Célimare le Bien-aimé

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Climare le Bien-aim

Climare le Bien-aim

Anonyme

Eugne Labiche

Sommaire [masquer]

1 Personnages

2 Acte I

2.1 Scne premire

2.2 Scne II

2.3 Scne III

2.4 Scne IV

2.5 Scne V

2.6 Scne VI

2.7 Scne VII

2.8 Scne VIII

2.9 Scne IX

2.10 Scne X

2.11 Scne XI

2.12 Scne XII

2.13 Scne XIII

3 Acte II

3.1 Scne premire

3.2 Scne II

3.3 Scne III

3.4 Scne IV

3.5 Scne V

3.6 Scne VI

3.7 Scne VII

3.8 Scne VIII

3.9 Scne IX

3.10 Scne X

3.11 Scne XI

3.12 Scne XII

3.13 Scne XIII

3.14 Scne XIV

3.15 Scne XV

4 Acte III

4.1 Scne premire

4.2 Scne II

4.3 Scne III

4.4 Scne IV

4.5 Scne V

4.6 Scne VI

4.7 Scne VII

4.8 Scne VIII

4.9 Scne IX

4.10 Scne X

4.11 Scne XI

4.12 Scne XII

[modifier] Personnages

Comdie-Vaudeville en trois actes

Par Eugne Labiche et Alfred Delacour

Reprsente pour la premire fois, Paris, sur le Thtre du Palais-Royal, le

27 fvrier 1863

Personnages

Acteurs qui ont cr les rles

Paul Climare: MM. Geoffroy.

Vernouillet: Lhritier

Bocardon: Hyacinthe

Colombot: Mercier

Pitois: Lassouche

Madame Colombot: Mme Delille

Emma, sa fille: Mlles Deschamps

Adeline, femme de chambre: Danjou

Deux tapissiers

La scne Paris de nos jours.

[modifier] Acte I

Un salon trs lgant. A gauche, au premier plan, une chemine. Au deuxime

plan, une porte. Au fond, porte d'entre. Dans les deux pans coups, gauche et

droite, deux fentres. A droite, deux portes latrales, une au premier plan,

communiquant la lingerie. Divan, chaises, fauteuils, ameublement riche. - Un

secrtaire au fond, droite, dans lequel se trouve un petit coffret. Table

gauche prs de la chemine. - Pendules, flambeaux, vases, etc.

[modifier] Scne premire

Adeline, Pitois, deux tapissiers

Les deux tapissiers achvent de poser des rideaux.

Adeline les aide.

Pitois, entrant par le fond. - Eh bien? ces rideaux? Dpchons-nous, mes

enfants!

Adeline. - Dans une minute tout sera fini.

Pitois. - A neuf heures, Monsieur veut que l'appartement soi dbarrass.

Adeline. - Mais la crmonie n'est que pour onze heures.

Pitois. - C'est gal... Monsieur m'a dfendu de laisser traner des tapissiers

dans l'appartement quand il partira pour la mairie.

Adeline. - Dites donc... entre nous... il est un peu g, Monsieur, pour se

marier...

Pitois. - Il a quarante-sept ans... Je lui ai fait les observations que je

devais lui faire... Il m'a envoy promener... a le regarde.

Adeline. - La future n'a que dix-huit ans... C'est bien dangereux!

Pitois. - Ca ne prouve rien... Moi, j'ai pous une femme qui avait cinq ans de

plus que moi... et a ne m'a pas empch...

Adeline, riant. - Comment!... vous, monsieur Pitois?

Pitois. - Parfaitement... Vous ne le saviez pas?...

Adeline. - Non... je ne suis ici que de ce matin...

Pitois. - C'est donc a... Du reste, quand il arriverait malheur Monsieur...

ce serait pain bnit... En voil un qui en a fait de toutes les couleurs...

C'tait un gandin... On l'appelait le gandin de la rue des Lombards... quand il

tait jeune et droguiste...

Adeline. - Il a t droguiste?

Pitois. - Oui... Ah! on peut dire que cet homme a eu un moment bien brillant!

On entend sonner.

Adeline. - On sonne.

Pitois. - C'est Monsieur... c'est pour le friser... Depuis douze ans, c'est moi

qui le frise... Quand je vois un cheveu blanc... crac! (On sonne plus fort.)

Voil, monsieur! voil, monsieur!...

Il entre droite, deuxime plan.

[modifier] Scne II

Adeline, les tapissiers; puis Colombot

Adeline, aux tapissiers. - Relevez les rideaux... c'est plus gracieux!

Colombot, entrant par le fond. - Ne faites pas attention... c'est moi...

Adeline, part. - Le beau-pre!

Colombot, Adeline. - Ah! la nouvelle femme dechambre de ma fille... celle que

ma femme a arrte hier...

Adeline, saluant. - Oui... monsieur...

Colombot. - O est Climare... mon futur gendre?

Adeline. - On le frise...

Colombot. - Tiens... il se fait friser?... Ah! le sournois, il nous disait que

c'tait naturel!...

Adeline. - Je vais le prvenir...

Colombot. - On apportera la corbeille et le trousseau dans la journe... vous

disposerez tout a dans la lingerie.

Adeline. - Oui, monsieur.

Un tapissier, Adeline. - Mademoiselle, nous avons fini...

Adeline, remontant. - Il y a encore les petits rideaux poser dans la chambre

coucher. (Prenant les rideaux sur un meuble.) Entrez toujours... je vais vous

les porter...

Colombot, Adeline. - Je vais avec vous... je veux voir si tout est en ordre.

Il fait entrer gauche les tapissiers et les suit.

[modifier] Scne III

Adeline, Pitois; puis Climare

Pitois, entrant de droite, deuxime plan, et se dirigeant vers la chemine...

la cantonade. - Oui, monsieur!... Voil autre chose, prsent... Monsieur qui

me dit d'allumer du feu dans ce salon.

Adeline. - Eh bien, puisqu'il vous le dit... faites-le... Ce n'est pas vous qui

payez le bois.

Elle entre gauche avec les rideaux.

Pitois, allumant du feu. - Du feu... au mois d'aot... et un jour de noces!

Climare, entrant par la droite avec des papillottes et en robe de chambre et

peignoir blanc. - Eh bien, ce feu a-t-il pris?

Pitois. - On le souffle.

Climare. - Dpche-toi.

Pitois. - Monsieur a froid?

Climare. - Oui... ouvre la fentre... et achve de me coiffer.

Il prend la chaise place prs de la table et s'assied en face du souffleur.

Pitois, allant ouvrir la fentre de gauche, et part. - Il veut que j'ouvre la

fentre, prsent... Bizarre!... bizarre! (Haut.) Combien Monsieur veut-il de

boucles?

Il se tient debout derrire Climare et finit de le coiffer.

Climare, assis. - Partout... partout... et que a ait l'air naturel.

Pitois, le coiffant. - C'est gal... un homme qui se marie et qui fait du feu au

mois d'aot...

Climare. - Eh bien!... aprs?

Pitois. - J'ai fait Monsieur les observations que je devais lui faire...

Climare. - Parce que tu as t malheureux avec ta femme, tu vois des sinistres

partout... Le fait est qu'on doit passer un mauvais quart d'heure quand on

dcouvre la chose...

Pitois. - Oh! moi, je m'y attendais... Depuis quelque temps, Pulchrie... se

pommadait extraordinairement et mettait de l'eau de Cologne dans son mouchoir...

et, quand une femme de chambre se pommade...

Climare. - Mauvais signe! (Parlant de sa coiffure.) Fais bouffer! fais

bouffer!... Eh bien, qu'est-ce que tu en as fait, de ta femme? tu l'as

renvoye?...

Pitois. - Non, monsieur... elle gagnait cinq cents francs par an!... nous les

mettions la caisse d'pargne.

Climare. - Ah! c'est une raison... Mais ton rival, tu l'as jet par la

fentre?...

Pitois. - Non, monsieur... d'abord, les rglements de police s'y opposent... et

puis il tait plus fort que moi.

Climare. - Ah! il parat que c'tait un rude gaillard!

Pitois. - Un homme superbe... dans le genre de Monsieur.

Climare. - Fais bouffer... fais bouffer...

Pitois. - Mais tout a ne lui a pas port bonheur.

Climare. - Il est mort?

Pitois. - Il est devenu huissier. (Otant le peignoir.) Monsieur est boucl.

Climare se relve.

Climare, passant la chaise droite. - C'est bien... Mets une bche dans le feu

et va-t'en.

Pitois, mettant une bche dans la chemine, part. - Au mois d'aot...

Bizarre!... bizarre!...

Il sort par la gauche.

[modifier] Scne IV

Climare, seul

Il ouvre le secrtaire au fond, droite, et y prend un petit coffret trs

lgant.

L... est ma petite collection les lettres de ces dames... Je ne le cache pas...

j'ai aim les dames (gracieusement) et je les aime encore, et je les aimerai

toujours; mais, au moment de me marier, je ne puis garder chez moi ces souvenirs

charmants... J'ai fait allumer le bcher... et je vais consommer le sacrifice.

Voyons... on dit que le feu purifie tout. (Prenant un paquet de lettres dans le

coffre qu'il dpose sur la table, il s'assied.) Ah! les lettres de Ninette... ma

dernire... une grande criture rageuse... comme son caractre... (Il se lve.)

C'est gal! c'est une femme qui avait de jolis dtails! D'abord elle avait un

mari... J'ai toujours aim les femmes maries... Une femme qui a un mari... un

mnage... cela vous fait un intrieur... et puis c'est rang, et c'est

honnte... et il est si difficile aujourd'hui d'avoir pour matresse une femme

compltement honnte! Quant la dpense... des bouquets... quelques sacs de

bonbons... rien du tout! Par exemple, il y a le mari... une espce de gneur qui

s'prend pour vous d'une amiti furieuse... qui vous raconte ses affaires, vous

demande conseil, vous charge de ses commissions... a, c'est le revers; moi,

j'ai toujours soign le mari... c'est mon systme... Ainsi, celui de Ninette...

Bocardon... un courtier en indigo... nous nous tutoyons... mais ces liaisons-l

n'ont pas de racines... voil ce qu'il y a de commode... a se tranche comme

avec un couteau... C'est pourtant un brave garon, que ce Bocardon... trs

serviable... Ainsi, toutes ces lettres, c'est lui qui me les a apportes... dans

son chapeau... Nous tions convenus d'un signal avec Ninette... quand Bocardon

me disait: "Ah! propos! ma femme m'a charg de te demander ce que tu penses

des Nord..." a voulait dire: "Ma femme t'a crit... regarde sous la coiffe de

mon chapeau... gauche..." Je regardais, et... (Montrant les lettres.) Voil.

C'est une femme d'ordre... elle conomisait les timbres-postes!... Pauvres gens!

je vais bien leur manquer... Je dcidais tout dans la maison... j'tais leur

intendant... ct du coeur. Allons! brlons ces souvenirs!... Came fait de la

peine... mais bah! (Il jette les lettres au feu.) Adieu, Ninette!... Adieu,

Bocardon. (Prenant une autre liasse dans le coffret.) Passons une autre!

[modifier] Scne V

Climare, Colombot

Colombot, sortant de la chambre coucher, gauche, la cantonade. - Trs

bien!... ce sera charmant.

Climare, fermant vivement le coffret, aprs y avoir remis les lettres, part.

- Oh!... mon beau-pre.

Colombot. - Bonjour, Climare.

Climare. - Monsieur Colombot!... Qui vous amne ce matin?

Colombot. - J'ai voulu donner un dernier coup d'oeil votre installation. (Il

remonte, regardant la chemine.) Tiens! vous faites du feu... au mois d'aot.

Climare. - Oui... l'air est frais, ce matin.

Colombot, regardant la fentre. - Et vous ouvrez la fentre?

Climare. - Ca fumait.

Colombot, apercevant le coffret sur la table. - Ah! le joli coffret!

Il veut le prendre.

Climare, le retenant. - Prenez garde!... c'est trs fragile.

Colombot. - Je parie que c'est encore une surprise... pour ma fille...

Climare. - Prcisment.

Colombot. - Nous le mettrons dans la corbeille.

Climare. - C'est a... plus tard... (A part.) Quand il sera vide.

Colombot. - Climare! il faudra bien l'aimer, ma fille...

Climare. - Soyez tranquille, beau-pre.

Colombot. - J'ai peur que vous ne soyez un peu mr pour elle.

Climare. - Mr?... Je n'ai que quarante-sept ans.

Colombot. - D'abord, je vous prviens qu'Emma est trs enfant.

Climare. - Moi aussi...

Colombot. - Si vous l'aviez vue hier emballer ses poupes... car elle vous les

apportera...

Climare. - Ah! tant mieux! ah! tant mieux! (Confidentiellement.) Cependant,

entre nous, je tcherai de les lui faire oublier.

Colombot. - Qu'est-ce que vous entendez par l?

Climare. - Dame... (Lui frappant sur le ventre.) Eh! eh! papa Colombot.

Il rit.

Colombot. - Ne riez pas comme a! a vous dessine la patte-d'oie!

Climare, part. - Ah! mais... il est ennuyeux.

Colombot. - Voyez-vous, moi, je suis franc... je ne vous cache pas qu'au premier

abord, vous ne me plaisiez pas du tout... Oh! mais pas du tout.

Climare. - Ah!

Colombot. - A ma femme, non plus...

Climare. - Alors, qu'est-ce qui vous a dcid?

Colombot. - C'est le notaire... quand il nous a dit que vous aviez quarante

mille livres de rente.

Climare, piqu. - Ah! vous tes bien bon... je vous remercie.

Colombot. - Ca ne vous fche pas?

Climare. - Comment donc!... au contraire.

Colombot. - Nous nous sommes dit: "Climare n'est pas jeune... Climare n'est

pas beau... mais la jeunesse, la beaut!... a passe... tandis que quarante

mille livres de rente... quand on a de l'ordre... a reste!..." Je suis franc,

moi!

Climare. - Je le vois bien!... Heureusement que votre fille ne partage pas

votre opinion...

Colombot. - C'est vrai... vous lui plaisez assez... Je ne comprends pas a...

Climare, piqu. - Qu'y a-t-il d'tonnant? j'ai su plaire bien d'autres...

Colombot, incrdule. - Vous?... Laissez-moi donc tranquille!... avec un ventre

comme a!

Climare. - Mais...

Colombot, remontant. - Allons! je vous quitte... Vous avez votre toilette

terminer... A bientt.

Climare. - Bonjour...

Colombot. - Ne vous faites pas attendre... onze heure prcises.

Climare. - Soyez tranquille.

Colombot sort par le fond.

[modifier] Scne VI

Climare; puis Vernouillet

Climare, seul. - Il dit qu'il est franc... je le trouve malhonnte, moi. Il me

considre comme un fruit sec de la galanterie... c'est pouffer de rire:

j'avais bien envie de lui ouvrir ce petit coffret... (Il l'ouvre et y prend des

lettres.) Les lettres de madame Vernouillet... Cette pauvre Hlose. (Montrant

les lettres.) Ceci reprsente cinq ans d'une passion... C'tait une saisissante

Bordelaise... marie un vieux bonhomme sans clat; elle n'avait qu'un

dfaut... mais un dfaut terrible... Comme tous ceux de Bordeaux, elle aimait

les champignons... et elle croyait les connatre, la malheureuse! Si bien que,

tous les dimanches, nous partions de Paris le matin, elle, son mari... et un

petit panier... et nous allions dans le bois de Meudon herboriser des

vnneux... Elle s'criait: "Ah! voil un cpe! ah! voil une oronge!" et elle

fourrait tout a, dans son petit panier... Vernouillet nous suivait de loin, de

trs loin... c'tait charmant... Le soir, on me retenait dner. Inutile de

dire que je ne touchais pas cette affreuse fricasse, assaisonne l'huile et

l'ail... Certainement, je ne suis pas plus poltron qu'un autre, mais je n'aime

pas dner avec de la mort-aux-rats... Je reprenais du boeuf, et comme j'avais

raison!... Un soir, onze heures, elle me dit: "A demain!..." et, minuit,

j'tais veuf. (Se reprenant.) Vernouillet tait veuf... Cet vnement changea

mes petites habitudes... je ne savais plus que faire de mes soires... C'est

alors que je songeais aux Bocardon... pour m'tourdir... Pauvre Hlose! elle

avait un style charmant. (Prenant une lettre et lisant avec attendrissement.)

"Mon cher ami... n'apportez pas de melon... mon mari en a reu de la campagne."

(Parl.) Elle pensait tout. Quelle femme! (Prenant une autre lettre et

lisant.) "Mon cher ami, c'est demain la fte de M. Vernouillet, n'oubliez pas de

venir avec un bouquet." (Parl.) Et j'arrivais le lendemain avec mon bouquet

etmon compliment... comme un collgien... L'ai-je assez gt, ce mari-l! je le

mettais dans du coton... je faisais ses courses le matin... le soir sa partie de

dominos. Tous les jours quatre heures, j'allais le prendre son bureau... Un

jour, il eut mal aux reins... et... non... je l'ai frictionn... Seulement...

elle me savait gr de ces petites attentions... un regard bien senti venait me

payer de tous mes sacrifices... Allons, c'est bte de s'attendrir, mettons tout

cela au feu...

Pitois, annonant. - M. Vernouillet.

Climare, part. - Le mari!

Il replace vivement les lettres dans le coffret, qu'il referme et dont il cache

la clef dans la poche de son gilet.

Vernouillet, entrant du fond. - Vous tes seul?

Climare, lui offrant une chaise. - Oui.

Vernouillet, dpose son chapeau sur une chaise droite, et s'assied prs de

Climare poussant un soupir. - Ah!...

Climare, assis et poussant un soupir. - Ah!

Ils se serrent la main.

Vernouillet. - Enfin, que voulez-vous? nous n'y pouvons rien.

Climare, qui avait un air gai, prend une mine triste. - Mon Dieu... non... nous

n'y pouvons rien. (A part.) Il me retarde pour m'habiller.

Vernouillet. - Climare... vous ne venez plus me prendre mon bureau... je vous

attends tous les jours jusqu' quatre heures un quart... je me dis: "Il va

venir!" et vous ne venez pas.

Climare. - Excusez-moi... mes occupations...

Vernouillet. - Climare, je le vois bien, vous ne m'aimez plus comme autrefois.

Climare, lui prenant la main. - Oh!... cher ami... quelle ide!

Vernouillet. - Qu'est-ce que je vous ai fait?

Climare. - Rien!... mais je vais me marier... et vous comprenez... les

courses... les dmarches...

Vernouillet. - J'tais habitu vous voir tous les jours, et maintenant c'est

peine si je vous aperois... de loin en loin...

Climare. - Ah! je suis all chez vous la semaine dernire...

Vernouillet. - Vous n'tes rest que cinq minutes...

Climare. - J'tais press...

Vernouillet. - Autrefois, vous passiez toutes vos soires la maison... nous

faisions, le domino...

Climare, part. - S'il croit que a va continuer!

Vernouillet. - Certainement... quand j'ai perdu ma femme... a m'a fait de la

peine... mais je me disais: "Climare me reste."

Climare, lui serrant de nouveau la main. - Ah! cher ami, cher ami... (A part.)

Il est un peu ennuyeux!

Vernouillet. - Lorsque vous m'avez fait part de votre mariage... je me suis dit:

"Tant mieux, cela me fera un intrieur..."

Climare. - Ah!

Vernouillet. - "Il venait chez moi... j'irai chez lui..." Mais je vois bien que

c'est un rve... vous ne m'aimez plus!

Climare. - Vernouillet, voyons, Vernouillet, pas d'enfantillages.

Vernouillet, se levant. - Ainsi, dernirement, vous m'avez froiss...

cruellement froiss.

Climare, il se lve. - Moi?...

Vernouillet. - Vous ne m'avez mme pas invit votre repas de noce.

Climare. - J'y ai pens... mais vous tes dans les larmes.

Vernouillet. - Je suis dans les larmes... c'est vrai... mais on ne peut pas

toujours pleurer... Voil six mois.

Climare. - Six mois, dj!...

Vernouillet. - Mon Dieu, oui... comme le temps passe!...

Climare. - Mais, cher ami, du moment que vous y consentez, je vous invite... je

compte sur vous!

Vernouillet, s'panouissant. - Vrai? eh bien, je vais vous prouver que je ne

suis point ingrat.

Il cherche des papiers dans sa poche.

Climare, part. - Et ma belle-mre qui m'a bien recommand de n'inviter

personne... on ne tient que seize dans la salle manger... et nous sommes dj

dix-huit... mais bah! un de plus... un de plus!

Il sourit.

Vernouillet, ouvrant un papier. - J'ai pens vous ce matin.

Climare. - Qu'est-ce que c'est que a?

Vernouillet. - Quelques couplets que je me suis amus griffonner votre

intention.

Climare. - Comment! vous avez song?... ah! que c'est aimable!

Vernouillet. - C'est sur un air connu, un air que ma pauvre femme aimait

chanter quelquefois. (Il soupire.) Ah!

Climare, lui prend la main et poussant un soupir. - Ah!...

Vernouillet. - Enfin, que voulez-vous! nous n'y pouvons rien!...

Fredonnant trs gaiement.

Gai, gai, mariez-vous!

Climare

Jeunes filles

Et bons drilles...

Vernouillet (parl). - Vous y tes.

Chantant.

Gai, gai, mariez-vous!

C'est un usage

Fort sage.

Gai, gai, mariez-vous,

Le mariage est si doux!

Notre ami, qui se marie,

Est la crme des amis!

Ils se donnent la main.

Il sera, je le parie,

La crme aussi des maris.

Gai, gai,

Etc.

Climare. - Trs joli... mais vous deviez... Vous n'tes pas dans l'air.

(Prenant le papier.) Permettez... Deuxime couplet.

Chantant.

Sa moiti plat la ronde.

Vernouillet, radieux (parl). - C'est pour Madame.

Climare, chantant

L'poux plat galement.

Vernouillet (parl). - C'est pour vous.

Climare, chantant.

Ces deux moitis dans le monde

Doivent faire un tout charmant.

Vernouillet, trs gaiement (parl). - Et tout le monde reprend:

Chantant.

Gai, gai, mariez-vous!

Ensemble

C'est un usage

Fort sage

Gai, gai, mariez-vous,

Le mariage est si doux!

Vernouillet, tristement. - Comme Hlose enlevait a... la fin, surtout. (Il

soupire.) Ah!...

Climare, lui prenant la main et poussant un soupir. - Ah!...

Vernouillet. - Enfin... nous n'y pouvons rien... Je cours m'habiller, et je

reviens vous prendre.

Il se dirige vers le fond.

Climare. - C'est pour onze heures.

Vernouillet. - Soyez tranquille.

Il sort en fredonnant, Climare

le reconduit et chante aussi.

Gai, gai, mariez-vous,

Etc.

Vernouillet, sortant. - Enfin, que voulez-vous!...

[modifier] Scne VII

Climare; puis Bocardon

Climare, seul. - C'est drle... depuis qu'il est veuf, je le trouve

assommant... En voul un que je ngligerai, aprs la noce!

Bocardon, entrant par le fond, habit noir, cravate blanche. - C'est moi, mon

cher ami... je ne reste qu'un instant.

Climare, part. - Bocardon! mon numro deux.

Bocardon. - Je viens te prvenir, car tu as fait une boulette... pomme.

Heureusement que je l'ai rpare...

Climare. - Quoi donc?

Bocardon. - Ce n'est rien... Croirais-tu que tu as oubli de nous inviter ton

repas de noce?

Climare. - Je vais t'expliquer... ma belle-mre...

Bocardon. - J'ai arrang tout cela... Ninette tait furieuse... elle disait: "Il

me le payera! il s'en souviendra! Tiens! son tabouret!..." Tu sais, ce joli

tabouret qu'elle brodait pour toi?... elle ne voulait pas le finir... Alors,

j'ai tout pris sur moi. Tu vas voir comme je suis fin... je lui ai dit que tu

m'en avais parl... que tu m'avais charg de l'inviter... et que cela m'tait

sorti de la tte.

Climare. - Comment!

Bocardon. - Ainsi, sois tranquille... nous viendrons tous les deux.

Climare, part. - Sapristi! nous serons vingt et un... et on ne tient toujours

que seize.

Bocardon. - Ca l'a un peu calme... Malgr cela, depuis quelques jours, elle est

agace... Tiens, au fait, depuis le jour o tu nous as fait part de ton

mariage... elle est d'une humeur... on dirait que cela la contrarie...

Climare. - Pourquoi serait-elle contrarie?...

Bocardon. - C'est ce que je lui ai dit: "Qu'est-ce que a te fait? Climare se

marie... eh bien, tant mieux!... sa femme te fera une amie..." car j'entends que

nos femmes se lient.

Climare, froidement. - Oui! oui! sans doute... (A part.) Compte l-dessus.

Bocardon. - Entre nous... je crois avoir dcouvert le vritable motif de sa

mauvaise humeur.

Climare. - Hein?

Bocardon. - Tu ne devines pas?...

Climare. - Non.

Bocardon. - Elle avait des ides sur toi...

Climare, effray. - Des ides! Bocardon... je te jure...

Bocardon. - Elle n'aurait pas t fche de te faire pouser sa cousine...

Elodie.

Climare, rassur. - Ah! tu crois?

Bocardon. - Oh! je ne suis pas bte! mais, comme je lui ai dit l'autre jour:

"Elodie n'est pas du tout l'affaire de Climare."

Climare. - Oh! du tout! du tout!

Bocardon. - "D'abord, elle louche..." Alors, elle s'est mise en colre... et

elle m'a dit que j'tais un imbcile... Preuve que j'avais devin juste!

Climare. - Comme tu connais les femmes!

Bocardon. - La mienne, surtout! je la devine... Alors, elle a ajout que ton

mariage n'tait pas fait, qu'il ne se ferait pas...

Climare. - Comment!

Bocardon. - Des btises! propos de femme vexe... Elle ne sait qui s'en

prendre... Ainsi la nouvelle cuisinire... celle que tu nous as donne...

Climare. - Eh bien?

Bocardon. - Elle ne restera pas... Il y a eu des mots ce matin. Il faudra que tu

arranges a... Nous voulons aussi te consulter pour changer le papier de notre

salle manger.

Climare. - Ah! mon ami, permets...

Bocardon. - Pas aujourd'hui! marie-toi d'abord... et reviens-nous bien vite...

car tu nous manques... Nous ne savons plus que faire...

Climare, part. - Encore un qui croit que a va continuer.

Bocardon. - Jusqu' Minotaure... tu sais, mon terre-neuve... il devient

triste...

Climare. - Ah! pauvre bte!

Bocardon. - Aussitt qu'il t'apercevrait, il se dressait sur ses pattes de

derrire, comme a... pour avoir un petit morceau de sucre! Ah! tu l'avais bien

dress!

Climare. - Oui... nous tions trs amis.

Bocardon. - C'est au point qu' peine si tu entrais sous la porte cochre, il se

mettait... comme a... il te sentait. Il faut que l'homme ait un joli parfum,

tout de mme!

Climare. - Non: mais l'odorat est tellement dvelopp chez les chiens...

Bocardon. - Enfin, mon pauvre ami, nos soires sont longues... au lieu de ce bon

bzigue que nous faisions tous les soirs...

Climare. - Ah! oui... Tu es pour le bzigue, toi?

Bocardon. - J'aime bien a!

Climare. - Il y en a qui prfrent le domino.

Bocardon. - Moi pas... Ah , je te quitte... je vais acheter des gants...

ceux-ci ont craqu... A bientt.

Il remonte.

Climare. - Adieu.

Bocardon, va jusqu' la porte de sortie et revient. - Ah!... propos... ma

femme m'a charg de te demander ce que tu penses des Nord.

Climare, tonn. - Ah bah! (A part.) Une lettre! (Haut, voulant prendre le

chapeau de Bocardon.) Mais dbarrasse-toi donc de ton chapeau.

Bocardon, rsistant. - Non... je m'en vais... il faut que j'aille acheter des

gants...

Climare. - Tu as le temps... tu les achteras en allant la mairie... Voyons,

donne-moi ton chapeau... je le veux...

Il le prend.

Bocardon, part. - Est-il aimable!... Voil un ami.

Climare. - Tu ne m'as rien dit de mon nouveau mobilier.

Bocardon. - Tiens! c'est vrai... des meubles neufs!... c'est charmant!

Il tourne autour de l'appartement qu'il examine.

Climare, part, visitant le chapeau. - Sous la coiffe... gauche... (Tirant

un billet.) Voil... Que peut-elle me vouloir, prsent? (A Bocardon.) Examine

la pendule.

Bocardon, regardant la pendule sur la chemine. - O as-tu trouv a?

Climare, s'oubliant. - Dans ton chapeau... (Se reprenant.) Chez Montbro!...

Bocardon. - C'est gentil!

Climare, lisant, part. - "Monsieur, je ne qualifierais pas votre conduite...

mais si vous tes un homme d'honneur, renvoyez-moi mes lettres avant midi..."

(Parl.) Ses lettres! saprelotte... je viens de les brler...

[modifier] Scne VIII

Climare, Bocardon, Madame Colombot

Madame Colombot; dans la coulisse. - Il faut que je lui parle l'instant.

Climare. - Ma belle-mre! dj!...

Madame Colombot, parat, au fond. - Ah! c'est vous, monsieur.

Climare. - Qu'y a-t-il donc? cet air boulevers...

Madame Colombot. - J'ai laiss ma fille avec le coiffeur... pour venir vous

demander une explication...

Climare. - A moi?

Madame Colombot, regardant Bocardon. - Il faut que nous causions... seul seul.

Climare. - Parlez... Monsieur est un ami...

Bocardon. - Intime.

Madame Colombot. - Soit... Monsieur, il s'agit d'une lettre anonyme que j'aie

reue, il y a quelques minutes peine...

Climare, tonn. - Une lettre anonyme?

Bocardon. - Sans signature?

Madame Colombot. - Je ne l'ai pas mme montre mon mari... Je me suis jete

dans un fiacre... Car, dans une heure, il ne serait plus temps de rompre.

Climare. - Mais de quoi s'agit-il?

Madame Colombot. - Monsieur Climare, votre fortune, votre brillante fortune...

nous a dj fait passer par-dessus bien des choses... et, pour ne parler que de

votre ge, croyez bien que, sans vos quarante mille livres de rente...

Climare. - Oui... je sais... M. votre mari a dj eu l'obligeance de me le

dire... Mais cette lettre?...

Madame Colombot. - Elle nous rvle un fait monstrueux... Vous avez un

attachement, monsieur!...

Climare. - Par exemple!

Madame Colombot. - Une femme chez laquelle vous passez toutes vos soires.

Climare, part. - Ae!... (Indiquant Bocardon.) Et l'autre qui est l!

Bocardon. - Permettez... C'est impossible!...

Madame Colombot. - Pourquoi?...

Bocardon. - Il passe toutes ses soires chez moi.

Climare. - Oui... nous jouons le bzigue.

Bocardon. - A deux sous... L'autre jour... j'ai eu le quinze cents... J'aime

bien a!...

Madame Colombot. - Mais pourtant cette lettre affirme...

Climare, jetant les yeux sur la lettre, part. - Pristi!... l'criture de

madame Bocardon.

Bocardon, s'avanant. - Voyons voir!

Climare, se prcipitant entre lui et madame Colombot. - Non, c'est inutile!

Bocardon. - Pourquoi?...

Climare. - On mprise ces dnonciations anonymes... mais on ne leur fait pas

l'honneur de les lire!

Madame Colombot, montrant sa lettre. - Cependant, mon gendre...

Climare. - Cachez a: j'aime mieux tout dire... Oui, belle-maman, j'ai aim une

femme: vous pensez bien que je ne suis pas arriv mon ge... oui, j'ai t

chez elle tous les soirs pendant cinq ans...

Madame Colombot. - Pendant cinq ans...

Bocardon. - Tous les soirs... je rclame...

Climare. - Mais d'un mot je puis dissiper vos inquitudes: depuis six mois,

cette femme n'est plus... une fin tragique et prmature est venue l'enlever

mon affection... et l'estime de son mari.

Bocardon, part. - Il y a un mari: je conterai a Ninette, a la fera rire!

Madame Colombot. - Et cette femme, peut-on savoir?...

Climare. - Impossible: il faudrait vous la nommer et son mari existe...

Il remonte un peu.

Bocardon. - Il ne serait pas content.

Madame Colombot. - Qui m'assure que vous ne me faites pas une histoire?...

Bocardon. - Ah! belle-maman!

Madame Colombot. - Donnez-moi votre parole d'honnte homme...

Climare. - Oh!... je vous en donne ma parole d'honneur!

Madame Colombot. - Paul... je vous crois.

Elle dchire la lettre en deux et en jette un morceau du ct de Climare et

l'autre du ct de Bocardon.

Climare, part. - Sauv! (Il ramasse vivement le morceau. A part.) La lettre!

Il la froisse et la jette au feu.

Bocardon, part. - Il s'en tire... il n'y a que le mari...

Madame Colombot. - Ceci est entre nous... je n'en parlerai ni ma fille ni

mon mari.

Climare. - Je vous en prie... et soyez sr qu' l'avenir...

Madame Colombot. - Oh! je suis tranquille... votre ge me rpond de vous.

Climare, part. - Mon ge... Dcidment ils me prennent pour un infirme.

Madame Colombot, remontant. - Je retourne auprs de ma fille, je reviendrai

tantt accompagner le trousseau.

Climare, la saluant et l'accompagnant. - Belle-maman... ah! j'oubliais: nous

aurons trois convives de plus.

Madame Colombot. - Comment! vingt et un couverts?...

Climare. - Un vieil ami que j'avais oubli... en outre, M. Bocardon et sa

femme...

Bocardon. - Qu'il avait oublis aussi... Moi, le jour de mes noces, j'avais

oubli le notaire, il est venu tout de mme!

Madame Colombot, saluant Bocardon. - Trop flatte, monsieur...

Bocardon, lui rendant son salut. - Comment donc, madame, c'est moi au contraire.

Madame Colombot, bas Climare. - O voulez-vous que je les fourre?

Climare, bas. Ils sont prs de la porte du fond. Bocardon est redescendu. -

Vous ferez une petite table... on s'arrangera. (La reconduisant au fond.) A

bientt, belle-maman!

Elle sort par le fond.

[modifier] Scne IX

Bocardon, Climare

Bocardon, lui-mme, sur le devant de la scne, en ramassant la moiti de la

lettre dchire par madame Colombot. - Oh! les lettres anonymes! je trouve a

hideux. (Regardant l'criture.) Ciel! l'criture de Ninette!

Climare, part. - Patatras! je n'en ai brl qu'un morceau.

Bocardon, allant Climare. - Mais c'est l'criture de ma femme, monsieur.

Climare. - Mais non... mais non... que tu es bte!...

Bocardon. - Je la reconnais parfaitement.

Climare. - Je t'assure que tu te trompes!

Bocardon. - Cette femme marie... chez laquelle vous passez toutes vos

soires... plus de doute. Je ne suis pas dupe de l'histoire que vous avez faite

votre belle-mre. (Se boutonnant.) Monsieur, il me faut une explication.

[modifier] Scne X

Les Mmes, Vernouillet

Vernouillet, entrant par le fond, habit noir et cravate blanche. - Me voil!

Climare, bas Bocardon. - Silence, du monde!

Bocardon, bas. - Renvoyez ce monsieur... nous avons causer.

Vernouillet, passant au milieu. - J'ai pass mon habit noir... et trouv un

nouveau couplet... Voulez-vous que je vous le chante?

Climare. - Non... merci... dans ce moment...

Vernouillet. - C'est un souvenir pour ma pauvre femme que nous aimions tant.

Bocardon, dressant les oreilles. - Hein?

Vernouillet, Bocardon. - Car, pendant cinq ans, monsieur... il venait passer

toutes ses soires avec nous.

Bocardon. - Cinq ans. Tiens, tiens!

Climare, Vernouillet. - Taisez-vous donc... il est inutile d'ennuyer

Monsieur...

Bocardon, Vernouillet. - Et madame votre pouse?...

Vernouillet. - Nous avons eu le malheur de la perdre...

Bocardon, avec joie. - Ah... bah!

Vernouillet. - Un fin tragique et prmature...

Bocardon, clatant de rire. - Ah! ah! ah! alors... c'est vous?

Vernouillet. - Moi... quoi?

Bocardon, riant. - Ah! ah! ah! (A part.) J'aime mieux que ce soit lui.

Vernouillet, bas Climare. - Qu'est-ce qu'il a donc rire, ce monsieur?... Je

lui parle de mes malheurs...

Climare, bas. - Ne faites pas attention... c'est un tic, c'est nerveux.

Vernouillet, s'loignant avec humeur. - On consulte un mdecin...

Il remonte vers le fond.

Bocardon, bas Climare. - Mon ami... pardonne-moi de t'avoir souponn.

Climare, bas. - Bocardon! vous m'avez fait mal.

Bocardon. - Que veux-tu! c'est la faute de ma femme avec sa lettre... employer

un pareil moyen pour te faire pouser sa cousine.

Climare. - Il faut lui pardonner.

Bocardon. - Du tout!... nous causerons ce soir! Je n'ai jamais frapp les

femmes, mais...

Climare. - Ah! Bocardon...

Bocardon. - Je ne prends pas d'engagement!

Vernouillet, la chemine, regardant la pendule. - Il est onze heures...

partons-nous?

Climare. - Onze heures!... je vous demande la permission d'aller passer un

habit... je vous laisse ensemble. (A part.) Tiens, je ne les ai pas prsents.

(Haut, prsentant Vernouillet.) M. Vernouillet... mon meilleur ami...

(Prsentant Bocardon.) M. Bocardon, ... mon meilleur ami...

Vernouillet et Bocardon, se saluant. - Monsieur!...

Climare, part et se dirigeant droite. - Ils sont bons tous les deux.

Il sort.

[modifier] Scne XI

Bocardon, Vernouillet

Bocardon, part, regardant Vernouillet. - Il a tout fait le physique de

l'emploi. (Haut.) C'est un homme bien aimable que Climare.

Vernouillet, part. - Tiens, son tic est pass. (Haut.) Un homme charmant!

Bocardon. - Vous devez bien l'aimer...

Vernouillet. - Oh oui! C'est mon meilleur ami...

Bocardon. - Naturellement... (Il clate de rire.) Hi hi hi!

Vernouillet, part, le regardant rire. - Ca le reprend. (Haut.) Vous ne

souffrez pas?...

Bocardon, tonn. - Moi?... non. (D'un ton goguenard.) Et comme a, pendant cinq

ans, il venait tous les soirs... tous les soirs chez vous?

Vernouillet. - Tous les soirs... il n'a pas manqu un jour... Nous faisions

notre petite partie de dominos...

Bocardon, part. - Il faisait la partie du mari... Comme c'est nature!

Vernouillet. - Mais, depuis six mois... depuis le dpart de ma pauvre Hlose...

il m'a un peu nglig...

Bocardon. - Ah dame!...

Vernouillet. - Quoi?...

Bocardon. - Rien!...

Vernouillet. - Je ne sais pas ce qu'il fait de ses soires.

Bocardon, part, finement. - Je le sais, moi!

Vernouillet. - Ma femme avait beaucoup d'estime pour lui... elle lui brodait

tantt une chose... tantt une autre... un bonnet grec... des pantoufles.

Bocardon, part. - Des pantoufles! Mon Dieu... que c'est nature! (Il clate de

rire.) Hi hi hi!

Vernouillet, part. - Toujours son tic!... (Haut.) Vous n'avez jamais consult?

Bocardon, tonn. - Consult?... pourquoi?...

Vernouillet. - Non, rien... (A part.) Ca passe. (Haut.) Il nous faisait l'amiti

de venir dner avec nous tous les mercredis. (Se reprenant.) Non, tous les

lundis...

Bocardon. - Je disais aussi, le mercredi... (A part.) C'est chez nous. (Haut.)

Et Madame lui faisait des petits plats sucrs?

Vernouillet. - Oui!

Bocardon. - Des pommes au beurre?

Vernouillet. - Tiens! vous connaissez son faible...

Bocardon. - Parbleu! (A part.) Il est complet! O Molire, o sont tes pinceaux?

Vernouillet. - Et, comme il a une cave trs bien monte...

Bocardon. - C'est vrai!

Vernouillet. - Il apportait toujours une fine bouteille que nous buvions au

dessert. Il a surtout un certain kirsch...

Bocardon. - Je le connais!

Vernouillet. - Ah! Monsieur en a bu?

Bocardon. - Tous les mercredis... C'est du nectar.

Vernouillet. - N'est-ce pas? Enchant, monsieur, d'avoir fait votre

connaissance.

Ils se donnent la main.

Bocardon. - Comment donc! mais c'est moi...

Ils se serrent la main au moment o Climare parat habill.

[modifier] Scne XII

Les Mmes, Climare; puis Pitois

Climare, sortant de droite, part, les voyant se serrer la main. - Tiens! ils

fraternisent!

Bocardon, bas Climare, dsignant Vernouillet. - Je viens de causer avec

lui... il fait mon bonheur.

Climare, bas. - Je t'assure que tu te trompes... tu supposes des choses.

Bocardon, bas. - Laisse-moi tranquille: je m'y connais.

Climare, part. - Au fait, il doit s'y connatre.

Pitois, entrant du premier plan, porte de la lingerie, tout effar, bas

Climare. - Monsieur! monsieur!

Climare. - Qu'est-ce qu'il y a?

Pitois, bas. - Madame Bocardon est l; dans votre cabinet, elle a pass par la

lingerie.

Climare, part. - Ah! mon Dieu!

Pitois, bas. - Elle a demand si Monsieur avait laiss un paquet pour elle...

Climare, part. - Ses lettres!

Pitois. - Je lui ai dit que non... elle est furieuse... elle veut vous parler...

elle est l... Faut-il la faire entrer?

Climare, vivement. - Non.

Pitois, indiquant la porte qui s'entr'ouvre. - La voil!

Climare. - Ciel!

Il se prcipite vers la porte, la ferme vivement et met la clef dans sa poche

Bocardon et Vernouillet. - Qu'y a-t-il?

Climare. - Rien!

On entend frapper violemment la porte.

Vernouillet. - On frappe!

Climare, maintenant la porte. - Ce sont les tapissiers... c'est

insupportable... Allons! partons! partons!

Bocardon, allant vers la porte. - Attends: je vais les faire taire. (Criant

travers la porte.) Attendez donc qu'on soit parti, vous, l-bas!

Le bruit cesse.

Climare, part. - Elle a reconnu sa voix.

Vernouillet. - Je n'entends plus rien.

Bocardon, avec triomphe. - Ah! c'est que je sais parler aux ouvriers, moi...

Pitois, part. - Je m'en vais... il me fait de la peine.

Il sort.

Bocardon, Climare. - Eh bien, partons-nous?

Climare. - Un instant... j'achve de mettre mes gants. (A part.) Donnons-lui le

temps de s'chapper par la lingerie.

[modifier] Scne XIII

Les Mmes, M. et Madame Colombot; puis Adeline

Colombot, entrant suivi de sa femme. - Eh bien, mon gendre! il faut donc venir

vous chercher?... les voitures sont en bas.

Climare. - Nous partions!...

Madame Colombot, montrant une clef. - Je viens de fermer la lingerie clef.

Climare, effray. - Comment!

Madame Colombot. - J'y ai fait dposer le trousseau... et, cause des

ouvriers...

Climare, part. - Bien! la voil bloque.

Madame Colombot, prenant le bras de Climare. - Allons, votre bras.

Climare, part. - Comment la dlivrer? (Haut.) Pardon, un ordre donner...

par l...

Il indique le cabinet.

Madame Colombot, l'entranant. - Nous n'avons pas le temps... nous sommes dj

en retard. Venez! venez!

Ils sortent par le fond.

Colombot, montrant la porte Vernouillet et Bocardon. - Messieurs...

(Apercevant le coffret rest sur la table et courant le prendre.) Ah! le

coffret! la surprise. (Il le secoue.) Il y a quelque chose... (Le remettant

Adeline qui entre.) On apportera la corbeille ce soir... vous mettrez a dedans.

(A Bocardon et Vernouillet.) Messieurs, je vous montre le chemin.

Il sort.

Bocardon, Vernouillet. - Passez donc.

Vernouillet. - Aprs vous.

Bocardon. - Non... vous tes le plus ancien.

Vernouillet. - C'est juste!

Il passe le premier, Bocardon le suit.

[modifier] Acte II

Une salle manger. - Porte au fond, portes latrales. - Table servie droite,

quatre couverts. A gauche, un buffet.

[modifier] Scne premire

Pitois, seul

Au lever du rideau, il finit de dresser la table.

Quatre couverts... le papa et la maman vont venir djeuner... Des parents, a

gne!... de nouveaux maris, a a tant de petites choses se dire! (Entendant

Climare et Emma qui entrent de gauche en se donnant le bras.) Monsieur et

Madame, drobons-nous!

Il sort sur la pointe des pieds par la droite.

[modifier] Scne II

Climare, Emma

Climare, au public, tenant Emma sous son bras. - C'est bon d'aimer une femme

soi... soi seul... ce n'est plus du tout la mme chose... (A sa femme.) Vous

paraissez triste, Emma...

Emma, baissant les yeux. - Non, monsieur...

Climare. - Est-ce que vous tes souffrante?

Emma. - Non, monsieur...

Climare, part. - Elle est intimide, pauvre petite caille.

Il l'embrasse vivement.

Emma. - Eh bien, monsieur, voulez-vous finir!

Climare. - Puisque nous sommes seuls.

Emma. - Ca ne fait rien, monsieur...

Climare. - "Monsieur..." oh! quel vilain mot!... c'est froid, c'est

crmonieux... j'ai l'air d'un invit...

Emma. - Mais comment voulez-vous que je vous appelle?...

Climare. - Paul... appelez-moi Paul... je vous appelle bien Emma, moi!

Emma. - Oh! je n'oserai jamais!

Climare. - Votre papa ne se gne pas pour dire votre maman: "Sraphine..."

l'autre jour encore, il lui a dit: "Sraphine, tu m'ennuies!" et elle lui a

rpondu: "Tu n'as pas le sens commun!" Voil un bon mnage! un vrai mnage o

l'on se tutoie... Emma, est-ce que vous... est-ce que tu craindrais de me

tutoyer?...

Emma, vivement. Oh! pas maintenant!... plus tard!... nous ne nous connaissons

pas assez...

Climare. - Oh! par exemple...

Il rit.

Emma. - Qu'est-ce qui vous fait rire?

Climare, avec feu, Emma se sauve droite. - Rien... Oh! chre petite... ah! si

tu savais comme je suis bon, comme je suis gentil avec les femmes!

Emma. - Comment, avec les femmes?... vous avez donc aim d'autres femmes,

monsieur?

Climare, part. - Oh! saperlotte! (Haut.) Jamais! jamais!

Emma. - Est-ce bien vrai?

Climare. - Demande ton pre... il me connat, lui!

Emma. - Oh! voyez-vous... si vous m'aviez trompe, je ne vous le pardonnerais de

ma vie.

Climare. - Oh! quelle folle ide!... Voyons, raisonnons... tu n'as jamais eu

d'autre affection, toi?

Emma. - Non.

Climare. - Eh bien, alors, pourquoi veux-tu que je me sois drang plus que

toi?

Emma. - Au fait...

Climare. - Tu es donc jalouse?

Emma. - Dame... je ne sais pas... mais, quand je pense que vous avez pu aimer

une autre femme... que vous l'avez embrasse, peut-tre...

Climare. - Allons donc! est-ce qu'on s'embrasse comme a? mais dans le monde,

on n'embrasse que sa femme... sa petite femme!

Il l'embrasse.

Pitois, entrant. - Monsieur! (Les apercevant.) Oh!

Climare. - Quoi? qu'est-ce qu'il y a?

Pitois. - Monsieur... c'est les vieux!

Emma. - Les vieux?

Pitois. - Oui... Le papa et la maman de Madame.

Emma. - Eh bien, il est poli, votre domestique.

Climare, Pitois. - Imbcile!

Pitois. - Le fiacre vient de s'arrter la porte...

Emma. - Je cours au-devant d'eux.

Elle sort vivement par le fond.

[modifier] Scne III

Pitois, Climare

Climare, Pitois. - Approche et parle bas... En rentrant hier soir, j'tais

d'une inquitude... Comment as-tu fait sortir la personne qui tait chez moi?...

Il indique la droite.

Pitois, trs haut. - Madame Bocardon?

Climare. - Plus bas donc.

Pitois. - Ah bien! elle peut se vanter de m'avoir fait une peur!... quand je

suis rentr... j'tais all voir ma femme... qui a touch son mois... j'ai

entendu du bruit dans la lingerie... j'allais prendre la pincette... lorsqu'une

voix de femme m'a dit: "Ouvrez!"

Climare. - Tu n'avais pas de clef.

Pitois. - Non! elle tait enferme des deux cts, alors j'ai dviss la

serrure.

Climare, lui serrant la main. - Ah! merci!

Pitois, flatt. - Ah! monsieur!

Climare, retirant sa main. - Non... Je me suis tromp... Continue...

Pitois. - La malheureuse mourait de faim... vu qu'il tait neuf heures du soir.

Climare. - Ah! mon Dieu! dix heures de lingerie!

Pitois. - Alors, je lui ai offert un restant de nantilles... mais elle est

partie comme un coup de vent...

Climare, part. - Heureusement Bocardon ne s'est aperu de rien... Je l'ai

occup toute la journe... aller conduire et chercher les dames... (Haut.)

Pitois... je suis content de toi... Tiens! voil vingt francs.

Pitois, croyant qu'ils sont pour lui. - Ah! monsieur!

Climare. - Non! tu iras, aprs djeuner, acheter un bouquet de roses blanches

pour ma femme...

Pitois, dsappoint. - Ah!... comme a, la pice... c'est pour le bouquet?

Climare. - Oui.

Pitois, avec amertume. - Servez donc les grands!

Il s'occupe au buffet.

[modifier] Scne IV

Les Mmes, Emma, M. et Mme Colombot

On entend Colombot la cantonade.

Climare, allant au-devant de M. et madame Colombo. - Beau-pre...

Belle-maman...

Colombot. - Votre main, mon gendre...

Madame Colombot. - Paul... embrassez-moi!

Ils s'embrassent.

Pitois, se rapprochant de la table. - Madame est servie...

Emma, elle se dirige vers la table, ainsi que madame Colombot. - Allons,

table! (A Climare.) Venez-vous, monsieur?

Colombot, bas Climare. - "Monsieur"?

Climare, bas. - Ne vous inquitez pas de a... c'est la timidit...

Ils prennent place autour de le table.

Colombot, remontant et allant se placer table. - A labonne heure! si j'tais

raisonnable, je ne prendrais que du th...

Tout le monde est assis.

Climare. - Ah! vous avez joliment fonctionn hier!... Belle-maman, votre dner

tait patant.

Emma. - Nous tions trop serrs...

Climare, Emma. - Je connais un de tes voisins qui ne s'en plaignait pas.

Il joue avec sa serviette et cherche en donner un coup par-dessous la table.

Madame Colombot, riant. - Ah! trs joli!

Colombot, part, riant. - Il a de l'esprit!

Madame Colombot. - Si nous tions serrs, c'est la faute de ton mari, qui nous a

invit trois personnes de plus.

Colombot. - Ah oui! M. Bocardon! Il me plat beaucoup... il est gai!...

Madame Colombot. - Et complaisant... Mais pourquoi donc sa femme n'est-elle pas

venue?

Climare, embarrass. - Elle a t retenue... bien malgr elle.

Emma. - On la dit charmante...

Climare, s'oubliant. - Trs gentille... elle a du montant.

Tous. - Comment?

Climare. - Elle a du piquant dans la conversation...

Colombot. - Ah! par exemple j'aime moins votre autre ami... le vieux...

Climare. - Vernouillet...

Madame Colombot. - Il a l'air grognon...

Colombot. - Pourquoi diable nous a-t-il chant un couplet contre les

champignons?

Madame Colombot, aigrement. - S'il a voulu faire une critique de mon dner...

Climare. - Oh! belle-maman... pouvez-vous supposer?...

Colombot. - Est-ce que vous le voyez souvent, ce monsieur-l?

Climare. - Jamais! jamais!

[modifier] Scne V

Les Mmes, Pitois, Vernouillet

Pitois, annonant. - M. Vernouillet!

Il sort.

M. et Mme Colombot et Emma. - Lui!

Climare, part. - Qu'est-ce qu'il vient faire ici?

Vernouillet, entrant; il dpose son chapeau sur une chaise au fond, gauche. -

Ne vous drangez pas... Tiens! vous djeunez dj? (Saluant.) Mesdames...

messieurs...

M. et Mme Colombo et Emma s'inclinent froidement. Climare se lve, mais madame

Colombot le retient.

Colombot, bas aux dames. - C'est a... soyons froids...

Climare, part. - Pauvre homme!... Il vient pour djeuner. (Haut.)

Asseyez-vous donc...

Vernouillet, prenant une chaise gauche et s'asseyant. - Je vous remercie...

Grand temps pendant lequel on mange sans parler Vernouillet.

Climare, Vernouillet. - Et vous allez bien ce matin?

Vernouillet, assis. - Parfaitement...

Colombot. - Mon gendre... passez-moi les radis...

Vernouillet. - Ah! vous n'en tes encore qu'aux radis!...

Madame Colombot, schement. - Ils sont finis!

Nouveau temps.

Climare, part. - Je n'ose pas l'inviter. (Haut.) Et vous allez bien, ce

matin?

Vernouillet. - Parfaitement... Autrefois, vous ne vous mettiez table qu' onze

heures...

Madame Colombot, schement. - Mon gendre a chang ses heures...

Climare. - Oui... j'ai chang... parce que... (Un temps.) Et vous allez bien ce

matin?

Vernouillet. - Parfaitement... Je me suis dit: "Le temps est beau..." Car il

fait trs beau aujourd'hui... un soleil!...

Colombot. - Invitation la promenade!

Vernouillet. - Alors, j'ai eu l'ide de venir chercher de vosnouvelles (un

temps), de vos nouvelles, (nouveau temps), de vos nouvelles. Allons, je vois que

vous tes en parfaite sant!... Je vous laisse...

Il se lve et va prendre son chapeau.

Climare. - Adieu.

Vernouillet, saluant. - Mesdames... messieurs... ne vous drangez... (A part,

avec amertume.) Pas mme un verre d'eau!

Il sort par le fond.

[modifier] Scne VI

Climare, Emma, M. et Mme Colombot; puis Bocardon; puis Pitois

Tous, mme position, continuant de manger.

Colombot. - Enfin!... J'ai cru qu'il ne s'en irait pas.

Madame Colombot. - Est-ce qu'il va prendre l'habitude de tomber ainsi chez vous?

Climare. - Mais non... C'est un vieil ami... de ma famille... Il voulait avoir

de mes nouvelles; il en a... il est content, il ne reviendra plus...

Bocardon, entrant, et s'annonant. - M. Bocardon!... c'est moi!... Je

m'annonce... Mesdames... messieurs...

Colombot, part. - Il me va tout fait, cet homme-l.

Madame Colombot, part. - Toujours gai! (Haut.) Avez-vous djeun?

Bocardon. - C'est fait... (A Climare.) Je viens te chercher.

Climare, se levant. - Moi? pourquoi?

Bocardon. - Elle est partie...

Climare. - Qui a?

Bocardon. - La cuisinire... Il y a encore eu des mots ce matin... et ma foi!...

elle est partie!

Climare. - Eh bien, qu'est-ce que tu veux que j'y fasse?

Bocardon. - J'en ai deux en vue... une Picarde et une Bourguignonne. Il faut que

tu les voies.

Climare, impatient. - Ah! mon ami, je n'ai pas le temps... C'tait bon

autrefois!

Bocardon. - Pourquoi, autrefois?

Climare. - Parce que... je suis mari!...

Bocardon. - Eh bien, moi aussi, je suis mari!... (A Emma.) Madame, je vous

prviens que je vous le prendrai souvent... Nous ne faisons rien sans lui.

Emma. - Mais mon mari sera toujours heureux de se mettre votre disposition...

Bocardon, revenant Climare. - Allons! tu as la permission... Prends ton

chapeau.

Climare. - Non... Je ne suis pas en train... Je ne sortirai pas aujourd'hui.

Bocardon. - Alors, veux-tu que je t'envoie les deux cuisinires?

Climare. - Eh! je ne m'y connais pas, en cuisinires! (A part.) Est-ce qu'il ne

va pas me lcher?

Bocardon. - Il ne s'y connat pas! (Aux autres.) C'est lui qui nous les donne

toutes!

Tous se lvent de table.

Pitois, entrant. - Peut-on ter le couvert?

Emma. - Oui.

Il dbarrasse la table, met tout dans le buffet, et sort en emportant la table

desservie.

Madame Colombot. - En vrit, mon gendre, vous tes bien peu complaisant pour

vos amis...

Bocardon. - Ne le grondez pas, il a ses nerfs... Ah! je savais bien que j'avais

encore quelque chose te dire... C'est pour notre papier de salle manger. Le

veux-tu couleur marbre ou bois?

Climare. - Je le veux... comme tu voudras!

Bocardon, tonn, part. - Mais qu'est-ce qu'il a? (Regardant le papier.)

Tiens! en voil un qui est gentil... Qu'est-ce que a cote le rouleau?

Colombot. - Trois francs soixante-quinze.

Bocardon. - C'est dans mes prix... Je vous demanderai la permission d'amener ma

femme pour le voir.

Climare, vivement. - C'est inutile...

Bocardon. - Pourquoi inutile?

Madame Colombot. - Mais nous serons enchants de faire connaissance avec madame

Bocardon...

Climare, part. - Bon! elle va l'inviter.

Emma. - Et nous esprons bien lui rendre notre visite...

Climare, part. - Oui, prends garde de le perdre.

Bocardon. - Entre nous, j'y compte un peu. Climare merptait encore hier: "Je

veux que nos femmes se lient."

Climare. - Ah! permets!... c'est toi qui as dit cela.

Bocardon. - Est-ce moi?... Aprs a, c'est la mme chose...

Climare. - La mme chose? Pas du tout.

Bocardon. - Pourquoi?

Climare. - Dame!... tu me fais parler... sans savoir...

Bocardon. - Tiens, veux-tu que je te dise?... tu n'as jamais aim ma femme, toi!

Climare, remontant. - Ah! par exemple!

Bocardon. - C'est elle qui me l'a dit.

Madame Colombot. - Vous tes injuste... car, ce matin encore, mon gendre

regrettait de n'avoir pas vu hier madame Bocardon.

Colombot. - Quand la voiture est alle pour la prendre hier six heures, elle

n'tait pas chez elle.

Climare, part. - Ae!

Pitois, part. - Je sais pourquoi.

Bocardon. - Pardon... elle y tait.

Climare, tonn. - Ah!

Bocardon. - En tte tte avec sa nvralgie.

Pitois, part. - Elle est forte, celle-l!

Emma. - Ah! la pauvre dame!

Bocardon. - Mais elle tait l'glise...

Climare. - Ah! elle tait?... tu l'as vue?

Bocardon. - Non... mais elle... elle m'a vu...

Pitois, s'oubliant en riant et laissant tomber une assiette. - Ah! ah! ah!

Climare, se retournant vivement et allant lui. - Quoi donc?

Pitois. - C'est une assiette qui a gliss!...

Climare, Pitois. - C'est bien, laisse-nous.

Pitois, emportant le plateau, part. - Oh! les maris! Dire que j'ai t comme

a.

Il disparat.

Bocardon. - Mes amis... il faut que je vous quitte... j'ai un tas de courses.

(Tirant un papier de son agenda.) Voici ma liste, l'emploi de ma journe...

(Lisant.) "Passer chez Climare." C'est fait. "Lui parler de la cuisinire."

C'est fait. "Lui parler du papier." C'est fait.

Climare, part. - Plein d'intrt.

Bocardon, lisant. - "Lui parler de la pompe." (Parl.)Ah! tu sais bien, la

pompe... dans ma maison... rue de Trvise.

Climare. - Eh bien?

Bocardon. - Elle ne va plus... il faudra que tu examines a.

Climare. - Alors, prends-moi tout de suite l'anne.

Bocardon, riant. - Ah! ah! (Aux autres.) Il n'est pas dans son jour. (Lisant.)

"Passer aux Italiens."

Climare, remontant droite, s'asseyant impatient. - Je m'assois.

Bocardon. - Il faut vous dire qu'il y a aujourd'hui trois heures un concert

mirobolant. La Patti chante, la Penco chante, l'Alboni chante... tout le monde

chante.

Emma. - Ah! ce sera charmant.

Bocardon. - Tiens... une ide! Venez-y... je vous prsenterai ma femme.

Climare, toujours un peu remont droite. - Bien!

Emma. - Ah! oui! oui!

Madame Colombot. - Quelle bonne ide!

Colombot. - Excellente!

Climare, part. - Ah ! est-ce qu'il ne va pas nous laisser tranquilles avec

sa femme?

Emma, Climare. - C'est convenu; n'est-ce pas, mon ami?

Climare. - C'est que...

Colombot. - Quoi?

Climare. - Je suis extrmement impressionnable, la musique m'nerve.

Bocardon. - Alors, pourquoi donc venais-tu tous les lundis l'Opra avec nous?

Ah!

Climare, furieux. - Va-t'en au diable!... Ah!

Bocardon, riant. - Il n'est pas dans son jour. Ah! mesdames, une autre ide,

encore meilleure.

Climare. - Quoi? (A part.) Il me fait frmir.

Bocardon. - Au lieu de nous trouver l-bas aux Italiens... Je mets ma femme dans

un fiacre et je l'amne ici.

Emma. - Bravo!

Madame Colombot. - C'est charmant!

Climare. - Charmant! (A part.) Il est jeter par la fentre.

Bocardon. - De cette faon, elle fera connaissance avec ces dames, et elle verra

ton papier!

Climare. - Oui... La fte sera complte... (A part.) Elle n'entrera pas, quand

je devrais faire dmolir l'escalier.

Bocardon, reprenant sa liste et lisant. - "Renouveler monassurance." (Parl.) Ca

te regarde. (Lisant.) "Passer chez Lon." (Parl.) C'est un cousin de ma femme.

(Lisant.) "Lui demander ce qu'il pense des Nord."

Climare, part. - Ah bah! dj?

Bocardon. - C'est fait... J'en sors, c'est un bon garon, pas trs fort... mais

bon garon... Impossible de m'en aller... il ne voulait pas me rendre mon

chapeau.

Climare, part. - Je parie qu'il porte une rponse... Si je pouvais...

Il se dirige tout doucement vers le chapeau de Bocardon, qui est plac sur un

meuble droite.

Colombot, Bocardon. - Est-ce que vous oprez sur les Nord?

Bocardon. - Non... pas moi... c'est ma femme... elle aime beaucoup cette valeur.

Il consulte sa liste et, pendant l'apart de Climare indique encore ce qu'il a

faire.

Climare, part, lisant une lettre qu'il a tire du chapeau. - Voil! Un mot de

Lon, au crayon. (Lisant la drobe.) "A 5 heures, aux Tuileries..." (Parl,

part.) J'ai mon affaire. (Tirant un crayon de sa poche.) Le concert est pour

trois heures... un 3 au lieu d'un 5... "A 3 heures aux Tuileries..." Elle

choisira les Tuileries... je la connais.

Il remet le billet dans le chapeau.

Bocardon, achevant de consulter sa liste. - Il ne me reste plus qu' me faire

coiffer.

Climare. - Encore!...

Bocardon. - Quoi... encore?

Climare. - Rien.

[modifier] Scne VII

Les Mmes, Pitois, Vernouillet

Pitois, annonant. - M. Vernouillet.

M. et Mme Colombot. - C'est insupportable.

Climare, part. - A l'autre maintenant.

Vernouillet, se tenant au fond, un peu droite, o il dpose son chapeau,

schement. - Mesdames, ne vous drangezpas, je ne vous importunerai pas

longtemps... je n'ai qu'un mot dire M. Climare.

Il change un salut avec Bocardon qui est un peu remont.

Emma, bas Climare. - Renvoyez-le.

Colombot, de mme. - Dbarrassez-nous-en.

Climare, bas. - Soyez tranquilles, ce ne sera pas long. (A part.) Aprs, ce

sera le tour de l'autre.

Madame Colombot, remontant et emmenant Emma. - Viens, Emma! nous avons tout

juste le temps de nous prparer pour le concert.

Bocardon, qui est descendu en scne. - Je vous quitte, nous serons ici deux

heures et demie.

Climare. - C'est convenu. (Lui donnant son chapeau.) N'oublie pas ton chapeau.

(A part.) Important.

Ensemble

Air de la Chatte

M. et Mme Colombot et Emma

Mais comprend-on son insistance!

Revenir sans tre invit.

Troubler ainsi par sa prsence,

Les plaisirs de l'intimit.

Climare, seul

Moi, je comprends son insistance,

Il se croit, sans tre invit

En droit de partager, je pense,

Les plaisirs de l'intimit.

Vernouillet, toujours au fond

De leur part quelle indiffrence,

J'en ai le coeur tout attrist,

Car je nourrissais l'esprance

Par eux d'tre autrement trait.

Bocardon

Je suis press, l'heure s'avance,

Bientt avec ma libert

Le concert nous rendra, je pense,

Les plaisirs de l'intimit.

Bocardon sort par le fond. Emma, M. et Mme Colombot entrent par la gauche.

[modifier] Scne VIII

Climare, Vernouillet

Climare, part. - Allons! il s'agit de trancher cela comme avec un couteau...

je vais lui faire comprendre que ses visites sont par trop multiplies. (Haut.)

Mon cher Vernouillet, j'ai vous parler.

Vernouillet, schement. - Moi aussi... je suis venu pour a.

Climare. - Vernouillet, je n'ai pas besoin de vous dire combien je vous aime...

je crois vous avoir donn assez de preuves de mon amiti.

Vernouillet, froidement. - Oui... jadis.

Climare. - J'ai toujours infiniment de plaisir vous voir... mais, vous

comprenez, ma nouvelle position... je suis mari.

Vernouillet. - Eh bien?

Climare. - Vous plaisez beaucoup ma femme... certainement... mais, entre

nous... c'est une petite sauvage... elle n'aime pas les nouvelles connaissances,

et alors, vous savez... un mari doit faire des concessions; mais, soyez

tranquille, j'irai vous voir.

Vernouillet. - Trs bien, c'est un cong.

Climare. - Ah! Vernouillet, voil un mot cruel.

Vernouillet. - Au reste, je devais m'y attendre... aprs ce qui s'est pass

hier, la noce.

Climare. - Quoi donc?

Vernouillet. - Vous avez trouv convenable de me faire placer tout au bout de la

table, avec les enfants.

Climare, vivement. - Vous les aimez.

Vernouillet. - Je les aime... entre mes repas.

Climare. - Ce n'est pas ma faute... c'est ma belle-mre qui a dispos le

couvert.

Vernouillet. - Au dessert... quand j'ai chant... on parlait, et vous n'avez pas

rclam le silence... vous-mme, vous avez caus...

Climare. - Moi?... permettez...

Vernouillet, avec autorit. - Je vous dis que vous avez caus!

Climare, part. - Hein!... est-il exigeant, cet animal-l, voil ce que c'est

que de les gter.

Vernouillet, avec amertume. - Tout l'heure... vous tiez table, et vous ne

m'avez pas mme offert un verre d'eau.

Climare. - Nous avions presque fini...

Vernouillet. - Non, monsieur... vous en tiez aux radis.

Climare. - Vous croyez?...

Vernouillet. - J'en suis sr... je me suis retir le coeur ulcr.

Climare - Voyons, Vernouillet!...

Vernouillet. - Et savez-vous o je suis all?...

Climare. - Non...

Vernouillet. - Je suis all djeuner, vingt-cinq-sous... votre porte...

Climare. - Vraiment?... on dit qu'on n'est pas mal.

Vernouillet. - Deux plats au choix... un carafon de vin et un dessert... On m'a

servi, en guise de bifteck, un morceau de caoutchouc durci...

Climare. - Hein!... faut des dents!

Vernouillet. - Et, comme je ne pouvais pas en venir bout... je me suis mis

faire des rflexions.

Climare. - Sur l'tat de la boucherie en France.

Vernouillet. - Je me suis dit: "Autrefois... quand ma femme vivait... Climare

tait aux petits soins pour moi... Maintenant qu'elle n'est plus, il me lche.

Pourquoi?..."

Climare, part. - Que le diable l'emporte avec ses rflexions!

Vernouillet. - "Mais, s'il me lche, ai-je ajout, ce n'est pas moi qu'il

aimait, et, si ce n'est pas moi... c'tait donc ma femme?"

Climare. - Vernouillet!... c'est mal! c'est trs mal! (A part.) Il va devenir

jaloux, prsent!

Vernouillet. - Alors, un soupon horrible a travers mon cerveau, je me suis

rappel toutes les circonstances de notre intimit...

Climare. - Voyons!... ne vous montez pas la tte.

Vernouillet. - Ah! si cela tait vrai...

Climare. - Oui... mais c'est faux!

Vernouillet. - J'ai dj choisi mes armes.

Climare. - Un duel?

Vernouillet. - Non... je ne me battrai pas. Le duel est un prjug barbare...

mais je vous attendrai le soir au coin de votre rue... avec des pistolets...

Climare, effray. - Un meurtre?

Vernouillet. - Oh! je serais acquitt... On acquitte toujours pour la jalousie.

Climare. - Vernouillet... mais vous tes fou! Vous, mon ami... mon vieil ami...

(A part.) Il faut le chauffer.

Vernouillet. - De deux choses l'une: ou c'est ma femme, ou c'est moi que vous

aimiez... je ne sors pas de l!

Climare. - Mais c'est vous seul.

Vernouillet. - Alors, pourquoi me ngligez-vous?...

Climare. - Moi?... mais je me jetterais dans le feu pour vous... Tenez...

demandez-moi un service, un petit service.

Vernouillet. - Des phrases! J'ai acquis aujourd'hui la preuve de votre parfaite

indiffrence.

Climare. - Comment?

Vernouillet, avec amertume - Climare... c'est aujourd'hui ma fte!

Climare, part. - Allons, bien!... (Haut, voulant l'embrasser.) Cher ami,

permettez...

Vernouillet, l'cartant. - J'ai attendu votre bouquet ce matin...

Climare, part. - Ah! bigre!...

Vernouillet. - Depuis cinq ans... c'est la premire fois que vous l'avez oubli.

Climare. - Oubli?... par exemple!... Je l'ai command... il va venir.

[modifier] Scne IX

Les Mmes, Pitois; puis Emma et M. et Mme Colombot

Climare, apercevant Pitois, qui entre avec un bouquet, et remontant lui. -

Tenez! le voil...

Vernouillet, mu. - Est-il possible!... Climare...

Climare, prenant le bouquet et l'offrant Vernouillet. - Cher ami...

permettez-moi...

Pitois, part. - Il le donne au vieux.

Vernouillet, prenant le bouquet et tombant dans les bras de Climare. - Ah! mon

ami... mon excellent ami... et des roses blanches!... Ah! j'tais bien

injuste... et cependant, quand j'y songe... car enfin, vous ne quittiez pas ma

femme...

Climare, part. - Ca va recommencer.

Vernouillet. - Et je me rappelle qu'un jour... (Se prenant tout coup les

reins.) Ae!...

Climare. - Quoi donc?...

Vernouillet, avec douleur. - C'est mon rhumatisme dans les reins!

Climare. - Ah! pauvre ami... permettez... (Il le frictionne.) Vous voyez, comme

autrefois... comme autrefois...

Pitois, part. - Il le bouchonne.

Vernouillet, se laissant frotter. - Qu'il est bon!

Climare, part, tout en frictionnant. - Condamn aux frictions forces

perptuit.

Emma, M. et Mme Colombot, qui viennent d'entrer, s'arrtant tonns. - Hein?...

Colombot. - Qu'est-ce qu'il fait donc l?

Madame Colombot. - Il le frotte!

Vernouillet, Climare. - Merci! a va mieux. (Apercevant Emma et lui montrant

son bouquet.) Voyez donc, madame, comme il est joli; c'est un prsent de votre

mari.

Emma, M. et Mme Colombot. - Comment?

Climare, embarrass. - Oui... oui... un petit bouquet.

Vernouillet. - Il faut vous dire que c'est ma fte.

Climare, embarrass. - C'est sa fte... la Saint-Vernouillet!

Vernouillet. - Mais vous ne m'en avez jamais donn d'aussi beau.

Emma. - Ce n'est pas le premier?

Vernouillet. - Tous les ans... ma fte. (Remontant droite, Pitois.) Tiens,

mon garon, va le mettre dans l'eau.

Pitois sort.

Emma, bas sa mre. - Qu'est-ce que cela signifie?

Colombot, bas. - Si c'est comme cela qu'il le met la porte.

Vernouillet, remontant en scne. - Vous m'avez fait une surprise... A mon

tour... J'ai fait faire ma photographie. (Il tire des portraits-cartes de sa

poche.) Et je n'ai point oubli ces dames... il y en aura pour tout le monde.

Madame Colombot, schement. - Trop bon.

Vernouillet, offrant sa photographie M. Colombot. - Voil!... ou plutt, non,

pas encore... je veux y mettre une ddicace... de ma main.

Climare. - C'est a... (Lui montrant la porte de droite.) Entrez dans mon

cabinet.

Vernouillet, sortant par la droite. - Ne vous drangez pas... je connais

l'appartement.

Il entre dans le cabinet

[modifier] Scne X

Climare, Emma, M. et Mme Colombot

Madame Colombot. - Ah ! mon gendre, qu'est-ce que cela veut dire?

Colombot. - Vous deviez le renvoyer.

Emma. - Et vous lui donnez des bouquets.

Climare. - C'est sa fte.

Madame Colombot. - Bien plus... vous le frictionnez... pour sa fte.

Colombot. - Est-ce que vous lui devez de l'argent?...

Climare. - Moi? (A part.) Oh! quelle ide (Haut.) Mieux que cela: il m'a rendu

un service... oh! mais un de ces services...

Madame Colombot, vivement. - Lequel?

Colombot. - Lequel?

Emma. - Lequel?

Climare. - Attendez-donc... (A part.) Il faut que je le trouve. (Haut.) C'tait

un soir... non... un jour... il faisait extrmement chaud... j'tais all

vaguement l'cole de natation... Tout coup mes deux pieds se prennent dans

les filets, au fond.

Tous. - Ah! mon Dieu!

Climare. - Je tirais... je tirais... impossible de me dgager... je commenais

faire des rflexions srieuses... "Mourir si jeune!" m'criai-je, (se

reprenant) me disais-je, parce que, au fond de l'eau, on ne peut pas crier...

Colombot, navement. - C'est vrai!

Climare. - J'en tais l... lorsqu'un homme... pourquoi ne le nommerais-je

pas?... Vernouillet! l'intrpide Vernouillet, se prcipite dans les flots.

Emma. - Comment?...

Climare. - Et il venait de manger... notez ce dtail! il plonge... il me

rejoint, il me serre la main en me disant: "Courage, Climare, ne dsesprez pas

de la Providence."

Colombot. - Dans l'eau!

Climare. - Son regard semblait me dire: "Courage, Climare!..." puis, avec une

nergie... qu'on ne lui souponnerait pas... il dchire le filet.

Madame Colombot. - Avec quoi?...

Climare. - Avec son couteau... (Se reprenant.) Avec sesongles... avec ses

dents... dans ces moments-l, on prend ce qu'on trouve... bref, il m'empoigne

par le bras... et me ramne la surface aux applaudissements de la populace.

Madame Colombot. - C'est superbe!

Colombot. - C'est magnifique!

Emma. - Quel brave homme!

Colombot. - Alors, c'est un trs fort plongeur?

Climare. - Lui?... il resterait vingt-deux minutes sous l'eau, sans boire ni

manger.

Colombot. - Tiens! a me rappelle qu'il y a huit jours, en pchant, j'ai laiss

tomber ma montre prs du Pont-Neuf... il serait peut-tre capable de la

retrouver.

Climare. - Lui?... il est capable de tout... Et voil l'homme auquel vous ne

voulez pas que j'offre un misrable bouquet le jour de sa fte!

Madame Colombot. - Mais nous ignorions...

Climare. - Et voil l'homme que vous voulez que j'exile de mon foyer!... Non...

accusez-moi... blmez-moi! mais il y a un courage qui me manquera toujours,

c'est le courage de l'ingratitude.

Colombot, transport. - Trs bien, mon gendre.

Madame Colombot. - Parbleu! si nous l'avions su... Pourquoi ne pas nous avoir

cont a plus tt?

Climare. - Vernouillet n'aime pas qu'on en parle... a le contrarie... modeste

comme tous les plongeurs.

Colombot. - Ca suffit, nous ne lui en ouvrirons pas la bouche.

Pitois, entrant. - Monsieur...

Climare. - Quoi?

Pitois. - Il y a l deux cuisinires qui demandent vous parler.

Emma. - Celles de M. Bocardon.

Climare. - Ah! mais ils ne me laisseront donc pas tranquille... ces deux

escargots-l.

Colombot. - Escargots?

Climare. - Oui, j'ai mes raisons. (A Pitois.) Dis que je n'y suis pas.

Madame Colombot. - Vous ne pouvez vous dispenser de les voir, votre ami vous en

a pri!

Emma. - Ce serait malhonnte!

Climare. - Oui?... Eh bien, j'y vais. (A part.) Je vais leur donner de mauvais

conseils.

[modifier] Scne XI

Colombot, Emma, Mme Colombot, Vernouillet

Madame Colombot, Emma. - En vrit, ton mari n'est gure complaisant.

Emma, voyant entrer Vernouillet. - Ah! monsieur Vernouillet!

Colombot, part. - Noble coeur!

Vernouillet, tenant ses photographies la main. - Mesdames... permettez-moi...

c'est un peu barbouill, mais la plume tait mauvaise.

Madame Colombot, gracieusement. C'est surtout votre portrait que nous tenons.

Emma. - Je le placerai en tte de mon album.

Vernouillet, Emma. - Voici votre ddicace. (Lisant.) "A celle dont la destine

est de faire le bonheur de Climare."

Colombot, part. - Ce n'est pas mchant.

Vernouillet. - C'est de la prose, a.

Emma, souriant. - Je m'en doutais.

Vernouillet, se tournant vers madame Colombot. - Maintenant, voici des vers.

Lisant.

"A vous qui des vertus nous offrez l'assemblage..."

Il s'arrte.

Colombot. - Eh bien?

Vernouillet. - Je n'en ai fait qu'un... j'attends l'autre... oh! je le

trouverai.

Madame Colombot, avec bont. - Ne vous fatiguez pas!

Vernouillet, remettant une photographie Colombot. - Voici la vtre.

Colombot, lisant. - "Au pre de l'ange! au mari des grces."

Vernouillet, Emma. - L'ange, c'est vous; les grces, c'est Madame.

Il indique madame Colombot.

Madame Colombot, flatte. - On n'est pas plus galant.

Colombot, regardant la carte. - C'est trs ressemblant... Vous auriez d vous

faire faire en costume de bain.

Emma. - Oh! papa!

Madame Colombot. - Oui.

Vernouillet, tonn. - Moi?... pourquoi?

Colombot. - En plongeur.

Vernouillet, tonn. - En plongeur?...

Madame Colombot. - Nous savons tout.

Colombot, passant. - Seriez-vous de force retrouver une montre au fond de la

Seine?

Madame Colombot. - Ca ne doit pas tre plus difficile que de retrouver un homme.

Vernouillet. - Non... Cependant, un homme, c'est plus gros... gnralement.

Emma. - Mais comment faites-vous pour rester si longtemps sans respirer?

Vernouillet. - Moi?... mais je respire chaque fois que j'en ai envie.

Il respire.

Colombot. - Oui... mais quand vous plongez... pas moyen.

Vernouillet, tonn. - Quand je plonge?...

Colombot. - Par exemple, le jour o vous avez repch Climare.

Madame Colombot. - Qui se noyait.

Vernouillet. - Moi?... je ne sais pas nager.

Tous. - Ah! bah!...

Emma, bas. - Qu'est-ce que cela veut dire?

Mouvement gnral.

Madame Colombot. - Je n'y comprends rien.

Colombot, part. - Il ne veut pas l'avouer, modeste comme tous les plongeurs.

Vernouillet, part, assis gauche. - "A vous qui des vertus nous offrez

l'assemblage..."

Il semble compter la mesure sur ses doigts.

[modifier] Scne XII

Emma, Climare, M. et Mme Colombot

Climare, parat au fond. A la cantonade. - Pas une de plus!... Allez vous

promener!

M. et Mme Colombot. - Qu'y a-t-il?

Climare. - Ce sont les cuisinires... nous ne sommes pas d'accord pour le vin,

elles demandent huit bouteilles par semaine.

Madame Colombot. - C'est trop.

Climare. - C'est de l'intemprance... J'en ai offert trois.

Colombot, Climare, lui montrant Vernouillet. - Dites donc... il prtend qu'il

ne sait pas nager.

Climare. - Qui a?...

Colombot. - Lui.

Climare, dtournant la conversation. - Savez-vous combien a fait par an, huit

bouteilles? Quatre cent seize?

Colombot. - Mais...

Climare. - C'est rvoltant.

Il le quitte. On entend un bruit de voiture.

Madame Colombot, remontant. - Une voiture!

Emma, remontant. - C'est sans doute M. Bocardon qui amne sa femme.

Climare, part. - Pourvu qu'elle ait fouill dans le chapeau.

Madame Colombot. - Mais je ne suis pas prte?... Mon mantelet...

Fausse sortie.

Emma. - Maman, et mes bracelets?

Madame Colombot. - O sont-ils?

Emma. - Dans ma corbeille.

Madame Colombot. - Fais attendre cette dame... je reviens.

Elle sort par la droite.

[modifier] Scne XIII

Emma, Climare, Colombot, Vernouillet, assis, Bocardon; puis Pitois

Climare, part. - Il est trop long monter l'escalier, il y a une femme.

Pitois, annonant. - M. Bocardon.

Bocardon, paraissant au fond. - Me voil.

Climare, part, s'panouissant. - Il est seul.

Emma, Bocardon. - Eh bien, et Madame?

Bocardon. - Vous me voyez constern... Nous allions partir, ma femme me donnait

mon chapeau... tout coup... v'lan... sa nvralgie!

Colombot. - Ah! la pauvre dame!

Emma. - Quel contre-temps!

Climare. - Nous qui nous faisions une fte... (A part.) Elle a choisi les

Tuileries...

Bocardon. - Je lui ai offert de rester pour lui tenir compagnie... elle n'a

jamais voulu.

Climare. - Parbleu!

Bocardon. - Tu dis?...

Climare. - Rien.

Emma. - C'est vraiment dsolant! Est-ce que madame Bocardon ne songe pas faire

quelque chose?

Bocardon. - Si!... je suis dcid consulter... (A Climare.) Peux-tu, demain?

Climare. - Comment? (A part.) Il me fourre de la consultation, prsent.

Bocardon. - Voil le coupon; une trs bonne loge.

Vernouillet, lui-mme. - J'ai bien un second vers, mais il a quatre pieds de

trop.

[modifier] Scne XIV

Les Mmes, Madame Colombot, avec son chapeau

Madame Colombot, un petit coffret la main, s'adressant Emma. - Ma chre

enfant, impossible de mettre la main sur tes bracelets... J'ai fouill partout

et je n'ai rien trouv que ce coffret.

Climare, le reconnaissant, part. - Ah! mon Dieu! (Haut.) O avez-vous pris

a?

Madame Colombot. - Dans la corbeille...

Emma, secouant le coffret. - Tiens! il y a quelque chose dedans!

Climare, part. - Les lettres d'Hlose.

Emma. - Eh bien, o est donc la clef?

Climare. - Je ne sais... (Se fouillant.) Je l'avais hier... (A part.) Pas de

clef, je suis sauv!

Pitois, s'avanant et remettant la clef Emma. - La voici; je l'ai trouve ce

matin dans la poche de votre gilet.

Climare, bas, bourrant Pitois. - Butor!... animal!...

Pitois. - Quoi donc?

Climare, part. - Et Vernouillet! Vernouillet qui est l!

Emma, qui a ouvert le coffret, gagnant la droite. - Des lettres!

Climare, part. - Patatras!

Emma. - Une criture de femme!... elles sont signes!...

Climare, demi-voix et vivement. - Taisez-vous!... pas devant lui!

Tous, except Vernouillet. - Comment?...

Climare, bas, montrant Vernouillet. - Le mari! silence!... c'est le mari!

M. et Mme Colombot. - Hein?

Emma. - Ah! monsieur, c'est indigne!...

Bocardon, bas Emma. - Vous ne le saviez donc pas? Moi, je le savais.

Vernouillet, se levant, sa carte la main. - Le voil!... je le tiens!...

Emma, trs agite. - Monsieur Vernouillet, il faut que je vous parle,... que je

vous fasse enfin connatre votre ami...

Climare, bas. - Emma!

Madame Colombot, de mme. - Tais-toi!

Emma, elle va vivement vers Vernouillet. - Monsieur Vernouillet!...

Vernouillet. - Je vous coute, belle dame!

Emma, part. - Oh non! pauvre homme! (Haut, changeant d'ide.) C'est mon

mari... un excellent ami...

Vernouillet. - Oh! je le sais...

Emma. - Il serait bien heureux... si vous vouliez nous accompagner au concert...

il reste une place...

Tous. - Hein?

Bocardon, part. - Elle l'invite; elle a un bon petit caractre.

Vernouillet. - Mon Dieu! je ne demanderais pas mieux...mais, dans ma position...

c'est encore trop rcent... Le mois prochain, je ne dis pas...

Climare. - Non!... il ne le peut pas!... Allons, partons.

Emma, bas Climare. - Mais vous ne le pouvez pas non plus, monsieur.

Climare, bas - Pourquoi?

Emma, bas et ironiquement. - C'est encore trop rcent.

Climare, bas. - Permets, chre amie...

Emma, Vernouillet. - Voil M. Climare qui insiste pour vous tenir

compagnie...

Climare. - Moi?

Vernouillet. - Ah! qu'il est bon! Mais je ne souffrirai pas...

Emma, rsolument. - Mon mari connat ses devoirs... il restera!

Climare, bas. - Mais...

Emma, bas, avec nergie. - Il ne vous manquerait plus que d'avoir le courage de

l'ingratitude... Je vous dfends de m'accompagner.

Elle remonte, ainsi que M et Mme Colombot.

Climare, part, sur l'avant-scne. - Bon! nous voil brouills!

Vernouillet, Climare. - Si vous le voulez, nous ferons une petite partie

comme autrefois...

Bocardon. - Une partie?

Vernouillet, il rentre gauche. - Je vais chercher la table.

Emma, du fond. - Venez-vous, monsieur Bocardon?

Bocardon, hsitant. - C'est que... la musique italienne... (A part.) Une

partie!... (Haut.) Ma femme est encore bien souffrante!... je vais chercher la

table.

Elle rentre gauche.

Climare, qui est remont, sa femme. - Voyons... Emma...

Emma. - Laissez-moi, monsieur.

Madame Colombot. - Ah!... mon gendre!

Bocardon et Vernouillet, entrant. - Voil la table!

Ils la posent au milieu du thtre, Pitois est entr apportant divers effets

pour la sortie de ses matres.

[modifier] Scne XV

Climare, Vernouillet, Bocardon, Pitois

Climare, part, redescendant. - Ah ! est-ce que je vais traner toute ma vie

ce cabriolet deux roues?

Emma, madame Colombot et Colombot font leurs prparatifs de sortie. Pitois se

tient au fond, gauche; Vernouillet et Bocardon s'occupent la table de jeu.

Climare est remont prs d'Emma et cherche se soustraire la partie

propose.

Ensemble

Air d'Offenbach

Emma et Climare

Lorsque je rvais un plaisir,

Quelle insupportable journe!

Voil l'affreuse destine

Que me rserve l'avenir.

M. et Mme Colombot et Pitois

Lorsqu'elle rvait un plaisir,

Quelle insupportable journe!

Voil la triste destine

Que lui rserve l'avenir.

Bocardon et Vernouillet

Ah! pour nous quel charmant plaisir.

Et quelle agrable journe!

Comme autrefois la destine

A pris soin de nous runir.

Climare, part, continuant l'air

C'est le chtiment qui commence!...

Vernouillet, le prenant par le bras

Allons!

Bocardon, le forant s'asseoir

Place-toi l!

Climare, s'asseyant

Bravo!

Me voil condamn d'avance

A trois heures de domino!

(S'asseyant. Parl, pendant que Vernouillet remue les dominos.) Je boude!

Pendant la reprise, Climare s'est assis avec humeur. Emma, M. et madame

Colombot sortent par le fond. Climare veut les suivre et fait divers mouvements

pour partir; mais Vernouillet et Bocardon le forcent rester assis.

[modifier] Acte III

Un salon de campagne, trs lgant, avec trois portes au fond, ouvrant sur un

jardin et garnies de stores. - Portes latrales, au premier et troisime plan;

une table ouvrage, gauche; chaises et tabourets. - A droite, chaises,

fauteuils, etc. - Deux jardinires dans les pans coups.

[modifier] Scne premire

M. et Mme Colombot; puis Emma; puis Climare

Colombot, venant de gauche avec sa femme. - Ah! j'ai bien djeun!

Madame Colombot. - Vous avez mang comme un ogre...

Colombot. - Oui!... l'air de la campagne me fait du bien... Excellente ide qu'a

eue mon gendre de louer cette maison...

Madame Colombot. - Ca n'a pas t long: en cinq minutes tout a t conclu...

Colombot. - Une heure aprs, nous quittions Paris... avec deux voitures de

dmnagement.

Madame Colombot. - Et, depuis huit jours, nous voil installs ici...

Auteuil!...

Colombot. - En pleine lune de miel!... ils roucoulent! Ca me rappelle le temps

o nous...

Madame Colombot. - Taisez-vous donc!...

Colombot. - Oui... O est le journal?

Madame Colombot, le prenant sur la table. - Le Constitutionnel?... Le voil!

Colombot. - Encore sous bande... Climare est si amoureux, qu'il n'a mme plus

le temps de dcacheter son journal... Ca me rappelle que, dans les commencements

de notre mariage, je lisais, un soir, ce mme Constitutionnel, a t'ennuyait, tu

l'as jet au feu... et alors...

Madame Colombot. - Mais taisez-vous donc!... je ne sais pas ce que vous avez

aujourd'hui...

Colombot, riant. - C'est la campagne!

Emma, entrant par le fond, un bouquet de fleurs la main. - Vois donc, maman,

les belles fleurs que je viens de cueillir... et dans notre jardin, s'il vous

plat!...

Madame Colombot, prenant le bouquet. - Dlicieuses!... O est donc ton mari?...

Emma. - Il achve de prendre son caf... prs du bassin... je le quitte!...

Colombot. - Alors, il va venir!... (Apercevant Climare qui parat au fond.)

Tiens! le voil!

Climare, sa tasse de caf la main. - Comment! ma petite femme, tu me laisses

seul?...

Emma. - Dame! tu n'en finis pas de prendre ton caf.

Climare, amoureusement. - Je n'en finis pas... parce que je te regarde...

Colombot, part. - Il est tonnant pour son ge!

Climare. - J'avale une gorge... comme a... et je te regarde comme ceci!...

c'est moins sucr!

Emma. - Ah! que tu es ridicule!...

Climare, part. - Elle me tutoie, maintenant!

Colombot, bas sa femme. - Sont-ils gentils! a me rappelle...

Madame Colombot, impatiente. - Monsieur Colombot, laissez-moi tranquille!

Emma. - Qu'est-ce que nous allons faire aujourd'hui?

Climare. - Ah! oui... voyons... Si nous allions nous asseoir l'ombre?

Colombot. - Non! non! il faut marcher!

Climare. - Alors, je propose une promenade en bateau...

Emma. - Oh oui! une promenade en bateau!

Climare. - Nous en prendrons deux... un pour papa et maman Colombot... et

l'autre...

Madame Colombot. - Pourquoi deux?

Climare. - Comme Venise... chacun sa gondole... vous passerez devant...

Colombot. - Mais non... il vaut mieux tre ensemble... Nous descendrons la Seine

jusqu' Saint-Cloud.

Emma. - Ah! ce sera charmant!

Climare. - C'est convenu! deux heures, nous levons l'ancre... (Tirant un

morceau de pain de sa poche.) Ah! tenez, beau-pre, une crote de pain pour vos

poissons rouges...

Colombot. - J'en ai dj plein mes poches... mais a ne fait rien... ils vont se

rgaler...

Climare. - Vous faites des tudes sur le poisson rouge?

Colombot. - C'est un peuple trs intressant... ils me reconnaissent...

Emma. - Vraiment?

Colombot, s'adressant aux dames. - Ils approchent quand j'arrive... et ils me

regardent avec des yeux d'un doux... Quand ils seront apprivoiss, nous

jetterons le filet, et nous les mangerons.

Emma. - Oh! papa!

Madame Colombot. - Est-ce que a se mange, les poissons rouges?

Colombot. - Pourquoi pas?... on mange bien des crevisses... (A sa femme.) Viens

avec moi... tu verras leurs petits yeux...

Madame Colombot, lui donnant le bras. - Et, en revenant, nous compterons les

pches.

M. et Mme Colombot sortent par le fond.

[modifier] Scne II

Climare, Emma, tous deux table

Climare. - Enfin, ils sont partis!... nous voil seuls... tous les deux...

Emma, assise. - Il me semble que a nous arrive souvent.

Climare. - Je m'applaudis tous les jours d'avoir lou cette campagne!... Un

jardin charmant... un rocher... et un labyrinthe... Veux-tu venir dans le

labyrinthe?...

Emma. - Non!...

Climare. - Tu ne sais pas, je rve une construction dans notre jardin...

Emma. - Comment?

Climare. - Oh! une petite construction... Une volire... J'ai fait demander

l'architecte...

Emma. - Qu'est-ce que tu veux faire d'une volire?

Climare. - C'est une btise... une superstition, si tu veux... Je voudrais y

mettre des tourterelles...

Emma, se levant. - Voil une autre ide, prsent!

Climare, la suivant. - Ton pre a ses poissons rouges!... J'aurai mes

tourterelles... Chaque ge a ses petits vices.

Emma. - Tiens, tu deviens fou!

Climare, lui prenant le bras. - Il y a de quoi le devenir... Je suis si

heureux, ici... loin du bruit... loin du monde...

Emma, souriant. - Loin de M. Vernouillet, surtout...

Climare, demi-ton de reproche. Ah! Emma!... c'est de la mchancet!... Tu

m'avais promis de ne plus m'en parler.

Emma. - Moi?

Climare. - Oui... tu m'as pardonn... Lundi, tu m'as pardonn!...

Emma, baissant les yeux. - Je vous ai pardonn... mais je vous en veux

toujours... Une pareille conduite...

Climare. - D'abord, je ne te connaissais pas... Et puis, j'tais jeune... j'ai

t entran... Mais, c'est ma seule faute... mon seul crime... car c'en est un!

Emma. - Est-ce bien vrai, monsieur?

Climare. - Je l'ai jur... sur la photographie de ta mre... Veux-tu que je

recommence?

Emma. - C'est inutile!...

Climare. - D'ailleurs, tu penses bien qu'un jeune homme qui s'est laiss

prendre une fois n'a pas envie de recommencer...

Emma. - Ca, je le crois... Dis donc, j'ai fait un drle de rve cette nuit...

Climare. - Ah! en tais-je?

Emma. - Non... j'ai rv que M. Vernouillet venait te relancer jusqu'ici... avec

un jeu de dominos la main!

Climare. - Par exemple!... je l'en dfie bien!...

Emma. - Pourquoi?

Climare. - Voici ce que je lui ai crit en partant: "Cher ami, j'ai t pris

cette nuit d'un violent accs de fivre..."

Emma. - Menteur!

Climare. - "Mon mdecin m'ordonne de changer d'air...Je pars pour la

campagne... Venez me voir ds que vous aurez un moment."

Emma. - Eh bien!... il va venir...

Climare. - Non... (Riant.) J'ai oubli de lui donner mon adresse...

Emma, riant. - Comment?

Climare. - Et, comme notre concierge Paris ne la connat pas... il peut

chercher!

Emma. - Et ton autre ami, M. Bocardon?

Climare. - Je lui ai envoy la mme circulaire.

Emma. - Oh! pourquoi?

Climare. - Ce que j'ai fait pour l'un, je l'ai toujours fait pour l'autre.

[modifier] Scne III

Les Mmes, Pitois

Pitois, entrant. Monsieur... une visite!

Emma. - Une visite!

Climare. - Quelque voisin de campagne, sans doute... Je n'y suis pas!

Pitois, bas Climare. - Monsieur... c'est votre rhumatisme... le numro un.

Climare. - Vernouillet!

Emma. - M. Vernouillet!

Climare. - Allons donc!... c'est impossible!

Pitois, apercevant Vernouillet qui entre. - Tenez!...voyez plutt!

[modifier] Scne IV

Climare, Vernouillet, Emma

Vernouillet, entrant avec une petite malle et un sac de nuit, courant Climare

et l'embrassant. - Ah! mon ami! mon ami!

Climare. - Cher Vernouillet! (A part.) D'o tombe-t-il?

Vernouillet. - Vous tes lev... Quelle imprudence!... Mais o avez-vous pris

cette mauvaise fivre?

Climare. - Dame!... vous savez... Je ne pensais rien, et tout coup...

(Frissonnant.) Brrr!

Vernouillet. - Vous tes rouge... c'est l'accs qui va venir... Il faut vous

coucher.

Climare. - Permettez!

Emma, se moquant de lui. - Mon ami, veux-tu qu'on bassine ton lit?

Climare, part. - Elle se moque de moi. (Haut.) Merci, a va mieux... Je me

sens trs bien!...

Vernouillet. - Heureusement, me voil! Je me constitue votre garde-malade... car

je vois que Madame n'y entend rien... Je coucherai dans votre chambre.

Climare, faisant un mouvement. - Ah! non!

Vernouillet, vivement. - J'ai dans ma malle une petite pharmacie de voyage: de

l'mtique, de la magnsie, de l'arnica, du taffetas d'Angleterre. Nous vous

donnerons tout cela... pas la fois.

Climare. - J'ose l'esprer...

Vernouillet. - En attendant, je vais vous faire prparer une petite tisane... du

miel, de la laitue et une pomme de reinette coupe en quatre.

Climare. - Pourquoi en quatre?...

Vernouillet. - C'tait la tisane de ma femme. (Il soupire.) Ah! pauvre Hlose!

Climare, bas, voulant le faire taire. - Chut! chut!

Vernouillet. - Quoi? vous souffrez?

Climare. - Non!

Vernouillet. - Je suis sr que vous m'avez accus en ne me voyant pas venir...

Climare. - Moi?... Ah bien, vous ne me connaissez pas!

Vernouillet. - Mais ce n'est pas ma faute... Votre lettre me disait bien: "Venez

me voir!..." mais vous avez oubli de me donner votre adresse.

Climare. - Ah bah!... pas possible!...

Emma. - Quelle tourderie!...

Vernouillet. - Voil huit jours que je vous cherche! Mais j'ai eu un clair...

un clair du coeur!... Je me suis rappel que vous tiez abonn au

Constitutionnel.

Climare. - Bon!

Vernouillet. - Je me suis dit: "Il doit se faire envoyer son journal la

campagne"; je suis all au bureau... On a refus de donner votre adresse sans un

mot de vous... Je leur ai expliqu que je ne pouvais pas apporter un mot devous,

puisque je ne savais pas o vous tiez... Alors, on m'a ferm le guichet sur le

nez.

Climare, part. - Trs bien, voil un bon journal! Je vais renouveler mon

abonnement.

Vernouillet. - Je ne me suis pas rebut... j'ai demand un rendez-vous au

rdacteur en chef... pour une communication importante... Il m'a reu... Je lui

ai expos ma demande; il m'a renvoy au grant, qui m'a renvoy au chef des

dparts de la province, qui m'a renvoy celui de Paris, qui m'a renvoy

celui de la banlieue... Ca a dur quatre heures... Enfin, j'ai vu votre bande:

Auteuil, rue La Fontaine, 44... Votre abonnement finit le 1er octobre... Et me

voil!...

Climare, lui serrant la main. - Oh! merci! (A part.) Je me dsabonne.

Vernouillet. - L'amiti rend l'homme ingnieux!... il faut tcher de transpirer.

[modifier] Scne V

Les Mmes, M. et Mme Colombot, Bocardon

Colombot, en dehors. - Entrez donc, monsieur Bocardon.

Bocardon, paraissant au fond. Il porte un chapeau gris. A la cantonade. - A la

porte! Minotaure! couchez l! couchez l!

Emma. - M. Bocardon!

Climare, part. - Trs bien! nous voil au complet!

Bocardon, apercevant Vernouillet. - M. Vernouillet!

Madame Colombot. - Quel heureux hasard!

Bocardon, Climare. - Eh bien, tu peux te vanter d'tre un joli tourneau!...

tu m'cris: "Viens me voir!..." et tu ne me donnes pas ton adresse!

Vernouillet. - Comme moi!

Climare. - Alors, comment as-tu fait pour me dcouvrir?

Bocardon. - C'est un miracle... tu as de la chance, toi!... Je cherche une

maison de campagne pour ma femme... Alors, ce matin, je me promenais dans

Auteuil, m'arrtant chaque porte devant les criteaux... lorsque tout

coup... au numro 44... Minotaure... mon chien... se dresse sur ses deux pattes

de derrire... comme a. Jel'appelle... il refuse d'aller plus loin... et il me

regarde toujours comme a... Alors, je me dis: "Climare est ici!" Je sonne, je

reconnais Pitois... Minotaure t'avait senti!

Colombot. - C'est prodigieux!

Madame Colombot. - Quel instinct!

Bocardon, Climare. - Il t'aime bien, Minotaure!

Climare, part. - Je lui rserve une boulette, celui-l!

Bocardon, Climare. - Puisque je t'ai retrouv... je passe la journe avec

toi...

Vernouillet, part. - Ils vont le fatiguer.

Bocardon. - Je devais aller chez Lon pour lui demander des renseignements...

j'irai demain...

Climare. - Mon ami, il ne faut pas te gner...

Bocardon. - Non... il s'agit des Nord... ce n'est pas press...

Climare, part. - De mon temps, il tait plus exact... C'est un facteur qui se

drange!...

Pitois, entrant. - Monsieur... c'est l'architecte qui vient pour la volire...

Climare. - Trs bien! j'y vais...

Vernouillet. - O est ma chambre?...

Colombot, remontant et indiquant la porte de droite. - Par ici... venez...

Madame Colombot. - Nous allons vous installer.

M. et Mme Colombot, Emma

Air du Pince-nez

Sans perdre un seul instant

Entrez dans cet appartement;

Vous y bien recevoir

Est notre plus fervent espoir.

Vernouillet

Sans perdre un seul instant

Entrons dans cet appartement;

Aujourd'hui, j'ai l'espoir

Qu'ils doivent m'y bien recevoir.

Bocardon

Sans perdre un seul instant,

Entrez dans cet appartement;

Ayez donc bon espoir,

On va vous y bien recevoir.

Ils sortent par la droite, except Climare, qui sort par le fond.

[modifier] Scne VI

Bocardon, Emma

Bocardon. - Je viens de voir une maison ravissante... ct de la vtre...

J'attends Climare pour la louer...

Emma, assise droite et travaillant une tapisserie. - Comment!... nous

serions voisins?

Bocardon, qui a pris une chaise, mais sans s'asseoir. - Porte porte... Le

soir, ma femme viendrait... elle travaillerait pendant que nous ferions notre

petit bzigue...

Emma. - Oh! ce serait charmant!...

Bocardon. - Ce n'est pas pour la vanter... mais je crois que Ninette vous

plaira... elle est tout fait dans votre genre... c'est une femme

d'intrieur... (Confidentiellement.) Elle raccommode!

Emma. - Vraiment?

Bocardon. - Je ne lui reproche que d'tre un peu timide... Nous ne voyons

personne... except Lon... Et encore, c'est moi qui l'ai exig... Elle le

trouve nul, ce jeune homme.

Emma. - Alors, pourquoi le recevez-vous?

Bocardon. - Oh!... un parent! La premire fois que je vous amnerai Ninette, je

suis sr qu'elle aura peur... elle est bte pour a!

Emma. - Mais c'est moi lui faire la premire visite... Je la lui dois... et

depuis longtemps...

Bocardon. - Faut-il vous parler franchement?... Eh bien, allez-y plus tt que

plus tard...

Emma. - Pourquoi?

Bocardon. - J'ai mes raisons... je ne dis rien... mais j'y vois clair... Chaque

fois que je prononce le nom de Climare,... elle lude... elle me rpond par

celui de Lon... qu'elle ne peut pas souffrir... Je crois qu'elle est vexe de

n'avoir pas encore reu votre visite.

Emma, se lve. - Oh! mais j'irai aujourd'hui mme.

Bocardon. - Justement, c'est son jour.

Emma. - Nous devions faire une promenade en bateau; mais nous la remettrons

demain...

Pitois, entrant, Bocardon. - Monsieur, c'est votre dogue...

Bocardon. - Minotaure?... c'est un terre-neuve!

Pitois. - Il est dans l'antichambre, en train de ronger le manteau gris.

Emma. - Le manteau de maman!

Bocardon. - Et tu ne l'as pas empch?...

Pitois. - Non monsieur: il montre les dents...

Bocardon. - Attends!... je vais l'attacher. (Il sort par le fond avec Pitois, en

criant:) Minotaure!... Minotaure!

[modifier] Scne VII

Emma; puis Climare; puis Vernouillet

Emma, seule. - Eh bien, maman va tre contente... un manteau tout neuf!...

Climare, entrant. - La volire est commande... cinq mtres sur trois... cinq

mtres de tourterelles!

Emma. - Mon ami, j'ai une bonne nouvelle t'apprendre... Nous allons avoir un

nouveau voisin...

Climare. - Tiens!... Qui a?

Emma. - Tu ne devines pas?... M. et madame Bocardon!

Climare. - Comment!... O a?

Emma. - Ici!... ils vont louer la maison ct de la ntre.

Climare, part. - C'est de la glu!

Emma. - Nous leur devons une visite... il faut la leur faire...

Climare. - Ca ne presse pas...

Emma. - Aujourd'hui... j'ai promis...

Climare. - Aujourd'hui!...

Emma. - Nous prendrons une voiture... c'est l'affaire d'une heure... Va

t'habiller.

Climare. - Ma chre amie, je suis dsol d'avoir quelque chose te refuser...

mais j'ai des raisons... des raisons personnelles pour ajourner cette visite...

Emma. - Tu n'y penses pas... tu vas chagriner de vieux amis... blesser madame

Bocardon, une si excellente dame, simple, timide mme...

Climare. - Elle, timide?... comme un carabinier!

Emma. - Dcidment, mon ami, M. Bocardon disait vrai l'autre jour... tu n'aimes

pas sa femme...

Climare. - Pas beaucoup... je l'avoue... et, s'il faut te le dire, je ne tiens

pas ce que tu fasses sa connaissance...

Emma. - Pourquoi?

Climare. - Pourquoi?... pourquoi?... parce que...

Emma. - Mais encore?...

Climare. - Madame Bocardon n'est pas une personne voir... L!

Emma. - Elle!... une femme de mnage... une femme d'intrieur!...

Climare, entre ses dents. - Et d'extrieur!...

Emma. - Qu'est-ce que tu dis?...

Climare. - Je dis... je dis que madame Bocardon est une femme un peu lgre.

Emma. - Qu'est-ce que tu entends par l?

Climare. - Elle a des intrigues...

Emma. - Comment!...

Climare. - Ne le rpte pas!... avec Lon... mon successeur... (Se reprenant

vivement.) Son cousin!

Emma. - Allons donc! c'est impossible!...

Climare. - Je te dis qu'ils s'crivent... ils sont en correspondance.

Emma. - C'est une calomnie!

Climare. - Tu ne me crois pas... O est le chapeau?... (Apercevant le chapeau

de Bocardon sur un meuble.) Il est l... trs bien! (A Emma.) Qu'est-ce que tu

dirais si je faisais apparatre, l'instant mme, une lettre de la timide

madame Bocardon... adresse son cousin?

Emma. - Tu as surpris une lettre?...

Climare. - Fais-moi le plaisir d'aller chercher cet imperturbable chapeau gris

qui s'panouit l-bas...

Emma, allant prendre le chapeau. - Ce chapeau... le voil... mais je ne

comprends pas...

Climare. - Maintenant, regarde sous la coiffe... (L'arrtant.) Attends... il

faut te dire, auparavant, que Ninette... que madame Ninette Bocardon, manque

compltement de confiance dans l'administration des postes... alors elle glisse

ses petits panchements... franco... dans le chapeau de son mari.

Emma, souponnant. - Ah!... comment le savez-vous?

Climare, embarrass. - Moi?... c'est... c'est Lon... ce bavard de Lon qui me

l'a dit!... Maintenant, fouille et tu trouveras...

Emma, visitant le chapeau. - Je ne vois rien...

Climare. - C'est impossible!... (A part.) Il a parl des Nord!... (Haut.) Sous

la coiffe... gauche!... gauche!...

Emma. - Ah! si!... un billet!

Climare. - Allons donc! (Voyant sa femme qui dplie le billet.) Eh bien, que

fais-tu?

Emma. - Il faut absolument que je sache...

Climare, vivement. - Ne lis pas le post-scriptum!... (A part.) Ils sont

gnralement trs vigoureux!

Emma, lisant. - "Mon doux Climare..."

Climare, bondissant. - Hein?

Emma, lisant. - "Vous avez tort d'tre jaloux, vous savez bien que je vous

aime..."

Climare, part. - Sapristi! son chapeau de l'anne dernire!... une vieille

lettre oublie!

Emma. - Oh! monsieur! c'est affreux! c'est indigne!

Climare. - Non... je vais t'expliquer...

Emma, pleurant. - Laissez-moi! je ne veux plus vous parler! je vous dteste!

Climare, prenant le chapeau. - Animal, va! tu ne peux pas acheter un chapeau

neuf.

Il le jette tout aplati sur un meuble.

Emma. - Hier, M. Vernouillet!... aujourd'hui, M. Bocardon!... Ah ! monsieur,

tous vos amis ont donc t... mis contribution?...

Climare. - Oh! quelle ide!

Emma. - Donnez-moi tout de suite la liste de ces messieurs... je saurai quoi

m'en tenir...

Climare. - C'est la fin... je te jure que c'est la fin!

Emma. - Elle est donc bien jolie, cette madame Bocardon?

Climare. - Du tout!... un nez en trompette... une bouche norme... un menton de

galoche... des yeux...

Emma. - Eh bien, alors?...

Climare. - J'tais jeune... j'ai t entran...

Emma. - Aprs huit jours de mariage!

Climare. - Mais tu n'as pas compris... le chapeau... c'est le chapeau de

l'anne dernire! Voyons... rflchis seulement une minute... Depuis huit jours,

je ne te quitte pas... je ne suis pas sorti une seule fois... (Prenant la lettre

des mains de sa femme.) D'ailleurs, regarde ce papier, il est vieux il est

jaune, il est fan... (Apercevant la date.) Tiens!... 62!... elle a dat!...

(Embrassant le papier.) Oh! merci!

Emma, vivement. - Comment, monsieur!

Climare. - C'est la date que j'embrasse!... (Vernouillet parat la porte de

droite.) Es-tu convaincue, maintenant?

Emma. - Oui!... mais vous n'en avez pas moins t l'amant de madame Bocardon!

Vernouillet, qui est entr et qui a entendu. - Ah bah!... lui?

Climare, Emma, voyant Vernouillet. - Silence!...

Vernouillet. - Je vous demande pardon... j'ai entendu sans le vouloir...

Climare, part. - Bien! a se rpand!... tout l'heure on va le faire

afficher!

Vernouillet, riant. - Ce pauvre M. Bocardon!... Du reste, il a bien une tte

a!

Climare. - Vernouillet, je vous jure que vous avez tort de rire de a... vous

surtout!

Vernouillet. - Pourquoi, moi surtout?

On entend Bocardon crier aprs son chien.

Climare. - Chut!... le mari!...

Climare se dirige vers la table de gauche, o Emma vient de s'asseoir et

travaille une tapisserie.

[modifier] Scne VIII

Climare, Emma, Bocardon, Vernouillet

Bocardon, entrant du fond. - Je viens d'attacher Minotaure... il ne voulait pas

me suivre... il te sentait. Ah! il t'aime bien, Minotaure!

Emma, part. - La vue de ces deux hommes m'est insupportable!

Bocardon. - A propos de Minotaure!... a me rappelle une histoire bien drle. (A

Emma.) Vous allez rire... Un soir, je rentrais chez moi avec mon chien... que je

venais de promener... Je le promne tous les soirs... j'arrive dans la chambre

de ma femme... Tout coup, Minotaure s'lance contre la porte de l'armoire...

il se met gratter... aboyer! Je me dis: "C'est un rat... ou un voleur..."

J'ouvre l'armoire... c'tait Climare!

Climare, part. - Que le diable t'emporte!

Vernouillet, part. - Il est maladroit de raconter a!

Bocardon. - C'est ma femme qui l'avait fait cacher pour voir si Minotaure le

sentirait... (Gaiement.) Il l'a senti!...

Emma, avec dpit. - Ah!... c'est trs plaisant!

Bocardon. - N'est-ce pas qu'elle est drle?

Vernouillet, bas Bocardon. - Taisez-vous donc!

Bocardon, tonn. - Pourquoi?...

Vernouillet, Emma, pour dtourner son attention. - Ma femme avait un perroquet

encore plus extraordinaire que votre chien... Climare prenait plaisir

l'instruire...

Climare, part. - Allons, le perroquet maintenant!

Vernouillet. - Sa cage tait dans l'antichambre... et, chaque fois qu'il me

voyait rentrer, il criait: "Voil Monsieur! voil Monsieur!"

Emma, dpite. - En effet... c'tait trs commode...

Bocardon, part. - Il conte a la femme... Est-il bte!

Vernouillet. - Je n'avais pas besoin de me faire annoncer...

Bocardon, bas Vernouillet. - Taisez-vous donc! taisez-vous donc!

Vernouillet. - Pourquoi?

Climare. - Avez-vous vu les nouvelles constructions de l'Opra?

Bocardon. - Non!... je ne suis pas all l'Opra depuis notre pari...

Climare, part. - Bien!... le pari!... Pas de chance!

Emma. - Quel pari?

Climare. - Rien! a ne peut pas se raconter.

Bocardon. - Figurez-vous, madame, que j'avais reu d'Alger un burnous arabe...

Climare. - Et il paria qu'il ferait le tour du Champ-de-Mars avec deux pots de

moutarde.

Bocardon. - Mais non... que j'irais m'asseoir l'orchestre de l'Opra.

Climare. - C'est un autre pari, a...

Bocardon. - Je me prsentai au contrle en disant: "Mamamuth... karamba..."

Climare, cherchant dtourner la conversation. - Arriv l'Ecole militaire...

un monument superbe, en pierre de taille.

Bocardon. - Permets...

Climare, remontant. - Allons faire un tour de jardin!...

Bocardon. - Bref... il perdit...

Climare. - Eh bien, oui!... j'ai perdu!... Allons voir les poissons rouges...

Bocardon. - Et, comme nous avions pari une discrtion,il fut oblig de conduire

Ninette Chalon-sur-Sane... chez sa tante... Il tait furieux!

Emma, part. - Oh! c'est intolrable!

Vernouillet, Climare. - Il n'a aucun tact! aucun tact!

Bocardon, regardant le tabouret sur lequel Emma a pos ses pieds. - Tiens! je le

reconnais...

Emma. - Quoi donc?

Bocardon. - Ce tabouret... c'est l'ouvrage de Ninette... (Emma se lve et le

repousse violemment.) Ae!

Emma. - Oh! je n'y tiens plus!

Bocardon, Climare. - Qu'a-t-elle donc?...

Climare, vivement et bas. - Une crampe! c'est Vernouillet qui l'agace!

Bocardon, part. - Je comprends a!...

Climare. - Emmne-le!

Bocardon, haut. - Papa Vernouillet... je vous propose une partie de billard...

Vernouillet. - Oh! merci!... le billard...

Climare, bas Vernouillet. - Acceptez!... il exaspre ma femme!

Vernouillet, part. - Je comprends a...

Climare. - Emmenez-le...

Vernouillet. - Allons!... mais nous ne jouerons pas d'argent!...

Climare. - L'honneur! l'honneur!

Vernouillet, riant. - Oui, l'honneur!...

Ils sortent par la droite.

[modifier] Scne IX

Climare, Emma; puis Pitois

Emma. - Enfin!... ils sont partis!

Climare. - Oui... ils sont un peu... ennuyeux!

Emma. - Ennuyeux?... ils sont odieux!... avec leurs souvenirs!... il m'a fallu

essuyer pendant une heure le rcit de vos fredaines!...

Climare. - Voyons, Emma...

Emma. - C'est intolrable! vous devriez au moins m'pargner la vue de vos... de

ces messieurs!

Climare. - Mais je ne tiens pas plus que toi les recevoir!

Emma. - Alors, renvoyez-les...

Climare. - Sous quel prtexte?

Emma. - Cela vous regarde! Mais je vous dclare que je ne veux plus me trouver

avec eux... S'ils restent... je partirai!...

Climare. - Mais...

Emma. - Eux ou moi... choisissez!...

Elle sort.

Climare. - Choisissez!... Parbleu!... je choisis ma femme!... Mais le moyen? Si

je donne cong Vernouillet... ses soupons vont lui revenir... il a des ides

si larges sur l'emploi du pistolet... Aprs tout, moi, je ne peux pas lui en

vouloir, ce bonhomme... (Souriant.) Pendant cinq ans, il a t trs

hospitalier.

Pitois, entrant. - Monsieur!...

Climare. - Quoi?

Pitois. - Le dogue a mang sa corde... et il gratte dans les corbeilles...

Climare. - Eh! qu'est-ce que a me fait?

Pitois. - Voil le fruit d'une jeunesse passionne... on vous amne des chiens

qu'on n'a pas le droit de renvoyer... C'est le chtiment!

Climare. - Ah ! me laisseras-tu tranquille avec tes rflexions!...

Pitois. - Puisqu'il a le droit de gratter... qu'il gratte!

[modifier] Scne X

Climare, Pitois, Colombot

Colombot, entrant par la gauche. - Mon gendre... j'ai vous parler.

Climare, Pitois. - Laisse-nous! (Pitois sort.) De quoi s'agit-il, beau-pre?

Colombot. - Monsieur, je quitte ma fille... elle m'a tout appris... c'est

rvoltant! Un... passe encore!... mais deux... Ah ! c'tait donc une

profession chez vous?

Climare. - Ah permettez, beau-pre, mon pass n'appartient pas ma femme...

Colombot. - Soit!... mais il ne faut pas qu'il vienne s'installer dans votre

mnage... votre pass! et qu'il yraconte des histoires de chien et de

perroquet... biscornues!

Climare. - Qu'y faire?

Colombot. - Je vous prviens que ces dames font leurs paquets.

Climare. - Comment! ma femme?...

Colombot, d'un ton doux. - Autorisez-vous ma fille emporter les bijoux de la

corbeille?

Climare. - Eh! qu'elle emporte tout... mais qu'elle reste!

Colombot. - Comment voulez-vous qu'elle emporte... si elle reste?

Climare. - Mais je ne veux pas qu'elle parte!

Colombot. - Voici son ultimatum: "Si dans dix minutes vous n'avez pas congdi

vos deux..."

Climare. - Allez! dites le mot!

Colombot, firement. - Non, monsieur, je ne le dirai pas! vos deux commensaux,

c'est nous qui partirons!...

Climare. - Mais comment? que leur dire?

Colombot. - Dites-leur la chose...

Climare. - C'est a... aprs dner... au dessert! Vous tes fou, beau-pre!

Colombot. - Est-ce que ces gens-l m'intressent! Voulez-vous que je m'en

charge?

Climare, vivement. - Non!

Colombot. - Comme vous voudrez! Mais ma fille ne doit pas souffrir de vos

dportements, et, ds que les paquets seront faits, nous partirons!

Bocardon et Vernouillet entrent sur ces derniers mots.

[modifier] Scne XI

Les Mmes, Bocardon et Vernouillet

Vernouillet. - Des paquets?

Bocardon. - Qui est-ce qui part?

Climare, bas Colombot. - Attendez!... j'ai un moyen! (Haut.) Mes amis... vous

me voyez navr... il va falloir nous sparer...

Vernouillet. - Nous sparer?

Bocardon. - Jamais!

Climare, leur serrant la main. - Merci... merci... pour cemot!... Mon mdecin

me quitte l'instant... il m'a trouv quelque chose dans les voies

respiratoires.

Vernouillet et Bocardon. - La poitrine?

Climare. - Ce n'est pas prcisment... l... C'est une sueur des bronches... et

il m'a ordonn un sjour de quelques mois sous le beau ciel de l'Italie...

Venise!

Colombot, part. - C'est trs adroit!

Vernouillet. - Ah! mon pauvre ami!

Bocardon. - Quel coup!...

Vernouillet. - Mais j'y pense... vous n'avez personne pour vous soigner.

Climare. - Ma femme...

Vernouillet. - Elle n'y entend rien!... moi, je suis libre, je suis en

vacances... je pars avec vous!

Colombot. - Comment?

Climare, part. - Un crampon!

Bocardon, passant. - Une ide! Ninette me tourmente depuis longtemps pour voir

l'Italie... Si, au lieu de louer une maison de campagne... oui... nous partons

avec toi!

Climare, part. - Ah! il n'est pas possible... ils sont visss!...

Il remonte un peu.

Colombot, d'un ton dtermin. - Allons, il faut en finir... et, puisque Climare

n'a pas le courage de vous avouer ses torts... je vais...

Climare, allant Colombot, bas et vivement. - Non! laissez-moi leur dire...

Tous. - Quoi?

Climare, part. - Je les tiens. (Haut Vernouillet et Bocardon.) Mes amis,

vous saurez tout... ce voyage dont je vous parlais tout l'heure... c'est une

fuite... une fugue!...

Tous. - Comment?

Climare. - Je suis ruin, poursuivi, traqu! la Bourse...

Colombot. - Comment! mon gendre...?

Climare, bas Colombot. Taisez-vous donc! vous ne comprenez rien. (Aux

autres.) Enfin je dois... neuf cent soixante-quatorze mille francs... sans

compter les frais!

Bocardon et Vernouillet, ils remontent. - Diable!

Climare. - Oh! je ne vous demande rien!

Vernouillet, lui serrant la main. - Ah! mon pauvre ami!

Bocardon, de mme. - Mon brave ami!

Climare. - Merci, merci pour ce mot... mais je me relverai... on me propose

une affaire magnifique... il s'agit defabriquer du zinc avec de la terre de

bruyre... c'est un secret... n'en parlez pas!

Bocardon. - Oh!

Vernouillet. - Soyez tranquille.

Climare. - Et c'est ici que j'ai besoin de toute votre amiti.

Vernouillet, lui prenant la main. - N'en doutez pas!...

Bocardon, de mme. - Compte sur moi... la vie, la mort!

Climare. - Merci, merci pour ce mot!... Il me faudrait cent mille francs!

(Bocardon et Vernouillet retirent doucement leurs mains. Voyant leur mouvement

et part.) Allons donc! (Haut.) J'aurais pu les chercher droite... ou

gauche, mais vous m'en auriez voulu...

Bocardon et Vernouillet, faiblement. - Oh! oh!

Climare, part. - Je suis en train de les dvisser... (Haut.) Alors, je vous

ai fait chacun votre part... cinquante mille francs l'un, cinquante mille

francs l'autre... comme a il n'y aura pas de jaloux.

Vernouillet, embarrass. - Certainement... un vieil ami...

Bocardon, de mme. - Et dans le malheur encore! c'est sacr!

Ils remontent un peu.

Climare. - Diable! diable!

Colombot, bas Climare. - Vous allez voir qu'ils vont vous les prter.

Climare, bas. - Ah! s'ils font a... je les garde! (Haut.) Du reste, je ne suis

pas press, pourvu que j'aie cette somme avant cinq heures. (Tirant sa montre.)

Il en est trois.

Vernouillet, tirant sa montre. - Deux heures et demie, vous avancez...

Bocardon, de mme. - Moi, j'ai le quart...

Colombot, de mme. - Trois heures dix!...

Climare. - Enfin, peu importe!...

Vernouillet, avec aigreur. - Comment! peu importe?... c'est--dire qu'il n'y a

que votre montre qui aille bien!

Bocardon, de mme. - Oui... faut toujours lui cder... c'est fatigant la fin!

Colombot, tonn. - Qu'est-ce qu'ils ont?

Climare, part. - Remarquez que ne je leur dis rien!

Vernouillet. - Monsieur a la dplorable habitude d'imposer sa personnalit.

Bocardon. - Il fait le potentat; je soutiens, moi, qu'il est deux heures un

quart.

Vernouillet, Climare. - Alors... dites tout de suite que ma montre est une

patraque!

Bocardon, avec clat. - Patraque! la montre de ma mre!

Vernouillet. - Il insulte nos mres!

Climare, part. - Remarquez que je n'ai rien dit!

Vernouillet, se montant. - Certes, monsieur... je ne suis pas susceptible, mais

il est de ces mots...

Bocardon, de mme. - Qu'un galant homme...

Vernouillet. - Ne saurait supporter...

Bocardon. - Sans s'abdiquer soi-mme!...

Vernouillet. - Et si c'est une faon de nous faire sentir que notre prsence

vous gne...

Bocardon, avec clat, Vernouillet. - Oh! il nous flanque la porte.

Vernouillet, trs exalt. - A la porte!

Bocardon. - Partons, monsieur!...

Ils remontent.

Climare, part. - Remarquez...

Vernouillet, prs de la porte. - Je n'eusse pas cru que nos relations dussent

finir ainsi...

Bocardon, galement la porte. - Ni moi... certes! Allons-nous en!... je

souffre trop!

Vernouillet. - Oh! les amis!

Ils sortent tous les deux par le fond, au moment o Emma et madame Colombot

paraissent gauche. Colombot et Climare dansent et rient.

[modifier] Scne XII

Emma, Climare, M. et Mme Colombot; puis Pitois

Madame Colombot. - Ils dansent!

Emma. - Ils partent?

Climare. - Et pour toujours!...

Madame Colombot. - Mais que leur avez-vous fait? des amis si chauds!

Climare. - Je leur ai administr une potion calmante.

Emma et Mme Colombot. - Quoi donc?

Climare. - C'est bien simple; j'ai voulu leur emprunter de l'argent...

Colombot. - L'teignoir de l'amiti!

Emma. - Et cela a suffi!

Climare. - Rgle gnrale... on peut tout demander... tout prendre un ami...

(a part) mme sa femme! (Haut.) Mais il ne faut pas toucher sa bourse.

Pitois, entrant. - Monsieur!... le dogue emporte votre caoutchouc.

Mme Colombot. - Ah! mon Dieu! il faut courir.

Emma, vivement. - Non! ils n'auraient qu' revenir...

Climare. - Et puis... je ne suis pas fch qu'ils me prennent quelque chose...

nous sommes quittes!

Pitois, part. - Et allez donc! il me fait rougir!

Climare. - Oh! si jamais je fais la cour une femme marie...

Emma. - Eh bien, monsieur?

Climare, se reprenant. - Non! si jamais j'ai un fils... (Regardant Emma qui

baisse les yeux.) Pourquoi n'aurions-nous pas un fils?

Colombot et Mme Colombot. - Chut! chut! chut!

Climare. - Le jour o il viendra au monde... voici ce que je lui dirai: (il

semble tenir un enfant sur son bras, et fait le geste de lui donner de petites

claques) "Jeune homme, ne faites jamais la cour une femme marie. Si vos

passions dsordonnes vous entranent, je ne vous gronderai pas pour a... mais

respect la femme marie... moins qu'elle ne soit veuve!"

Choeur

Air: Mon matre a des chteaux (Chatte.)

Les beaux jours vont fleurir,

Plus d'ennuis, plus de nuage,

Rien ne viendra, je gage,

Les assombrir

A l'avenir.

Emma, au public

Air d'Yelva

De leur dpart, ce soir ma joie est grande.

Climare

Moi, sans regrets, je les ai vus partir.

Au public.

Au premier mot d'argent qu'on leur demande

Les vrais amis ne doivent pas s'enfuir.

Voil, messieurs, quelle est ma thorie:

Or, dussiez-vous me trouvez exigeant,

Montrez-vous tous mes amis, je vous prie,

En revenant nous porter votre argent.

Tous

Montrez-vous tous nos amis, je vous prie,

En revenant nous porter votre argent.

Reprise du choeur

Les beaux jours,

Etc.

RIDEAU

Rcupre de http://fr.wikisource.org/wiki/C%C3%A9limare_le_Bien-aim%C3%A9

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