tre !

Pontagnac.  Votre mari !

Lucienne.  Tant mieux ! ma vengeance nen sera que plus complte.

ce moment on voit les stores du fond scarter et des ttes paraissent aux

vitres.

[modifier] Scne IX

Les mmes , puis Vatelin, Le Commissaire, deux Agents, Grome, puis Rdillon,

puis Mme Pontagnac.

Voix du Commissaire.  Au nom de la loi, ouvrez !

Pontagnac.  Ce sont eux ! Cachez-vous !

Lucienne.  Allons donc, me cacher ! Maimez-vous assez pour me disputer mon

mari lui-mme ?

Pontagnac.  Certainement, mais

Voix du Commissaire.  Voulez-vous ouvrir ?

Lucienne.  Eh bien ! voil comme je veux tre vous, la face de tous !

Pontagnac, prenez-moi, je suis vous !

Pontagnac.  Hein ! Comment, maintenant ?

Lucienne.  Maintenant ou jamais !

Pontagnac, sloignant.  Ah ! non ! par exemple !

Le Commissaire.  Ouvrez ou je brise la glace.

Lucienne.  Ouvrez, voyons, ou il brise la glace !

Pontagnac, affol.  Hein ? oui.

Pontagnac va ouvrir, Lucienne se laisse tomber assise sur le divan et se tient,

les jambes allonges lune sur lautre, le torse rejet en arrire et arc-bout

sur ses bras en fixant sur son mari un regard de dfi.

Vatelin, entrant.  Oh ! la misrable !

Le Commissaire.  Que personne ne bouge !

Vatelin.  Ctait vrai !

Pontagnac, au Commissaire.  Mais enfin, monsieur !

Le Commissaire, le regardant.  Encore vous, monsieur ! Cest bien souvent !

Pontagnac.  Mais monsieur, je ne vous comprends pas, je rendais visite

madame.

Le Commissaire.  Dans cette tenue ! Rhabillez-vous donc, monsieur.

Pontagnac se rhabille, tout en oubliant de remettre ses bretelles.

Rdillon, sortant de sa chambre par la porte du premier plan, face au public. 

Eh bien ! quest ce quil y a donc ?

Le Commissaire.  Madame, je suis le commissaire de police de votre

arrondissement et je viens la requte de M. Crpin Vatelin, votre poux

Rdillon.  Non, je vous interromps. Un flagrant dlit chez moi ? ( part.)

Pontagnac !

Lucienne, sans quitter la position quelle a prise au dbut de la scne.  Cest

bien, Monsieur le Commissaire, je connais la tirade. ( part.) Je lai lue ce

matin ! (Haut.) Aussi bien, je vais vous faciliter la besogne. M. Pontagnac peut

vous dire ce quil veut pour essayer de me sauver, cest son devoir de

gentilhomme ; mais moi, jentends que la vrit soit connue de tous ! (En

regardant avec dfi Vatelin qui se tient debout entre la table et la chemine et

tournant presque le dos sa femme.) Rien ne ma attire ici que ma volont et

mon bon plaisir, et si jy suis venue, cest pour y rencontrer M. Pontagnac, mon

amant !

Vatelin.  Elle avoue.

Lucienne.  Je vous autorise, Monsieur le Commissaire, consigner cet aveu au

procs-verbal.

Vatelin, se laissant tomber sur la chaise prs de la chemine.  Oh !

Mme Pontagnac, paraissant la porte de gauche.  mon tour, maintenant !

Pontagnac.  Ma femme !

Mme Pontagnac.  Veuillez consigner galement, Monsieur le Commissaire, que moi,

Clotilde Pontagnac, femme lgitime de monsieur, vous mavez trouve dans cette

maison o jtais venue, comme madame, pour retrouver mon amant.

Pontagnac, bondissant.  Quest-ce quelle a dit ?

Mme Pontagnac.  Adieu, monsieur.

Elle sort par la gauche.

Pontagnac, courant aprs elle, ses bretelles lui battant les mollets. 

Malheureuse !

Le Commissaire, larrtant.  Veuillez rester, monsieur, nous avons besoin de

vous.

Pontagnac.  Mais vous avez entendu ce quelle a dit, Monsieur le Commissaire,

elle a un amant. (Le Commissaire hausse les paules, descendant.) Mais o est-il

ce misrable, que je ltrangle, que je le tue !

Grome, part.  Il veut faire du mal mon Ernest, mon enfant !

Pontagnac, marchant, furieux.  Mais quil se montre donc, cet amant, si ce

nest pas un lche !

Grome, savanant.  Cest moi !

Pontagnac.  Vous !

Rdillon, Grme.  Eh bien ! quest-ce que vous dites ?

Grome, bas Rdillon.  Tais-toi, je te sauve !

Pontagnac.  Cest bien, monsieur, nous nous reverrons ! votre carte !

Grome.  Je nen ai pas ! Mais je suis Grme, valet de chambre dErnest de

mon petit Ernest

Il donne une petite tape amicale sur la joue de Rdillon et remonte.

Pontagnac.  Le valet de chambre !

Le Commissaire, descendant, Pontagnac.  Eh ! ne voyez-vous pas quon se moque

de vous ; et Mme Pontagnac elle-mme ! Ne comprenez-vous pas que cest l un

jeu de femme outrage et non le fait dune pouse coupable !

Pontagnac, remontant entre la table et la chemine et prenant son chapeau.  Oh

! je le saurai !

Le Commissaire, remontant.  En attendant, nous avons besoin de votre prsence.

O y a-t-il de quoi crire ?

Rdillon.  Par l, monsieur le Commissaire.

Il montre la pice du fond.

Le Commissaire.  Merci, monsieur. ( Pontagnac.) Veuillez me suivre, monsieur

et madame.

Lucienne.  Cest bien ! (Elle se lve et remonte lentement, le regard toujours

fix sur son mari. mi-chemin, rprimant difficilement son motion, sa figure

se contracte de sanglots et montrant son mari, sans quon entende une parole,

simplement par le mouvement des lvres, elle dit 🙂 Un homme qui javais donn

tout mon amour ! ( ce moment, Vatelin, pour se donner une contenance, se lve

et tourne la tte dun air ddaigneux du ct de sa femme. Lucienne reprend

aussitt son expression de bravade et, avec un geste de tte en arrire,) Allons

!

Elle gagne la pice du fond dans laquelle tout le monde, lexception de

Rdillon et Vatelin, est entr.

[modifier] Scne X

Vatelin, Rdillon

Les autres personnages dans la pice du fond. Le Secrtaire du Commissaire, qui

est un des deux agents, est assis la table quon voit dans le fond ; le

Commissaire, debout prs de lui, lui dicte le procs-verbal. Grme a disparu.

Lucienne et Pontagnac sont debout, de chaque ct de la table.

Rdillon.  Eh bien ! en voil un gchis ! (Voyant Vatelin qui, bout de force,

sest laiss tomber sur le fauteuil, la tte dans ses mains, aussitt la sortie

de Lucienne, et sanglote fendre lme.) Allons, voyons, Vatelin !

Vatelin, en tombant sur le fauteuil, a pos son chapeau sur la table.

Vatelin.  Ah ! mon ami, cest effrayant ce que je souffre ! Cest l.. pan,

pan, pan

Il indique ses tempes.

Rdillon, lui frappant sur lpaule.  Allons ! a ne sera rien ! a ne sera

rien !

Vatelin.  Ce ne sera rien pour vous ! mais pour moi Parbleu ! il sagirait de

lpouse dun autre, a me serait bien gal, mais penser quon a une femme

lgitime et que cest prcisment celle-l qui vous trompe ! Cest dur, allez !

Rdillon.  Vatelin, voulez-vous me permettre de vous parler en toute amiti ?

Vatelin.  Je vous en prie, mon ami.

Rdillon.  Eh bien ! Vatelin, mon ami, vous tes un serin !

Vatelin.  Vous croyez ?

Rdillon.  Absolument !

Vatelin.  Un serin tromp, alors !

Rdillon.  Mais non, pas tromp ! Cest justement en croyant cela que vous tes

un serin. Mais voyons ! est-ce que le seul fait de vous avoir crit : "Venez

chez Rdillon. Vous my trouverez dans les bras de mon amant" naurait pas d

suffire vous clairer ? Une femme qui trompe son mari na pas pour habitude

de lui envoyer des cartes dinvitation.

Vatelin.  Cest-vrai ! mais alors ?

Rdillon.  Eh bien ! alors, si elle le fait, cest quelle a une raison ! celle

dexasprer la jalousie de son mari ; mais je vous dirai comme le commissaire

tout lheure : Ne voyez-vous pas l la comdie dune femme outrage qui se

venge ! mais tout lindique, cette affectation saccuser

Vatelin.  Oui

Rdillon.  Cette mise en scne

Vatelin.  Oui

Rdillon.  Ce costume "flagrant dlit".

Vatelin.  Oui !

Rdillon.  Ce choix de Pontagnac quelle ne connaissait que depuis hier.

Vatelin.  Oui !

Rdillon.  Enfin, jen sais quelque chose, puisque cest moi quelle est

venue proposer le rle que jai refus, ( part.) et pour cause !

Vatelin, lui tendant les mains.  Ah ! mon ami ! mon ami !

Rdillon, lui prenant les mains.  Et vous avez donn dans le panneau Ah ! vous

ntes gure tacticien !

Vatelin.  Je suis avou.

Rdillon.  Voil !

Vatelin.  Ah ! que je suis content ! (Sanglotant.) que je suis con on tent !

Ah ! l ! l ! Ah ! l ! l !

Il pleure dans ses mains.

Rdillon, le montrant.  La joie fait peur !

ce moment, la porte du fond souvre et Lucienne descend en scne, du mme air

arrogant ; elle sarrte, tonne, et regarde interrogativement Rdillon qui,

mettant un doigt sur sa bouche, lui fait signe de se taire et dcouter.

Vatelin.  Que je suis content !

Rdillon.  Allons ! Allons ! calmez votre joie !

Vatelin.  Ah ! mon ami, soyez bon ! Allez trouver ma femme, dites-lui que je

naime quelle, et faites-lui comprendre  ce qui est la vrit  quelle a en

moi le plus fidle des maris.

Rdillon.  Aprs votre quipe dhier soir ?

Vatelin.  Ah ! bien, si vous croyez que a t pour mon plaisir, mon quipe

dhier soir ! Jaurais voulu que vous y assistassiez, mon quipe dhier soir

!

Rdillon.  Jaurais craint dtre indiscret !

Vatelin.  Oh ! vous auriez pu venir, allez ! ah ! l ! l ! sacre Anglaise !

avec des pieds, non, jaurais d vous apporter une de ses bottines Moi qui

jamais, en dehors de cette aventure doutre-Manche  je sais bien que cest

idiot davouer a  navais jamais tromp ma femme, il a fallu quune fois

Londres, un mois dabsence, pas de femme,  on nest pas de bois  Je croyais

au moins que cen tait fini. Ah ! bien oui, elle est venue me relancer hier,

jusque chez moi. On parle des matres chanteurs, on ne sait pas ce que cest

quune matresse chanteuse. Elle ma menac dun esclandre, jai eu peur de

troubler le bonheur de ma femme et jai cd.

Rdillon.  Ah ! quel dommage que votre femme ne puisse pas vous entendre !

Il regarde Lucienne qui commence sattendrir.

Vatelin.  Ah ! oui, quel dommage quelle ne puisse pas mentendre. Je sens que

je la convaincrais, quelle me croirait ; je me ferais si petit, si repentant !

elle verrait tant damour dans mes yeux quelle naurait pas la force de me

repousser et, dans cette main que je tends vers elle, elle mettrait sa petite

main et jentendrais sa voix adore me dire : "Mon Crpin, je te pardonne !"

Rdillon a pris la main de Lucienne et la met dans celle de Vatelin.

Lucienne.  Mon Crpin, je te pardonne !

Vatelin, se levant.  Toi ! ah ! mchante, que tu ma fait mal !

Il tombe en sanglotant dans ses bras.

Lucienne.  Et toi, donc !

Vatelin.  Je tadore !

Lucienne.  Mon chri !

Rdillon, qui tourne le dos pour cacher son motion, ne pouvant plus rsister et

des larmes dans la voix.  Je vous aime bien tous les deux !

Vatelin, lui serrant la main ainsi que Lucienne.  Brave ami ! (Ils

sembrassent tous les trois. Lucienne.) Ah ! il a t bien bon, va !

Rdillon et Lucienne gagnent la droite.

Le Commissaire, descendant.  Le procs-verbal est termin, si vous voulez en

prendre connaissance.

Vatelin.  Le procs-verbal ! Il ny en a plus de procs-verbal ! Il na plus de

raison dtre, le procs-verbal ! (Passant Lucienne.) Nous le dchirons le

procs-verbal !

Le Commissaire.  Hein ?

Vatelin.  Allons ! Monsieur le Commissaire, allons dchirer le procs-verbal

!Il lentrane au fond.

Le Commissaire.  Mais qui est-ce qui ma donn des girouettes pareilles ?

Rdillon, seul en scne avec Lucienne.  Eh bien !

Lucienne.  Eh bien ?

Rdillon.  Cest remis !

Lucienne.  Cest remis !

Rdillon, souriant.  Et moi, alors, cest fini ?

Lucienne.  Cest fini dame ! vous savez ce qua dit la somnambule : je dois

avoir deux aventures dans ma vie, la premire est passe, la seconde

cinquante-huit ans. Si a vous tente ?

Rdillon.  Hum ! cinquante-huit ans !

Lucienne.  Eh bien ! dites donc !

Rdillon.  Oh ! ce nest pas pour vous, vous serez toujours charmante, mais

cest pour moi, je serai bien fatigu.

Lucienne, gentiment moqueuse.  Toujours, alors !

Vatelin, redescendant, suivi de Pontagnac.  Voil cest rgl ! Quant vous,

Pontagnac, je devrais vous en vouloir, mais je nai pas de rancune, et la

preuve, je donne dner tous les lundis, voulez-vous tre de mes fidles ?

Pontagnac.  Moi ! Comment ? Ah ! vraiment !

Vatelin.  Nous sommes entre hommes ! cest le jour o ma femme dne chez sa

mre !

Pontagnac, comprenant la leon.  Ah ! avec plaisir ! ( part). Allons, je nai

plus rien faire ici !

Rdillon, bas Lucienne.  Cest gal, si quelquefois la fantaisie vous

reprenait, eh ! bien, prvenez-moi la veille !

Grome, du fond.  On ne djeune pas alors !

Rdillon.  Si !

Vatelin, Lucienne, Rdillon, remontent un peu.

Pontagnac, redescendant, part.  Ctait crit, je suis le dindon !

Il les rejoint.

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