Hibernatus

HIBERNATUS texte

HIBERNATUS

L'action se passe au Vsinet, de nos jours.
Le dcor :
Une de ces grandes maisons bourgeoises, cossues et sres d'elles, construites la fin de l'autre sicle, au Vsinet.
Plantation :
Un hall d'entre avec escalier, un grand salon et un petit jardin d'hiver ont t runis par suppression des cloisons.
Ce qui donne un vaste dcor, plusieurs zones distinctes. Hall et escalier sont ct jardin. La vranda du jardin d'hiver, au milieu et au fond, est dote de deux portes latrales sur le parc. Derrire l'une de ces portes, on devine un trs petit vestibule, vitr aussi, et rejoignant le hall.

Les sorties sont donc :
Ct jardin la grande baie sur le hall de l'escalier (commandant les chambres et pices, tant de l'tage que du rez-de-chausse.)
Au fond les deux portes du jardin d'hiver, sur l'extrieur. Ct cour une porte conduisant l'office.
Une seconde, au premier plan, commandant le bureau de M. de Tartas.
L'ameublement - au premier acte - est l'image du propritaire solennel, sans esprit et prtentieux. Faux pittoresque, et cet on-ne-sait--quoi de stuc qu'il y a dans les meubles des gens de cinma. Au deuxime acte l'ameublement changera ce sera celui qui figure sur la maquette de Franois Ganeau que nous reproduisons ci-dessus.

ACTE I

Noir. Trois coups. Le rideau ne se lve pas. Mais, aprs un bref motif de jazz, voix d'un speaker, la radio.

VOIX DU SPEAKER. - Vous allez entendre nos informations. Voici les toutes dernires nouvelles de l'hibern du ple Nord.
Au moment o le professeur Loriebat est sur le point de rendre publique une importante communication, nous rappelons succinctement les tapes de l'vnement biologique et humain le plus considrable de tous les temps.
Le 9 juin dernier, le bateau brise-glace norvgien L'Egdal retour d'une expdition dans les rgions arctiques, ramenait au port dans sa chambre froide sa plus sensationnelle dcouverte : le corps d'un homme pris dans un bloc de glace. Absolument intact.
Les docteurs Altmeyer et Bartoff, spcialistes de l'hibernation artificielle, accoururent en Norvge. Frapps par la vitalit du systme pileux du sujet, ils eurent l'ide de procder sa ranimation. Aprs 36 heures de rchauffement progressif, les docteurs Altmeyer et Bactoff constatrent une reprise des mouvements cardiaques, et le monde apprit avec stupeur que la momie polaire devait tre considre comme vivant encore.
(Le rideau se lve. Didier, Sylvie et Louise, la bonne, sont penchs sur le poste de radio, passionns.)

Les communiqus se succdrent, miraculeux. Et le 17 juin, les deux savants purent annoncer : Le mtabolisme a retrouv son taux normal. Le sujet peut tre tenu comme physiologiquement dshibern.

LOUISE. - Qu'est-ce que c'est, le mtabolisme ?

DIDIER. - Qu'est-ce que a peut vous faire ? Vous n'tes pas hiberne, vous, alors ?

VOIX DU SPEAKER. - Depuis quand l'homme se trouvait-il en tat de conglation ? A quelle date remontait la catastrophe de l'expdition laquelle il avait d appartenir ? Mystre. Aucun papier sur lui. Aucune marque ses vtements. Pas le moindre indice.

DIDIER. - Moralit. Faites-vous tatouer.

(Entre timide du visiteur, il attendra, dans la vranda, vaguement narquois.)

Voix DU SPEAKER. - Cependant, l'hibern pronona ses premires paroles. En franais. On savait enfin un premier point : sa nationalit.

DIDIER fredonne ironiquement La Marseillaise.
- Tra la la la...

VOIX DU SPEAKER. - Il fut transfr, Paris, l'hpital Sainte-Anne, o les mdecins ont pass la main aux psychiatres.

VOIX DU SPEAKER. - Dans un instant, vous entendrez le texte de la communication du professeur Loriebat.

DIDIER. - J'appelle papa. Il serait furax de louper a. ( Il grimpe l'escalier.)

SYLVIE. - Moi, je prviens maman. ( Elle le suit.)

(Le visiteur tousse lgrement. Louise se retourne.)

LOUISE. - Je n'avais pas vu Monsieur !

LE VISITEUR, avec un regard de respect vers le poste. - Je ne voulais pas vous dranger. Je suis bien chez Monsieur de Tartas, cinaste ?

LOUISE. - Oui, oui. Il va descendre. L'hibern, a le passionne. Vous avez entendu ? Une importante communication du professeur Loriebat. Monsieur dit qu'on a trouv qui c'est.

LE ViSITEUR, catgorique. - il ne se trompe pas.

LOUISE, tonne. - Ah I (Elle regarde le visiteur avec plus d'attention.)

LE VISITEUR. - Dites-moi, Mademoiselle... Dans la maison, on ne se doute de rien ?

LOUISE. - A quel sujet, Monsieur ?

LE VISITEUR. - De l'hibern. Parce que voil... c'est un parent de la famille.

LOUISE. - L'hibern ? Un parent de Monsieur ?

LE VISiTEUR. - De Madame, exactement.

LOUISE, dans un rflexe d'effroi. - Oh !!!

LE VISITEUR. - N'ayez pas peur. C'est un homme comme les autres. Je pensais que, comme toutes les familles o il y a un disparu, vos patrons auraient pu avoir un soupon... La puce l'oreille...

LOUISE. - Oh I Non, non I Pas de puce...

LE VISITEUR. - Tant pis !

LOUISE. - Un parent de Madame ? Ce n'est pas un premier mari ?

LE VISITEUR. - Ns I Ns ! Pas question !

(Fin de l'indicatif de la radio.)

VOIX DU SPEAKER. - Le professeur Loriebat vous parle.

(A ce moment, de Tartas apparat en haut de l'escalier.)

LOUISE. - Le patron !

LE VISITEUR, le regard sur le poste. - Eh oui ! ( Mais entendant de Tartas dgringoler l'escalier, il comprend. Il fait un geste de discrtion la bonne.)

VOIX DU PROFESSEUR LORIEBAT. - L'hibern est identifi.

DE TARTAS, arrivant aux dernires marches, triomphant. - Qu'est.ce que je disais ! ( A Didier qui le suit.) L'utopique !

(Sylvie, elle aussi, rapparat. Ni de Tartas ni les enfants ne prtent une grande attention au visiteur. L'hibern est, on le sent, d'une importance telle qu'il constitue un lien suffisant entre des gens qui ne se connaissent pas. D'ailleurs le professeur Loriebat parle et on ne songe qu' boire ses paroles.)

VOIX DU PROFESSEUR LORIEBAT. - Hier soir, le sujet dont on sait que la mmoire est encore pleine de lacunes, a tout naturellement parl de ses parents et de sa maison familiale.


DE TARTAS. - Nous y voil !

(Louise ne quitte pas des yeux le visiteur.)

VOIX DU PROFESSEUR LORIEBAT. - Noua savons donc son nom et son lieu de naissance, qui ont t aussitt vrifis - et confirms - la mairie intresse. ( Les regards de Louise vont du visiteur de Tartas et de de Tartas au visiteur.) Toutefois, ces renseignements ne seront pas encore divulgus : les pouvoirs publics estiment que la famille doit tre la premire informe, et avec les mnagements qu'impose la conjoncture.

(La voix du professeur Loriebat se tait.)

DE TARTAS, il est d'une humeur radieuse. - Rappelez-vous qu'il va en falloir des mnagements I
Je paierais cher pour voir le tableau de famille I
(Au visiteur.) Pas vous ?

L0UISE. - Monsieur justement veut parler Monsieur...

DE TARTAS. - Mais oui, mais oui, mais je suppose que Monsieur est comme tout le monde et que l'hibern passe pour lui avant tout. Non ?

LE VISITEUR. - Si, si, Monsieur.

LOUISE. - Et Madame.

DE TARTAS.- Quoi, Madame ?

( Le visiteur supplie la bonne du regard.)

VOIX DU SPEAKER. - Nos informations sont termines. Prochain bulletin ...
(Tartas coupe.)

DE TARTAS. - Eh bien, Monsieur, je suis vous. (Aux enfants.) Laissez-moi recevoir Monsieur, vous autres. (Sortie des enfants. A la bonne qui reste fascine. ) Qu'est-ce que vous avez, Louise ?
LOUISE. - Rien, rien, Monsieur. C'est cette histoire qui me remue, pas...

DE TARTAS. - a I On n'a pas fini d'en parler I

LOUISE. - Ah non ! On n'a pas fini I ... (Elle sort.)

DE TARTAS. - Alors, nous allons enfin savoir l'anne de sa naissance. Car enfin, les tricots de marin, a n'a pas boug depuis un moment ! On parle de la dernire guerre. Qui vous dit que ce n'est pas plus vieux ? Celle de 14 ? Ce n'est pas votre avis, Monsieur ?

LE ViSiTEUR. - Oh !...

DE TARTAS. - Excusez.moi, cette histoire finit par tourner toutes les ttes. Pour moi, homme de cinma, c'est particulirement fascinant.


LE VISITEUR. -- Evidemment.

DE TARTAS. - N'en parlons plus. A qui ai-je le plaisir ?

LE VISITEUR. - Mon nom ne vous dira pas grand-chose... Mais celui de mon patron, sans doute... Je suis l'assistant du professeur Loriebat.

DE TARTAS. - Du professeur Loriebat, de Sainte-Anne ? Par exemple ! Dcidment, nous ne sortons pas de l'hibern ! Qui me vaut l'honneur ? Un film ! Je parie que c'est un film !

L'ASSISTANT. - Non, Monsieur.

DE TARTAS. - Dommage. Il y a un film, voyons ! Tout fait ! J'entre en studio demain ! J'en parlerai au professeur Loriebat. Mais j'y pense, vous tes sans doute au courant, vous, Monsieur ?

L'ASSISTANT. - Eh oui, Monsieur.

DE TARTAS. - Vous savez l'anne de sa naissance ? Son nom, je m'en moque. Qu'il s'appelle Dupont ou Durand !

L'ASSISTANT. - Eh enfin...

DE TARTAS. - Si, mais l'anne de sa naissance ! Vous la savez ?

L'ASSISTANT. - Oui, Monsieur.

DE TARTAS. Vous pouvez me la dire ?

L'ASSISTANT. - Tout de suite ?

DE TARTAS. - a ne sortira pas de la famille, je vous le promets.

L'ASSISTANT. - .. 1875.

DE TARTAS. J'ai mal entendu ? 1875 ?

L'ASSISTANT. - Oui, Monsieur.

DE TARTAS. - Mil huit... Ah ! Je leur disais ! Je leur disais ! Rptez encore, Monsieur.

L'ASSISTANT. - Janvier 1875.

DE TARTAS. - Janvier 1875 ! Je triomphe ! Vous comprenez, quand je disais : il est peut-tre de l'autre sicle, on me riait au nez. Tartas l'utopique.
On va le voir, l'utopique ! 1875 ! Ah c'est trop beau ! J'appelle ma femme !

L'ASSISTANT. - Attendez ! Pas encore !

DE TARTAS. - Pas encore, vous avez raison. Quelle nouvelle ! Et j'en ai la primeur ?

L'ASSISTANT. - Oui, Monsieur.

DE TARTAS. - Ah merci, Monsieur !

L'ASSISTANT. - C'tait naturel.

DE TARTAS. - Pas du tout. Ah ! la science !

L'ASSISTANT. - La nature.

DE TARTAS. - Oui, enfin, la Nature montre ici la voie la Science. Mme pour vous, savants, a a d tre renversant !

L'ASSISTANT. - Pas tellement. Tout ce qu'il avait dit nous avait permis de le situer en 1900.

DE TARTAS. - Et, cette poque, il avait 25 ans, n'est-ce pas ?

L'ASSISTANT. - Biologiquement, il les a toujours.

DE TARTAS. - Or nous sommes en 1957. (Imprieux.) Calculez, Monsieur, veuillez calculer !

L'ASSISTANT. - Oh ! j'ai dj calcul.

DE TARTAS. - Oui, c'est vrai. 82. Il a 82 ans !

L'ASSISTANT. - Socialement, oui.

DE TARTAS. - Ah ! J'appelle ma femme.

L'ASSISTANT. - Attendez !

DE TARTAS. - Quel film ! Plus le mme ! Autre chose ! Un mlange de comique et d'humain ! Ah ! Je le tourne sance tenante ! (Eclat de rire.) Ha ha ha !!! Excusez-moi, mais chez moi, c'est le sens comique qui l'emporte. Ce vieillard de 25 ans ! Vous avez beau tre un homme de science, Monsieur, le comique de la situation ne peut vous chapper ?

L'ASSISTANT. - Mon Dieu...

DE TARTAS. - Ecoutez, supposez qu' il se soit mari, on se mariait de bonne heure en ce temps-l, et qu'' il ait des descendants…

L'ASSISTANT. - C'est le cas.

DE TARTAS. - Vous voyez ! Eh bien, vous n 'avez qu' penser la tte que vont faire ses petits-enfants, qui doivent tre des gaillards peu prs de mon ge, et vous m'accorderez que c'est irrsistible ! (Ple sourire du visiteur.) Evidemment, pas pour celui qui est charg de m'annoncer la nouvelle (Nouveau ple sourire.) Bon I Tout ceci ne me dit pas ce que le professeur Loriebat attend de mes modestes services ?

L'ASSISTANT. - Eh bien, Monsieur, justement, c'est moi.

DE TARTAS. - Pardon, c'est vous ?

L'ASSISTANT. - C'est moi qui suis charg par le professeur Loriebat d'annoncer la nouvelle.

DE TARTAS. - Non ! C'est vous ?

L'ASSISTANT. - Eh ! oui.

DE TARTAS. - Je suis dsol ! Je m'explique que vous ne partagiez pas mon hilarit. Mais dites-moi. Vous me mettez sur des charbons ardents. Si vous venez me trouver, c'est que je puis vous tre de quelque utilit I ( Il acquisce.) Je connais la famille de l'hibern ?

L'ASSISTANT. - Il y a de a, Monsieur.

DE TARTAS. -- Les Piron ! Ce sont les Piron ! Ils ont un grand-oncle piqu de Jules Verne qui avait voulu faire le Tour du Monde en 80 jours et qu'on n a jamais revu!I Ah ! la tte de Gustave Piron ! C'est trop drle! J'appelle ma femme.

L'ASSISTANT. - Non, Monsieur, ce ne sont pas les Piron. C'est une famille qui vous touche de plus prs. De trs prs.

DE TARTAS. - De trs prs ? Vous m'intriguez. Je ne vois pas laquelle ?

L'ASSISTANT. - La vtre, Monsieur.

DE TARTAS. La mienne ?


L'ASSISTANT. - Oui, Monsieur.

DE TARTAS. - Monsieur, je m'appelle Hubert Barrre de Tartas. Je connais mes anctres par leurs nom, prnoms, surnom, jusqu' Louis le Hutin. Les uns sont tombs sur les champs de bataille en pays chrtiens ou sur les terres barbares. Les autres sont morts de leur mort naturelle dans leurs chteaux. Mais je peux vous garantir qu'aucun Barrre de Tartas n'est all se faire congeler dans les mers glaces du ple Nord.

L'ASSISTANT. - L'hibern, Monsieur, en effet, n'est pas un de Tartas. Il s'appelle Paul Fournier. Fournier ? Ce nom ne vous dit rien ?

DE TARTAS. - Fournier... Fournier... J' ai un cousin Fournier... Enfin, ma femme.

L'ASSISTANT. - Et sa mre, Monsieur ? La mre de votre femme, est-ce qu'elle n'tait pas une demoiselle Fournier ?

DE TARTAS. - C'est possible. En effet. Oui ! ( Geste.) Bon. Et alors ? ( Nouveau geste.) Vous n'allez pas me dire maintenant que l'hibern est un parent de ma femme ?

L'ASSISTANT. - C'est son grand-pre, Monsieur.

DE TARTAS. - Monsieur, j'aime le comique, c'eut entendu, mais j'ai horreur de la plaisanterie I

L'ASSISTANT. - Monsieur, j' appartiens un milieu o on n' a que trs rarement l'occasion de plaisanter.

DE TARTAS. - Et d'abord, ma femme n'a jamais connu son grand-pre.

L'ASSISTANT.- Elle va le connatre, Monsieur.

MADAME, apparaissant dans l'escalier. - Hubert ! Il parat qu'il y a du nouveau sur l'hibern ?

DE TARTAS. - Ah ! oui !

MADAME. - Monsieur...

DE TARTAS. - Edme, avant toute chose, ayez la bont de bien vouloir dire monsieur que votre grand-pre est mort. Votre grand-pre Fournier. Ils sont morts tous les deux. Mais celui-l particulirement.

MADAME. - C'est une affaire d'hritage ?

DE TARTAS. - Non. Enfin, si... Bref... Figurez--vous, Edme, qu'on a identifi l'hibern.

MADAME. - Non !

DE TARTAS. - D'aprs Monsieur, il serait n en 1875. Et c'est votre grand-pre.

MADAME. - Qui est mon grand-pre ?

DE TARTAS. - L'hibern !

MADAME. - Mon grand-pre ? (Elle clate brusquement de rire.)

DE TARTAS. - Vous voyez !

MADAME - Je vous demande pardon, mais aussi, c'est trop drle, coutez ! Voil une histoire qui rvolutionne la terre entire. Vous ne pouvez pas faire un pas. Chez les fournisseurs. Dans la rue. Chez le coiffeur. Les amis. Au tlphone. On a interdit de le photographier, on ne sait pas comment il est, les seu-les photos, celles de Norvge, le representent comme un homme des cavernes, avec du poil jusqu'aux yeux, mais les imaginations travaillent. La mienne comme celle de tout le monde. J'en rve. Est-il beau ? Est-il laid ? Prince, aventurier ? Enfin tout ! Et vous venez me dire que c'est le grand-papa Fournier ?

DE TARTAS. - Vous pensez bien que si ma femme m'avait dit quand je l'ai connue : Hubert, j'ai en conserve dans les glaces du ple Nord un grand-pre, et qui sortira de son frigidaire lorsque nous-mmes approcherons de la cinquantaine, je ne l'aurais jamais pouse ! Excusez-moi, Edme. Jamais !

MADAME. - Mais, Monsieur, qu'est-ce qui a bien pu vous faire penser une chose pareille ?

L'ASSISTANT. - Madame, nous sommes bien ici au Vsinet, n'est-ce pas, au numro 39, de l'avenue des Tilleuls ?

MADAME. - Oui.

L'ASSISTANT. - Cette maison ne vous appartient-elle pas vous, Madame, personnellement ?

DE TARTAS. - Nous sommes maris sous le rgime de la communaut, Monsieur !

L'ASSISTANT. - Enfin, ne vient-elle pas de l'hritage de votre grand-pre Fournier ?

MADAME. - De ma grand-mre. Elle tait veuve.

L'ASSISTANT. - Oui... Elle ne l'est plus, enfin...

DE TARTAS. - Mais elle est toujours morte, elle, Monsieur I Vous n'allez pas ressusciter toute la famille !

MADAME. - Hubert !

L'ASSISTANT. - Allez-vous parfois sur sa tombe, Madame?

MADAME. - Sur la tombe de ma grand-mre ?

L'ASSISTANT. - Oui.

MADAME. - Je suppose.

L'ASSISTANT. - Comment, vous supposez ?

MADAME. - Je vais sur la tombe de ma mre, au Pre Lachaise. Je pense que mes grands-parents y reposent aussi.

L'ASSISTANT. - Vous n'en tes pas sre ?

DE TARTAS. - Vous l'avez bien vu, ma femme est une grande distraite. Au cimetire, elle prie, elle rve, elle n'a pas l'ide de lire sur les tombes. Mais vous pensez bien que ses grands-parents sont l, Monsieur! O voudriez-vous qu'ils soient !
MADAME. - C'est simple nous pouvons aller ensemble avec Monsieur au Pre-Lachaise.

DE TARTAS. - Non ! C'est ridicule ! Nous n'irons pas au Pre-Lachaise ! Enfin, c'est tout de mme un peu raide, Edme, qu'il faille aller au Pre-Lachaise pour savoir ai votre grand-pre est bien mort.

MADAME. - Hubert, vous savez bien que je ne l'ai pas connu. Pas plus que ma grand-mre. C'est peine si je me souviens de ma mre, je n'avais que huit ans quand elle est morte. Comment voulez-vous que je me rappelle ce qu'elle a bien pu me raconter sur mes grands-parents, voyons. Moi qui suis dja si distraite !

L'ASSISTANT. - Et il ne vous reste aucun parent du ct de votre mre ?

MADAME. - Si. Le cousin Charles. Mais on le voit si peu !

L'ASSISTANT. - Il ne vous a jamais rien dit au sujet de votre grand-mre ?

MADAME. - Peu de chose. Je sais qu'elle tait enceinte quand elle est rentre en France.

L'ASSISTANT. - Rentre en France ? Elle en tait donc sortie ?

DE TARTAS. - Et alors ! On a tout de mme le droit de sortir de France ?

L'ASSISTANT. - Et o tait-elle alle ?

MADAME. - En Amrique.

L'ASSISTANT. - Tiens !

MADAME. - Au Canada !

L'ASSISTANT. - Au Canada !

DE TARTAS. - Edme, vous ne m'aviez jamais dit que votre grand-mre tait alle au Canada !

MADAME. - Qu'est-ce que a pouvait vous faire ?

DE TARTAS. - Vous ne voyez pas o a se trouve le Canada ? (Geste pour dsigner l'extrme Nord.) Je voua assure que Monsieur, lui le voit !

L'ASSISTANT. - Et pourquoi votre grand-pre ne l'accompagnait-il pas ?

MADAME. - Pourquoi ? Oui, au fait, pourquoi ?

DE TARTAS. - Parce qu'il tait mort, Monsieur ! Ma femme vous l'a dit : sa grand-mre tait veuve.

MADAME. - Ah I c'est a ! Maintenant, je me rappelle. Le cousin Charles m'a dit : ta grand-mre est rentre en France veuve et enceinte.

DE TARTAS. - Veuve et enceinte, Monsieur ! Vous n'allez pas vous acharner !

L'ASSISTANT. - Monsieur, je ne m'acharne pas. C'est vous qui vous enttez considrer le retour de M. Paul Fournier dans son foyer comme une catastrophe. Je n'ai pas savoir pourquoi. Je suis simplement charg de vous apprendre, en y mettant le plus de formes possible, que le sujet que nous traitons Sainte-Anne est bien M. Paul Fournier. Ces formes, je pense les avoir mises. C'est tout. Sachez nanmoins qu' son retour en France en 1901, Mme Paul Fournier n'a fait aucune dclaration de dcs la mairie du Vsinet. Et M. Paul Fournier est toujours port vivant sur les registres de l'tat civil. C'est pourquoi son nom ne peut pas figurer au Pre-Lachaise. Parce qu'il y a des morts, Monsieur, et il y a des disparus. Et si tous les morts sont des disparus, tous les disparus ne sont pas des morts.

MADAME. - a, c'est juste. Alors, ce serait lui ?

L'ASSISTANT. - Le doute n'est plus permis, Madame.

MADAME. - Hubert ! C'est une histoire merveilleuse !

DE TARTAS. - Edme ! Vous tes folle !

MADAME. - J'ai souffert toute ma jeunesse de ce manque de parents. Un grand-pre !

DE TARTAS. - Oui, mais vous savez l'ge qu'il a, votre grand-pre ? Vingt-cinq ans !

MADAME. - C'est encore plus merveilleux !

DE TARTAS. - Non, non ! Je sens que la folie me guette ! ( Entre de Louise, la bonne, portant un grand cadre.) Qu'est-ce que vous venez fiche, vous ?

LOUISE. - C'est M. Didier qui m'a dit d'apporter a.

DE TARTAS. - Qu'est-ce que c'est ?

LOUISE. - C'est M. Didier qui l'a trouv au grenier.

MADAME. - Ah I ben, c'est lui

DE TARTAS. - Qui, lui ?

MADAME. - Grand-papa Fournier.

DE TARTAS. De quoi se mle-t-il, M. Didier ?

L'ASSISTANT. - Vous permettez, Madame ?

MADAME. - C'est vrai, vous le connaissez, vous.
( L'assistant regarde le portrait sans rien dire. Un temps.)

DE TARTAS. - Alors ? Voua voil confondu ?

L'ASSISTANT. - Il n'a pas boug. ( Entre du maire du Vsinet.)

LE MAIRE. - Flicitations, mon cher ! Ah Monsieur est toujours l I Je suis donc le premier vous fliciter, chre Madame. J'y tenais. ( Voyant le tableau. ) C'est lui ? ( Elle acquiesce. ) Le beau jeune homme. Est-ce qu'il a beaucoup chang ?

MADAME. - Monsieur dit qu'il n'a pas boug.

L'ASSISTANT. - Il fait mme plus jeune sans sa moustache.

LE MAIRE. - Extraordinaire ! Quelle poque ! La bombe atomique est dpasse ! Et quand on pense que cet homme, le plus grand phnomne que l'humanit ait produit ce jour, est n au Vsinet, eh bien, qu'est-ce que vous voulez, on ne peut pas s'empcher d'un petit sentiment de fiert ! Songez ce que les Amricains, ou les Russes donneraient pour avoir un sujet pareil !Eux qui ont sur leur territoire des tendues glaces ne savoir qu'en faire, bernique pas le plus petit hibern ! a ! Ils vont se mettre en chercher, on peut s'y attendre ! Et mme en fabriquer de faux ! N'empche que le premier, le seul, le vrai, aura t un Franais, un petit Franais du Vsinet. Ah la France n'a pas fini d'tonner le monde ! Vous devez tre heureuse, Madame ?

MADAME. - Bouleverse. Oh ! C'est trs trange. Je ne pense pas que c'est mon grand-pre, n'est-ce pas il est si jeune !

LE MAIRE. - Un gamin !

MADAME. - C'est un peu comme s'il me revenait un fils, ou un frre...

LE MAIRE. - Oui, oui, enfin quelqu'un de la famille. Dans les familles unies, le degr de parent importe peu, l'essentiel est d'tre de la famille. Et on peut dire que M. Paul Fournier, lui, est de la famille. Puisque, somme toute, il en est le chef ! Tartas, mon cher, encore bravo ! Je vous laisse vous prparer cet vnement. Quel vnement !

L'ASSISTANT. - Je vous accompagne, Monsieur le Maire. ( Aux autres.) Ma mission est termine. Je cde la place au professeur Loriebat.

MADAME. - Il est l ?

L'ASSISTANT. - Non, Madame, mais il ne va pas tarder venir.

MADAME. - Avec lui ?

L'ASSISTANT. - Pas encore, Madame ! Je comprends votre impatience, mais pas encore ! Mes hom-mages, Madame. Et tous mes compliments, Monsieur !

LE MAIRE. - Ah I Quelle poque ! (Sortie des deux.)

DE TARTAS. - Ainsi, vous aviez des monstres dans votre famille !

MADAME. - Hubert, je ne vois pas en quoi...

DE TARTAS. - Bien sr, vous ne voyez pas. Vous ne voyez jamais rien, vous n'entendez rien, vous passez dans la vie avec un bandeau sur les yeux. Mais, hlas ! vous n'tes pas la Fortune. En l'occurrence, vous tes mme la ruine. Passons ! Appelez les enfants.

MADAME. - Vous voulez leur apprendre...

DE TARTAS. - Leur apprendre ! Encore un trait de ccit. Vous n'avez pas vu que Didier a tout entendu ? C'est lui qui a fait descendre votre grand-pre du grenier. Et il a tout rpt sa soeur, soyez-en certaine. Ma pauvre Edme !
(Elle a un dernier regard sur le portrait, qui excde Tartas.)

MADAME. - Il est charmant (Elle sort.)
(A peine a-t-elle disparu que Tartas saute sur le tlphone et fait un numro.)

DE TARTAS, au tlphone. - All ! C'est l'tude de Matre Rtif ? Matre Rtif, s'il vous plat. Pour Hubert de Tartas.
(La bonne est entre et rve devant le portrait.)

LOUISE. - Il est distingu !

DE TARTAS. - Qui vous a appele, vous ? Foutez-moi le camp ! (Sortie de la bonne. Au tlphone, tout miel.) C'est vous, mon cher Matre ? Tartas, oui. Trs bien, trs bien. Et vous ? Oh ! Une petite consultation expresse. Voil. Vous m'entendez bien ? Vous pousez une femme qui vous apporte en dot des biens qu'elle dtient de sa mre, qui les a elle-mme reus de son pre. Celui-ci, c'est--dire le grand-pre de votre femme, est mort. Bien. Coup de thtre : vingt ans aprs, il rapparat. Oui, le grand-pre. Il n'tait pas mort. Disparu, simplement. C'est insens, mais c'est comme a ! Juridiquement, mon cher matre, quelle est la situation ?
Pardon ? Je suis le cinquime client qui vous pose la question ? A cause de l'hibern ? Oui, mais moi, je suis le bon ! Mais le grand-pre d'Edme, mon cher, oui. Suffocant. Notez, il fallait bien que a arrive quelqu'un... Il a fallu que a tombe sur moi... Moi qui n'ai jamais gagn cent francs la Loterie Nationale... Bref ! Tout lui appartient ? Comment pouvez-vous tre aussi catgorique ? C'est tout de mme un cas nouveau, celui-l ! Le chapitre de l'absence, c'est trs joli, mais une absence de cinquante-six ans, tonnerre ! Cinquante-six ans ! Oui, mon cher. Vous le lirez demain dans tous les journaux ! Quels horizons a ouvre. Oui. Pour moi, a les ferme. Passons ! Alors, je n'tais que le dpositaire ? C'est gai. Quoi ? Quatre- vingt.deux ans, je sais, j'ai compt. S'il les avait ! Mais il n'en a que vingt-cinq ! Et il n'a pas boug! Il nous enterrera tous ! Il a la peau dure, l'animal ! Il l'a prouv ! Il n'y a mme plus aucune raison, maintenant pour qu'il meure ! ( Entre la bonne .) Un petit moment, Matre... Qu'est-ce que vous voulez encore, vous ?

LOUISE. On a sonn.

DE TARTAS. - Eh bien, ouvrez !

LOUISE. - C'est ce que je fais.

DE TARTAS. - Non, n'ouvrez pas. F... le camp.

LOUJSE. - C'est la secrtaire.

DE TARTAS. - Je vous dis de f... le camp. (Au tlphone.) Ecoutez, je m'excuse, Matre, je vous rappellerai. Pourquoi bravo ? (Il raccroche en haussant les paules.)

LOUISE, devant le tableau. - Faut le remporter ?

DE TARTAS. F... le camp ! C'est franais ! (Elle sort.)
(Entre d'Evelyne.)

EVELYNE. - Bonjour, Monsieur. Vous m'excuserez, je me suis mise en retard, mais je suis passe
la Delta Films.

DE TARTAS. Ne te fatigue pas, il n'y a personne, mais file dans mon bureau, ma femme et mes enfants vont descendre : conseil de famille.

EVELYNE. - Que se passe-t-il ?

DE TARTAS. - Je t'expliquerai.

EVELYNE. - Ton affaire a claqu avec la Delta.
Maintenant, ils veulent faire un film sur l'hibern.

DE TARTAS. Sans moi ?

EVELYNE. - Avec Ren Clair.

DE TARTAS. - a, nous en reparlerons ! Ren Clair ! Ce n'est pas son grand-pre, lui.

EVELYNE. - Qui n'est pas son grand-pre ?

DE TARTAS. Personne. Va.

EVELYNE. - Qu'est-ce qu'il y a ? Ta femme t'a fait une scne ?

DE TARTAS. - Non, c'est moi qui lui en ai fait une.

EVELYNE. - Pourquoi ?

DE TARTAS. Je t'expliquerai.

EVELYNE, devant le portrait. - Qui est-ce ?

DE TARTAS. - Personne.

EVELYNE, fausse sortie. - Ah ! Tu sais qu'on a identifi l'hibern. ( Elle sort. )
( Entre de Madame, Didier et Sylvie. )

DE TARTAS. - 'a t long ! O tiez-vous ?

DIDIER. Avec les photographes, papa.

DE TARTAS. - Quels photographes ?

SYLVIE. - De France-Soir, papa.

DE TARTAS. - Qu'est-ce que viennent fiche ici les photographes de France-Soir?

DIDIER. - On est les arrire-petits-enfants, non ?

DE TARTAS. - Ils savent dj ! Attendez ! Je vais leur f... mon pied au derrire, moi, aux photographes. Oust ! Dehors ! Pas le plus petit clich !

DIDIER. - Mais c'est fait, papa !

DE TARTAS. - Edme ! Vous n'avez pas permis... ?

SYLVIE. - Maman a pos aussi, voyons !

DE TARTAS. - a commence bien ! Le monstre n' est mme pas rentr au foyer que toute sa famille s'tale en premire page de France-Soir. Et ma carrire ? Vous ne vous tes pas demand si cette histoire grotesque n'allait pas porter un coup ma carrire ?

DIDIER. -Mais, papa, c'est excellent pour ta carrire ! Tu passes ta vie courir aprs des demi-vedettes pour monter tes films. Il te tombe du ciel la plus grande vedette mondiale de tous les temps et tu rencles?

DE TARTAS. - Je suis metteur en scne, je ne suis pas impresario.

DIDIER. - Il vaut mieux tre l'impresario de l'hibern que le metteur en scne de films qui ne se tournent jamais.

DE TARTAS. - Comment, jamais ?

SYLVIE. - Non, jamais.

DIDIER. - Ecoute, papa, tu as vraiment vu a par le petit bout de la lorgnette, l'objectif de 25. Il y a des gars qui ont ramass un fric fou en promenant une baleine conserve dans le formol, alors, l'hibern ! L'Amrique, papa. Rien qu'avec l'Amrique, il y a de quoi ratisser un paquet pour plusieurs gnrations. Tu n'avais pas pens a, hein ? Et. tu dis que maman est distraite !

DE TARTAS. - Non. Non, je n'avais pas pens a, on effet, et je continue ne pas y penser. Tartas l'utopique, c'est possible, mais je ne promnerai pas le grand-pre de ma femme travers le monde comme une baleine sous prtexte qu'il a pass cinquante-six ans dans une banquise. C'est une ide qui me choque, me rpugne, me dgote. Tu ne peux pas comprendre. C'est sans doute une affaire de gnration.

DIDIER. - Et moi j'espre bien qu'il comprendra, grand-papa Fournier ! D'ailleurs, je suis sr que je m'entendrai avec lui. Entre jeunes... D'abord, c'est lui qui sera le premier servi. C'est rgulier, dis !
Quand on russit un coup pareil ! Cinquante-six ans dans un petit coin tranquille. Peinard. On coupe deux grandes guerres. Et puis, hop ! Quand tous les coups durs ont pass, coucou, me revoil ! Et frais comme une fleur ! Si on veut le mobiliser ? Minute ! Je suis de la classe 95. Des tudes ? A quoi bon ? Ma situation est toute faite. Et quelle situation, pardon ! Un foyer ? Tout fait aussi. Des grands enfants qui ont pouss tout seuls. Ah ! vous pouvez toujours y aller, un mec comme a : chapeau !

DE TARTAS. - Eh bien, qu'il fasse fortune, a le regarde. Moi, je ne veux mme pas compter sur son hritage. D'ailleurs, il a vingt-cinq ans. C'est encore lui qui hritera de nous !

MADAME. - Si vous permettez, je voudrais bien placer un mot. Je ne sais pas si l'hibern est un grand dbrouillard comme tu l'insinues, Didier. Je ne sais pas si c'est la fortune et la gloire pour toute la famille. Je sais que c'est mon grand-pre. Le pre de maman. Et je me sens prte l'aimer. Peut-tre pas comme une petite-fille, je pourrais tre sa mre, mais comme le disait M. le Maire, les liens sont toujours les liens. Je ne vous demande pas, vous autres, de lui sauter au cou et de simuler une affection que vous ne pouvez pas avoir. Mais ce que j'exige, c'est votre respect. Sa destine est tellement insolite, surhumaine ! Songez son dpaysement, sa solitude dans un monde o tout va l'tonner. Il va avoir besoin de nous plus que nous de lui. Alors, Je vous demande de l'accueillir comme ce qu'il est, l'un des vtres, dont vous tes issus, et non pas comme une curiosit scientifique, ou comme une manne dollars !

DE TARTAS. - Bravo, Edme ! Vous venez de. trouver les mots que je cherchais pour parler ces enfants. Vous avez un bandeau sur les yeux, mais pas sur le coeur.

MADAME. - Ceci dit, je ne. vois pas pourquoi nous repousserions une gloire que vous tes le seul, Hubert, juger ridicule. L'hibern, c'est un cadeau de la Providence la Science. Mon Dieu, c'est une gloire qui vaut bien celle du cinma !

DIDIER. - Et toc !

SYLVIE. - Tiens ! Encore des photographes.

MADAME. - Eh bien, allons-y !

DIDIER, son pre. - Toi, te montre pas. Dosons, dosons -
(Ils sortent, sauf de Tartas. Tartas, seul, rflchit.
Soupse. Puis geste fataliste.)

DE TARTAS. - Aprs tout ! (Il va ouvrir la porte du bureau.) Evelyne ! ( Entre d'Evelyne. )

EVELYNE. - Fini, ton conseil ?

DE TARTAS. - Oui, ma beaut.

EVELYNE. - a t'a rendu le sourire.
( Sonnerie du tlphone. Bref retour de Didier qui a oubli son foulard et qui enregistre avec
indulgence le baiser furtif que Tartas change avec sa secrtaire. Puis sort. )

DE TARTAS. -. Rponds et expdie.

EVELYNE, au tlphone. - All... Oui, -Monsieur. Bon, je ne le drangerai pas. Ah ? Trs bien. C'est entendu. (Elle raccroche.) Tu as la Lgion d'honneur.

DE TARTAS. - Ah ? C'est possible. Tout devient possible.

EVELYNE. - C'est le maire du Vsinet. Il te fait dire que naturellement pour la Lgion d'honneur prsent c' est dans la bote .

DE TARTAS. - Bon. Que veux-tu !

EVELYNE. - Qu'il avait oubli de t'en parler. Il est donc venu te voir ? En quel honneur ?

DE TARTAS. - Pour me fliciter.

EVELYNE. - Mais tu ne l'avais pas encore

DE TARTAS. - Mais il ne s'agit pas de la Lgion d'honneur ! La Lgion d'honneur, c'est un dbut. Le abut de toute une lgion d'autres honneurs ! Ma beaut !

EVELYNE. - Que je suis bte. Tu as reu une proposition d'Hollywood ?

DE TARTAS. - Pas encore. Mais a ne va pas tarder.

EVELYNE. - Enfin, tu vas me dire ce qui t'arrive ?

DE TARTAS. - Oui, je vais te le dire, ma beaut. La Fortune. Tout simplement. Et je la prends. Tant pis ! Les films ? Au cinma, il y a deux catgories de gens ceux qui font des films avec de l'argent et ceux qui font de l'argent avec des films. Eh bien, puisque je ne peux pas appartenir la deuxime catgorie, rangeons-nous dans la premire. Comme a, bon sang, des films, j'en ferai, sois tranquille. Ren Clair, je l'attends de pied ferme. Et les autres. Et les Amricains et les Italiens, tous ! Non, c'est vrai, c'est trop bte, la fin ! La fortune est l, offerte. J'ai les lois pour moi. C'est la socit qui me dit Prends, prends, imbcile ! Et je me ferais traiter d'imbcile toute ma vie justement parce que je n'ai pas la Fortune ? Merde ! Je la prends. Avec la Fortune, on peut tout s'offrir. Mme l'intelligence !

EVELYNE. Enfin, tu n'as pas fait fortune en une nuit?

DE TARTA5. - Tu connais le dicton la Fortune vient en dormant ? Tu ne peux savoir quel point
c'est vrai ! (Lui monSrant le portrtzit) Regarde ce monsieur. Regarde-le bien. Il est charmant, n'est-ce pas ? C'est l'homme le plus clbre du monde. Tu n'as pas encore vu sa photo dans les journaux, parce qu'on l'entoure du plus grand mystre, mais tu vas la voir. Tu ne vas mme voir qu'elle. -

EVELYNE. - Qui est-ce ?

DE TARTAS. - Le grand-pre de ma femme.

EVELYNE. - Qu'est-ce qu'il a fait ?

DE TARTAS. - Il a dormi. Cinquante-six ans.
( Entre de Madame, Didier et Sylvie.)

MADAME. - Hubert ! Hubert ! Le professeur Loriebat ! Avec le ministre de l'Intrieur...

DIDIER. - Mais non ! Le Chef de Cabinet ! C'est dj pas mal !

EVELYNE. - L'hibern !...
(Elle a compris et elle s'vanouit au moment o entrent le professeur Loriebat et le chef de Cabinet. Tous s'empressent.)

DE TARTAS. - Ce n'est rien. Emportez-la, vous autres. Etends-la sur ton lit, Sylvie.

SYLVIE. - Qu'est-ce qu'il faut faire ?

DE TARTAS. - Ouvrir la fentre, simplement. Elle va revenir...

MADAME. - Il faut lui faire respirer...

DE TARTAS. De l'air ! a suffit. Je la connais ( Sortie de Madame, de Didier et Sylvie emportant Evelyne. )

LE PROFESSEUR. - Elle m'a pris pour l'hibern ?

DE TARTAS. - Non, Professeur, non... Mais elle vient juste de comprendre...

LE PROFESSEUR. - De comprendre quoi ? -

DE TARTAS. - Eh bien, mais l'hibern.., alors, n'est-ce pas ?

LE PROFESSEUR. - Une petite-fille ?

DE TARTAS. - Non, non.

LE PROFESSEUR. - Par alliance ?

DE TARTAS. - Pas du tout. Enfin..., c'est ma secrtaire.

LE PROFESSEUR. - Hypermotive ? ,

DE TARTAS. - Oui, Professeur. Hyper... ( Entre de Madame. )

MADAME. - Voil. a va mieux.

DE TARTAS. - Je vous le disais. Je m'excuse de cet incident, Professeur.

LE PROFESSEUR. - Monsieur Amadour, chef de Cabinet de Ministre de l'Intrieur.

DE TARTAS. - Trs honor, monsieur le Chef de Cabinet.

LE PROFESSEUR, inspectant. - Voici donc sa maison natale.

DE TARTAS. - Eh oui, monsieur le Professeur, eh oui !

LE PROFESSEUR. - Quoi ?

DE TARTAS. - Rien. Je dis eh oui ! ( Un temps. Il finit posment le tour de la pice.)

LE PROFESSEUR. - Parfait. Madame, laissez-moi tout d'abord vous donner des nouvelles de M. Paul Fournier. Elles sont trs satisfaisantes. Quoi ?

MADAME.- Rien, rien. Je suis bien contente.

LE PROFESSEUR. - Trs. Ceci ne veut pas dire cependant que monsieur Fournier se porte comme vous et moi. Loin de l. La vie vgtative est une chose, la vie psychique en est une autre, beaucoup plus dlicate et plus complexe. M. Fournier, il faut bien vous le dire et vous en pntrer, est un malade. Un trs grand malade.

MADAME. - a, nous allons le soigner, monsieur le Professeur.

DE TARTAS. - Vous pouvez compter sur nous !

LE PROFESSEUR. - Il n'en est pas question. C'est moi qui le soigne.

DE TARTAS. - Pardon !

LE PROFESSEUR. - Je vais avoir besoin de vous. Mais vous vous mettrez ma disposition. Comme le Corps mdical s'y est mis. Comme l'Etat lui-mme s'y met. Quoi ? La prsence de monsieur le Chef de Cabinet du Ministre de l'Intrieur mes cts suffit elle seule pour vous fixer sur la porte de cette affaire.

DE TARTAS. - En effet.

LE PROFESSEUR. - M. Paul Fournier est votre grand-pre, soit. Mais pas de malentendu : il ne vous appartient pas.

DE TARTAS. - Comment ? Maintenant, je...

LE PROFESSEUR. - Il appartient la Science. Et la Science a beau ne pas avoir de patrie, comme le disait Pasteur, chaque nation cherche de plus en plus se l'accaparer pour elle toute seule. Quoi ? Apprenez que le Gouvernement a dj reu des offres - et quelles offres ! - de puissances trangres.

DE TARTAS. - Pour qu'on leur donne notre grand-pre ?

LE PROFESSEUR. - Rassurez-vous, ces offres ont t repousses. La France a l'hibern, elle le garde. Il fait partie du patrimoine national.

DE TARTAS. - Enfin, Professeur, la France, c'est trs joli. Et la famille ? Qu'est-ce qu'on en fait de la famille?

LE PROFESSEUR. Quoi ?

DE TARTAS. - Je dis : la famille !

LE PROFESSEUR. - Sur le plan juridique et social, la famille garde ses droits, imprescriptibles.

DE TARTAS. - Ah ! Bon !

LE PROFESSEUR. - Mais sur le plan humain, la famille doit suivre l'exemple de l'Etat. L'Etat se plie, la famille doit se plier.

DE TARTAS. - A quoi?

LE PROFESSEUR. - Quoi ?

DE TARTAS. - Se plier quoi ?

LE PROFESSEUR. - A moi. Quoi ?

DE TARTAS. - Rien.

LE PROFESSEUR. - Je suis responsable de la vie de l'hibern. Et cette vie ne tient qu' un fil.

DE TARTAS. - Enfin, c'est un fil qui a bien tenu !

LE PROFESSEUR. - Oui. Mais c' est maintenant qu'il peut casser, Monsieur. Crac ! D'un coup sec ! La Mdecine a remis la machine en marche. Et en avant ! Elle pense que tout est dit. Quel enfantillage ! Savez-vous en quelle anne M. Paul Fournier est entr en hibernation ? Quoi ?

DE TARTAS. - Je n'ai rien dit.

LE PROFESSEUR. - En 1901. Faites un petit effort d'imagination. Facile le cinma,. les rcits de nos parents nous ont rendu cette poque trs familire. Et supposez que vous vous endormiez un soir de 1900, entour de femmes chignons et corsets, de messieurs chapeau melon, dans une ville qui rsonne du seul pas des chevaux, sous un ciel sans avions troubl par le seul vol des pigeons, aux flonflons d'une valse lente que nasille un phonographe vaste pavillon. (Madame dodeline de la tte
comme si elle valsait.) Hop ! Vous rouvrez les yeux. Femmes en pantalons, hommes sans chapeau et. sans moustaches, rues engorges de vhicules tranges, sifflement des avions raction, tlvision et radio tonitruant des airs de jazz ! Quoi ?

DE TARTAS. - Oh ! c'est simple. Je deviendrais fou

LE PROFESSEUR. - Fou ! Monsieur le Chef de Cabinet, je ne le lui fais pas dire ! La folie ! Voil le danger qui guette l'hibern. Je vous flicite de votre sagacit, Monsieur.

DE TARTAS, flatt. - L'utopique.

LE PROFESS5UR. - Quoi ?

DE TARTAS. Non, non. C'est pour ma femme.

LE PROFESSEUR. - A quoi auraient servi, les brillants rsultats obtenus par les biologistes et les mdecins, si c'tait pour en arriver ce dnouement : la folie ? Dieu soit lou, quand on l'a transport Paris, sa vie mentale tait quasiment nulle. J'ai tout de suite compris o serait le pril dans ce choc brutal avec un monde trop volu pour qu'il puisse l'accepter. Et j'ai pris toutes les prcautions ncessaires.

DE TARTAS. - Quelles prcautions ?

LE PROFESSEUR. - Mais, pour lui cacher quelle poque nous vivons.

DE TARTAS. - Comment ? Il ne sait pas quelle poque nous sommes ?

LE PROFESSEUR. Non.

DE TARTAS. - Et quelle poque se croit-il ?

LE PROFESSEUR. - Mais en 1900, naturellement

DE TARTAS. - Dieu ! Que c'est drle ! Oh ! que c'est drle !

MADAME. - Mais, Professeur, comment est-ce possible ?

DE TARTAS. - Mais oui, au fait ? Comment ?

LE PROFESSEUR. - C'est trs simple. Il a repris conscience dans un pavillon d'hpital isol. Une chambre nue, insonorise, aucun bruit de l'extrieur. Il est soign par des infirmires en blouses blanches, a n'a pas chang.. Et il ne voit que le docteur Pons et moi... Tous deux dans cette tenue. ( Il ouvre son impermable il est an 1900 )

DE TARTAS. - C'est formidable

MADAME. - Et que croit-il qu'il lui est arriv ?

LE PROFESSEUR. - Un accident, simplement, une chute de cheval qui a quelque peu affect sa mmoire. C'est tout. Quoi ?

DE TARTAS. - Formidable ! Seulement, dites-moi, a ne pourra pas toujours durer ?

LE PROFESSEUR. - a doit durer un temps. Une priode de transition que nous mettrons profit pour l'amener peu peu, et avec des mnagements infinis, la vrit. Puisqu'il ne peut pas venir, d'emble notre poque, il faut que notre poque aille lui.

DE TARTAS. - Alors, il est boucl Sainte-Anne pour un bout de temps ?

LE PROFESSEUR. - Pas du tout. Il va en sortir.

DE TARTAS. - Comment ferez-vous ? L'Etat a beau se plier, il ne va tout de mme pas ordonner tout Paris de revivre comme en 1900 dans le seul but de ne pas affoler l'hibern ?

LE PROFESSEUR. - Bien sr que non. Mais ce qui est impossible avec Paris devient trs ralisable dans une maison. Une seule. Et avec une famille.

DE TARTAS. - Quelle famille ?

MADAME. - La sienne, voyons, Hubert !

DE TARTAS. - Votre famille, Professeur ?

MADAME. - Mais non ! Nous ! Nous ! Vous ne comprenez rien ! L'ide du professeur est admirable ! Grand-pre Fournier, enfin le petit Paul, doit retrouver cette maison comme il l'a quitte. C'est bien a, Professeur ?

DE TARTAS. - En 1900 ?

LE PROFESSEUR. - Eh oui !

DE TARTAS. - Ah ! Ah ! Joli ! En somme, vous me demandez une mise en scne ? C'est tentant
Encore que les films sur 1900, on en a un peu trop vu ! Mais celui-ci ne sortirait pas de la famille
Il n'y a qu'un os, dans votre scnario, professeur, un tout petit os en 1900, dans cette maison, c est son pre et sa mre qu'il a laisss. Et qui va-t-il y retrouver ? Ses petits-enfants !

LE PROFESSEUR. - Pas du tout ! Il faut qu'il retrouve son pre et sa mre.

DE TARTAS, agac. - Mais ils sont morts, Monsieur, eux. Vous pourrez explorer le Ple Nord de fond en comble, et mme le Ple Sud, il y a peu de chances pour que vous les retrouviez. L'hibernation, ce n'est pas hrditaire !

LE PROFESSEUR. - Ils sont morts, mais vous deux vous tes en vie. Et vous avez, peu de chose prs, l'ge que devaient avoir ses parents en 1900.

DE TARTAS. - Et alors ?

MADAME. - Vous ne comprenez rien, aujour-d'hui, Hubert ! C'est moi qui serai sa mre, et vous, son pre, voyons.
( Geste du professeur Voil ! )

DE TARTAS. - Maintenant, je dois tre son pre ? C'est le bouquet !

MADAME. - Qu'est-ce que a peut vous faire, Hubert ? Ce ne serait que provisoire. Vous redeviendrez son petit-fils, soyez tranquille.

DE TARTAS. - Oh ! vous savez, le petit-fils d'un galopin de 25 ans ou le pre d'un vieillard de 80 ! a se vaut ! Seulement vous oubliez un lger dtail, mon cher Professeur.

LE PROFESSEUR. - a m'tonnerait.

DE TARTAS. - Il ne reconnatra pas son pre et sa mre !

LE PROFESSEUR. - Monsieur, vous est-il dj arriv d'tre spar assez longtemps d'une personne trs familire, et mme trs chre ?

DE TARTAS. - Oui. De ma femme. J'ai fait cinq ans de captivit, Monsieur !

LE PROFESSEUR. - Vous aviez beau penser elle, est-ce que ses traits peu peu ne s'estompaient pas la longue dans votre mmoire, jusqu' en perdre leur contour ?

DE TARTAS. - Certains jours, on effet, je ne la voyais plus trs bien... Ne m'en veuillez pas, Edme...

LE PROFESSEUR. - Au point qu'en la retrouvant, vous avez d tre tonn, c'tait comme si vous refaisiez connaissance avec elle ?

DE TARTAS. - Il y a de a. Vous tes vexe, Edme ?

MADAME. - Pas du tout. Moi, c'est pareil.

DE TARTAS. - Ah ?

LE PROFESSEUR. - Eh bien, Monsieur, dites-vous bien qu'aprs un sommeil d'un demi-sicle, les sou-venirs chez l'hibern sont plus des notions que des reprsentations visuelles. Quoi ? On n'est pas vi-demment l'abri des surprises. Pas un psychiatre au monde ne peut prjuger d'un cas aussi rvolution-naire, mais je gage fort qu'en entrant dans cette maison et en vous voyant dans les vtements adquats...

DE TARTAS. - Quoi ?

LE PROFESSEUR. - Rien. Monsieur Paul Fournier vous dira vous Madame, maman, et vous, Mon-sieur, papa.

DE TARTAS. - Eh bien, c'est parfait. Dans le fond, j'aime mieux qu'il m'appelle papa que moi l'appeler grand-pre.

LE PROFESSEUR. - Un incident d'ailleurs m'a encourag dans cette voie. Une photo du Prince de Monaco en grande tenue tant tombe sous ses yeux par inadvertance, il s'est cri : Tiens ! Madame Sarah Bernhardt dans l'Aiglon !

DE TARTAS. - En effet. Aucune ressemblance.

LE PROFESSEUR. - Aucune.

MADAME. - Et sa femme ?

DE TARTAS. - Ah ! oui. Dites donc ! C'est vrai ! Et sa femme ?

LE PROFESSEUR. - Sa femme ? Elle est dans le trou.

DE TARTAS. - Quel trou ?

LE PROFESSEUR. - Un trou de sa mmoire. Son mariage a d prcder de trs peu sa disparition, son jeune ge nous porte le croire. Il fait la soudure avec sa vie familiale avant son mariage, a supprime la femme, tant mieux !

DE TARTAS. - Un rle d'conomis ! Bon ! Nous sommes en 1900 ! Je vois ma mise en scne. Wakewitch me fait un dcor volubilis et pitchpin. Rosine, les costumes. Bonjour papa, bonjour maman. Ce n'est pas tout. Et pour commencer, pendant son transport ici, mme si vous frtez un fiacre, et mme en tirant les rideaux, les bruits ?

LE PROFESSEUR. - Enfantin ! On l'endort.

DE TARTAS. - Encore !

MADAME .- Vous vous noyez dans une goutte d'eau, Hubert.

DE TARTAS. - Ma chre, dans un film il faut tout prvoir. Ici tout ira sur des roulettes, je m'en porte garant, mais dehors ? Il ne faudra donc pas qu'il mette le nez dehors.

LE PROFESSEUR. - Il ne bougera pas d'ici, c'est vident. Il s'y attend. On lui a dit qu'il avait besoin d'une longue convalescence dans sa famille, sans mette le nez dehors ?

DE TARTAS. - Mais vous ne pourrez pas l'empcher de le mettre la fentre, son nez ?

LE PROFESSEUR. - Il l'y mettra.

DE TARTAS. - Et qu'est-ce qu'il verra ? Des autos et des avions.

LE PROFESSEUR. - Il n'en verra pas. A vous la parole, Monsieur le Chef de Cabinet.

LE CHEF DE CABINET. - Madame, Monsieur, Si j'ai accompagn le professeur Loriebat, c'est que le Gouvernement tenait vous faire savoir, par la bouche mme d'un de ses reprsentants, le prix qu'il attache la sauvegarde de l'quilibre mental de l'hibern. Vous pourrez en juger par les mesures
qu'il a arrtes et que je suis heureux de porter votre connaissance.

DE TARTAS. Trs bien.

LE CHEF DE CABINET. - Merci. En prvision de l'envie toute naturelle que l'hibern, enfin M. Paul Fournier, peut avoir besoin de mettre le nez la fentre...

DE TARTAS. - Aprs cinquante-six ans !

LE PROFESSEUR. - Quoi ?

DE TARTAS. -. Je dis : aprs cinquante-six ans, c'est en effet bien naturel.

LE CHEF DE CABINET. - Dans cette prvision, dis-je, la circulation automobile sera interdite dans tout Le Vsinet. Un important service d'ordre y veillera jour et nuit. Des fiacres et autres vhicules hippomobiles, du type Victoria, landau, phaton, seront rquisitionns et remis en service. Quelques automobiles de l'poque, prvues. Les alentours immdiats de la maison seront condamns aux pitons. Toutefois, en raison de la permanence de leur habillement, les ecclsiastiques, les religieuses et les charbonniers seront seuls admis y circuler. Quant aux avions, ils seront dtourns. Dans un rayon de 40 kilomtres pour les avions ordinaires, 80 pour les avions raction.

DE TARTAS. - Tonnerre !

LE CHEF DE CABINET. - Les lettres adresses au 39, avenue des Tilleuls seront affranchies 10 cen-times. La Rgie ressortira du tabac au got et au prix de l'anne 1900. Les journaux Le Gaulois, le Journal des Dbats, Le Rire, l'Illustration, assureront le service en numros de l'poque. Enfin, toute mesure analogue qui aurait t omise sera immdiatement adopte sur la simple demande du professeur Loriebat. Voil.

DE TARTAS. - Ah ! Monsieur, vous remercierez monsieur le Ministre de la part de la famille !

LE CHEF DE CABINET. - La dcision a t prise en Conseil des Ministres, Monsieur.

DE TARTAS. - Vous les remercierez tous, alors. Quel devis ! Ah ! Si les producteurs me donnaient de tels moyens tous les jours, vous verriez les films que je tournerais ! Dites-moi, tant qu'on y est - parce que si on ne doit compter que sur les religieuses et les charbonniers pour animer le quartier, a risque d'tre un peu calme - on ne pourrait pas prvoir de la figuration ?

LE CHEF DE CABINET. - A envisager.

(Sifflement strident d'un avion raction. Tout le monde lve le nez.)

Soyez tranquilles, a ne se produira plus. M Paul Fournier pourra regarder le ciel. Il y verra mme (Sourire modeste.) oh ! c'est une ide personnelle...

DE TARTAS. - Quoi donc, monsieur le Chef de Cabinet ?

LE CHEF DE CABINET. - Un ballon captif.

DE TARTAS. - Un ballon ! C'est un plaisir de travailler avec des gens comme vous.

LE PROFESSEUR. - Nous sommes d'accord ?

DE TARTAS. - D'accord. On peut signer.

LE PROFESSEUR. - Quoi ?

DE TARTAS. -. Pardon ! L'habitude du cinema.

MADAME- Excusez.moi, Professeur. Moi j'ai une petite question vous poser. Lorsqu'on lui dira la vrit?

LE PROFESSEUR. - Nous n'en sommes pas encore l, Madame.

MADAME. - Non, mais enfin, ce moment viendra. Et je me demande... Ne craignez-vous pas qu'il soit encore plus malais de lui apprendre alors que sa mre est sa petite-fille ?

LE PROFESSEUR. - Madame, rien n 'est ais dans cette affaire. En mdecine, quand le cœur flanche, on fait une piqre. Primo faire reculer la mort. Et on attend. Nous ne procdons pas autrement. Primo faire reculer la folie. Pour cela, le remettre dans son milieu initial. Et on attend.

MADAME. - Et que va-t-il se passer ?

LE PROFESSEUR. - Je n'en sais pas plus long que vous, Madame. Mais il n'y a pas le choix. Ou c'est a, ou bien le drglement de ses facults mentales. Il faut choisir. Ou alors on le remet dans la glace.

DE TARTAS. - Ah ! non. C'est assez comme a !

LE PROFESSEUR. - Un dernier point, pour lequel j'ai besoin, Madame, de vos lumires.

DE TARTAS. - Suivez bien, Edme.

LE PROFESSEUR. Le jeune Paul Fourrier ne vivait peut-tre pas dans cette maison uniquement avec son pre et sa mre. En les retrouvant, il rclamera ses autres familiers.

DE TARTAS. - Ae ! Sa femme I

LE PROFESSEUR. - Sa femme, je vous ai dit que non. Elle est dans le trou ! Laissez-l'y ! Mais les autres ? Une soeur, un frre, une vieille bonne, que sais-je ? Pouvez-vous nous dire, Madame, quelle tait la composition exacte de la famille cette poque ?

MADAME. a ! Vous me mettez dans l'embarras, Professeur.

DE TARTAS. - Maintenant, Edme, nous pourrions aller avec ces messieurs au Pre-Lachaise.

LE PROFESSEUR. - Quoi ?

MADAME. - a ne nous clairerait pas davantage. Il n'y a gure que Charles, mon cousin, qui pourrait nous le dire. Et encore, ce n'est pas certain.

LE PROFESSEUR. - Ns ! Ns ! Trs ennuyeux.

( Didier qui est entr sur les dernires rpliques cherche se faire remarquer. Puis: )

DIDIER. - Prsente-moi, papa.

LE PROFESSEUR. - Quoi ?

DE TARTAS, prsentant de mauvaise grce. Mon fils, Didier, arrire-petit-fils de M. Paul Fournier, qui a la dplorable habitude d'couter aux portes...

DIDIER. - C'est une chance. J'ai dnich quelqu'un qui va vous donner tous les tuyaux. Un monsieur du Vsinet qui a beaucoup voyag, lui aussi. Entrez, cher Capitaine.

(Entre d'un vieillard, style marine marchande en retraite.)

LE CAPITAINE. - Alors ? Il parat que Paul est rentr du Canada ?

DE TARTAS. - Qui est-ce ?

DIDIER. - Son meilleur copain.

LE PROFESSEUR. - Quoi ?

Fin du premier acte

ACTE II

L'ameublement est transform de fond en comble, puisque nous sommes censs maintenant tre en 1900.
Reconstitution minutieuse de la maison du Vsinet cette poque. Toute trace suspecte a t naturellement supprime : plus de tlphone, plus d'lectricit. Un phonographe vaste pavillon a remplac la radio. De grandes plantes vertes ornent la vranda.


Au lever du rideau, une vritable photo de famille. Mais de famille d'autrefois.
Face au public.
Tartas, redingote et barbiche. Madame, grande jupe, corset et chignon haut. Didier, en Saint-Cyrien 1900. Sylvie, en culottes bouffantes de cycliste 1900. Et un nouveau membre le cousin Charles, mousta-che et petite mouche.
Dans un coin, un tableau de la vraie famille 1900 dont ils se sont inspirs.

LE PROFESSEUR. - Et maintenant que la famille est au complet, ne bougez plus. ( Il va au pied de l'escalier. Appelle .) Louise !

DE TARTAS. - C'est pour une photo ?

MADAME. - Non, c'est pour Louise. Avec l'arrive de Charles, elle embrouille tout.

CHARLES. - Ah ! Cette mouche ! (Il la presse, elle tient mal.) Tu es bien sre que c'est celui-l, Victor ? Faudrait pas que je me sois gourr !

LE PROFESSEUR. - Eh bien, Louise ! Vous ne m'entendez pas ? Quoi ?

LOUISE, arrivant au pied de l'escalier. - Si. Mais comme Madame m'a dit qu' prsent je m'appelle Irma, j'ai pas rpondre quand on m'appelle Louise.

LE PROFESSEUR. - Il dort toujours ?

LOUISE. - Oui, monsieur le Professeur. Je l'ai bien vu, ce coup-ci. Quel joli garon !

LE PROFESSEUR, plaant la bonne devant la famille et lui montrant Didier. - Qui est-ce ? Voyons si vous vous rappelez ?

LOUISE. - Un saint-cyrien.

LE PROFESSEUR. - a, je le vois bien, merci.

LOUISE. - Ce n'est plus M. Didier.

LE PROFESSEUR. - Trs bien. Donc ?

L0UISE. - Donc, ce n'est plus le fils de Madame.

MADAME. - Eh si ! Ce n'est plus mon fils, mais comme je ne suis plus sa mre, que je suis la mre de Paul, je suis tout de mme sa mre, puisque c'est son frre.

( Louise abrutie, fond subitement en larmes .)


LOUISE. - Je m'y retrouverai jamais ! Dj dans une famille ordinaire j 'ai du mal m'y retrouver Alors, celle-ci !

CHARLES, fascin par le saint-cyrien. - Dire que c 'tait mon pre !

MADAME. - Ah ! toi, ne va pas compliquer les choses !

LE PROFESSEUR. - Calmez-vous ma fille, et coutez-moi bien, c'est enfantin. Oubliez la famille o vous serviez.

L0UISE. - Quelle famille ?

LE PROFESSEUR, - Les de Tartas. Fini les de Tartas : vous tes chasse.

L0UISE. - Chasse ? (Elle repleure.)

LE PROFESSEUR. - Elle est idiote ! Vous tes chasse, mais vous tes replace. Chez les Fournier. De trs bons patrons qui ressemblent aux autres comme deux gouttes d'eau, vous ne pouviez pas mieux tomber : voici monsieur Eugne Fournier, un gros parfumeur - vous chapardez de l'eau de Cologne, c'est une trs bonne place, - et madame Clmentine Fournier, son pouse... Vous les appelez Monsieur... Madame... Rien de chang.

LOUISE. - Monsieur. Madame. Bien.

LE PROFESSEUR. - Ils ont deux fils. Deux L'an, c'est monsieur Paul.

LOUISE, - L'hibern.

LE PROFESSEUR. - Cht ! Oui, c'est lui, mais ne prononcez jamais ce mot-l ! Monsieur Paul a fait une chute de cheval assez srieuse, et il rentre de l'hpital. Voici le cadet, monsieur Alexandre, le saint-cyrien.

LOUISE. - Monsieur Alexandre. Bien.

LE PROFESSEUR. - L'oncle Victor que voici est le frre de Madame.

LOUISE. - Le pique-assiette...

DE TARTAS. - a n'a pas chang.

LE PROFESSEUR. - Les Fournier l'hbergent, avec sa fille, mademoiselle Camille. Une enrage de la bicy-clette.

LOUISE. - Mademoiselle Camille. C'est la cousine des deux garons, alors.

LE PROFESSEUR. - Voil ! Vous y tes. Elle y est. Rptez encore.

LOUISE. - Monsieur, Madame. Monsieur Paul, l'hibern.., chut faut pas le dire, mais c'est lui quand mme. Monsieur Alexandre. Monsieur Victor. Mademoiselle Camille...

LE PROFESSEUR. - C'est cas ! Nous sommes en 1900. Vous gagnez 35 francs par mois.

LOUISE. - 35 francs ?

LE PROFESSEUR. - 50.000, en ralit. On a plus que doubl vos gages, a vaut la peine de faire un petit effort, non ? (A Tartas.) Il faudra tout de mme la surveiller !

LOUISE. - Ha ! ha ! C'est drle ! L'oncle c'est le neveu !

LE PROFESSEUR. - Elle commence comprendre, allons !

(Sortie de Louise et de Charles.)

DE TARTAS. - Alors, Professeur ? Toujours pas rveill ?

LE PROFESSEUR. - Non.

DE TARTAS. - Mtin ! Je commence trouver a inquitant, moi ! Ils n'y sont pas alls un peu fort avec la piqre ?

LE PROFESSSUR. - Le docteur Pons vous a expliqu qu'il n'y a pas lieu de s'inquiter.

DE TARTAS. - Enfin, vous savez combien a fait qu'il dort ? Trois jours ! Mtin ! Mme le Gouvernement s'inquite ! Amadour tlphone toutes les heures. C'est qu'avec lui, on ne sait pas jusqu'o a peut aller !

LE PROFESSEUR. - Il faudra vous y faire mme sans piqre, il dort beaucoup plus qu'un individu normal.

MADAME. - Ah oui ?

LE PROFESSEUR. - Pour seize heures de veille, il a besoin de vingt-quatre heures de sommeil.

DE TARTAS. - Mtin !

LE PROFESSEUR. - D'ailleurs, proprement parler, il ne dort pas : il hiberne.

LE PROFESSEUR. - Son organisme a contract une accoutumance. L'hibernation est devenue naturelle chez lui. Comme chez la marmotte, la chauve-souris ou le requin-plerin.

DE TARTAS. - Alors, vingt-quatre heures sur quarante, il continue ne pas vieillir ?

LE PROFESSEUR. - Pratiquement pas. Enfin, beaucoup moins que vous et moi.

DE TARTAS. - Mtin ! On n'a plus qu' se faire tous mettre en hibernation !

LE PROFESSEUR, Didier. - Ah ! dites-moi... qu'est-ce que c'est que ce mitron ?

DIDIER. - Quel mitron ?

LE PROFESSEUR. - Je ne peux pas faire un pas dans le jardin sans tomber sur un mitron qui vient livrer une tour Eiffel en nougat. Quoi ?

DE TARTAS. - C'est un figurant. Une ide moi. De temps en temps, il n'est pas mauvais qu'il voie aussi quelques ttes de l'extrieur.

LE PROFESSEUR. - Nous avions dj les facteurs.

DE TARTAS. - Et c'tait tout. Un peu maigre.

fin 2eme cellule

LE PROFESSEUR. - Et qu'est-ce qu'il va dire, votre mitron ?

DE TARTAS. - Un dialogue d'poque. Sign de Tartas. Vous pouvez me faire confiance. Jeanson n aurait pas fait mieux. Moi je vous signale une chose, Professeur, pour que vous en parliez vous-mme Amadour. Quoi ? ( Il a pris le tic du professeur. )

LE PROFESSEUR. - Je vous coute.

DE TARTAS. - La curiosit des Parisiens est telle que le nombre des ecclsiastiques, des religieuses et des charbonniers a subitement augment au Vsinet dans des proportions insolites. C'est une pro-cession, autour de la maison. a devient ridicule. Et suspect.

LE PROFESSEUR. - Juste. J'en parlerai Amadour. Qu'est-ce que c'est que a ?

DE TARTAS, remettant dans sa poche une petite bote. - Une radio de poche.

LE PROFESSEUR. - Quoi ?

DE TARTAS. - N'ayez pas peur ! Ce n'est pas moi qui ferai d'anachronismes. Mais il faut bien que je puisse couter les nouvelles.

LE PROFESSEUR. - Quelles nouvelles ?

DE TARTAS. - Mais, de l'hibern !

LE PROFESSEUR. - Puisque je vous ai tous runis... O est l'oncle ? C'est agaant, il manque toujours quelqu'un ! Appelez-moi l'oncle, voulez-vous ? ( Didier y va. )

DE TARTAS. - a ! Nous aurons du fil retordre avec Charles. Enfin, Victor... Il n'a pas l'air de connatre le premier mot du scnario.
MADAME. - Il dbarque. C'est peine s'il a eu le temps de se faire sa tte.

( Entre de Charles et de Didier.)

CHARLES. - C'est inimaginable le nombre de charbonniers qui peut passer dans cette rue !

( Geste de Tartes : vous voyez ! )

LE PROFESSEUR. - Monsieur, de grce, ne vous loignez plus. Vous avez besoin d'couter encore plus que les autres. Quoi ?

CHARLES. - Rien.

LE PROFESSEUR. - Je tenais vous recommander une dernire fois tous une application de tous les instants. La plus lgre gaffe suffirait jeter le trouble dans l'esprit de votre aeul, et ce serait l'croulement des importantes prcautions qui ont t mises en oeuvre.

DE TARTAS - Soyez tranquille, Professeur. Avec Tartas, jamais de coulage dans les productions.

MADAME. - Moi, j'ai tellement peur qu'il ne reconnaisse personne !

LE PROFESSEUR. - Madame, je vous ai expliqu cent fois que les risques taient inexistants. M. Paul Fournier prsente un cas d'amnsie lective, du type antrograde, avec syndrome de Korsakoff.

MADAME. - Le musicien ?

LE PROFESSEUR. - Quoi ? La fausse reconnaissance est classique chez les paramnsiques. Rappelez-vous l'incident de Mme Sarah Bernhardt.

CHARLES. - Il a eu un incident avec Sarah Bernhardt ?

(Entre de deux facteurs, un moustachu et un barbu, portant de fabuleuses piles de lettres.)

UN FACTEUR. - Courrier !

DE TARTAS. - Mtin ! Mme dix centimes, a fait de jolies rentres pour les P. T. T. ! ( Aux facteurs. ) Vous connaissez le chemin ? (Sortie des facteurs.) Vous comprenez, Edme, pourquoi j'ai tripl les appointements de ma secrtaire !

LE PROFESSEUR, Charles. - Est-ce que vous avez de l'argent sur vous, Monsieur ?

CHARLES. - De l'argent ? Moi, vous savez !

LE PROFESSEUR. - Ce n'est pas pour vous en demander, c'est pour vous en donner. (A Tartas.) Donnez-lui quelques louis.

CHARLES. - Ah ! mais c'est vrai !

DE TARTAS. - Oh ! quelques cus...

CHARLES. - Non, non. Il me faut 25 louis !

DE TARTAS. - En 1900 ou en 57, toujours fauch et toujours taper la famille.

LE PROFESSEUR. - Attention au vocabulaire. Les jurons, notamment. Avez-vous relu les auteurs de l'poque ? Quel sera votre juron familier, Monsieur ?

DE TARTAS. - Mtin ! Vous ne l'avez pas remarqu ? Mtin

DIDIER .-Saperlipopette, si, on l'a remarqu !

SYLVIE. - Moi je dira i: elle est bien bonne !

LE PROFESSEUR. - Et vous, Madame ?

MADAME. - Moi je pensais : Ah ! mes aeux. ( Raction. ) Non ?

SYLVIE. - Elle est bien bonne !

DIDIER. - Comme tu dis ! Sacre maman ! ( Entre des facteurs .)

LE PROFESSEUR. -- Merci, Messieurs. C' est trs gentil ces messieurs qui ont t dplacs. La plus belle moustache et la plus belle barbe des P.T.T.

UN FACTEUR. - Quand on peut rendre service la science. ( Sortie des facteurs. )

LE PROFESSEUR. - Vous avez tous vos calepins ? Quand il parlera, notez. C'est encore lui qui vous en apprendra le plus sur le pass. Et surtout, de la bonne humeur. Evitez le ct oeil rond devant un revenant. Des rires. De la gaiet. Vous tes d'ailleurs dans la joie de le voir revenir sain et sauf d'un accident o il aurait pu trouver la mort.

DE TARTAS. - a ! On se demande comment il ne l'a pas trouve ! ( Louise apparat dans l'escalier. )

LOUISE. Il est rveill !

(Aussitt affairement gnral.)

DE TARTAS. - Mes bottines !

LE PROFESSEUR. - O est-il ?

LOUISE. - Dans sa chambre, toujours. Mais je l'ai entendu. Il chante. Tenez, coutez, maintenant il siffle.

LE PROFESSEUR. - Bon. Vous, la cuisine. Vous autres, suivez-moi.

DE TARTAS. - O est l'autre, bon sang !

DIDIER, lui tendant sa bottine. - La v'l !

CHARLES, pressant sa mouche. - Elle tient ?

DIDIER. - Le tableau !

LE PROFESSEUR. - Quoi ?

DIDIER, prenant le tableau. - La vraie famille ! On l'oubliait.

LE PROFESSEUR. - Compliments !

DE TARTAS. - Ah ! Les accessoiristes, c'est la plaie !

(Sortie gnrale prcipite.)

( Paul descend les dernires marches en sifflant. Il est en veston d'intrieur, un beau veston de soie gros brandebourgs. Il est en effet trs charmant. Il jette un regard circulaire sur la pice. Lentement. Attentivement. A un sourire mu. Il va doucement d'un meuble un bibelot. D'un bibelot un meuble. Toujours mu et souriant, il s'arrte devant la glace. Se regarde. Passe le doigt sur sa lvre rase en murmurant. )

PAUL. - Ridicule ! (Fixe soudain un petit meuble. File en flche dessus. L'ouvre. Cherche.) Naturellement ! Ma lanterne magique a disparu ! ( Il avise le phonographe. Le met en marche. La valse Froufrou s'lve, nasillarde. Il coute un instant. Puis.) Tiens ! C'est nouveau, a ! (Il s'arrte devant la vranda. Lve le nez vers le ciel.) Un ballon ! C'est vrai ! C'est l'Exposition !
(Entre du mitron. Un mitron trs 1900, bonnet trs haut, et petit panier d'osier sur lequel se dresse une Tour Eiffel de nougat. Le mitron dit, comme un leon apprise -et en trs mauvais acteur.)

LE MITRON. - Ma parole ! J'faisions erreur ! C'est pas le service ! Mon prince m'excusera ! ( Et il tourne les talons. Sur le seuil, il se retourne, admiratif, et dit entre ses dents.) Sensass !!!

( Paul a cout sa phrase (dialogue de Tartas) avec assez de surprise. )

PAUL. - Je suis mort de faim ! (Il ouvre la porte de l'office. Se ravise.) Comment s'appelle-t-elle, dj ? Voyons si je m'en souviens. (Il se concentre, fait un violent effort de mmoire.) I... I... Isabelle... Irne... Irma ! (Il pousse la porte. Appelle.) Irma !

(Entre de Louise.)

Eh ! oui, me revoil ! Bonjour Irma !

LOUISE. - Irma ? Monsieur reconnat Irma ?

PAUL. - a vous tonne ?

L0UISE. - Ah oui !

PAUL. - Parce que je suis tomb sur la tte ? Vous voyez, elle est solide.

LOUISE. - Si Monsieur me reconnat, moi, pensez, les autres, a ira tout seul !

PAUL. - Mais oui. Vous savez, quand on rentre chez soi, tout s'arrange. Mme la tte. Vous n'avez pas un peu maigri, vous Irma ?

LOUISE. - a se pourrait. A c't'poque, on aimait les rondeurs.

PAUR. - Quelle poque ?

LOUISE. - Ben, j'veux dire avant l'accident de Monsieur. Depuis, la mode a chang.

PAUL. - Ah ? Pour les poitrines, c'est un peu rapide, non ? Enfin ! Et moi, Irma, comment me trouvez-vous?

LOUISE. - Oh ! Sensationnel !

PAUL. - Qu'est-ce que vous avez dit ?

LOUISE. - Je dis que Monsieur est sensationnel !

PAUL. - Ha ! ha ! ha I Joli mot. Sensationnel ! Je le replacerai. ( Montrant sa lvre rase. ) a me change, hein ? Soyez tranquille, je la laisse repousser.

LOUISE. - Monsieur est trs bien comme a.

PAUL. - Pensez-vous. On me reproche dj de faire trop gosse ! Vous Irma, vous trouvez que je fais si jeune ?

LOUJSE. - Ben ! C'est difficile de donner un ge Monsieur !

PAUL. - Ma petite Irma, je voudrais djeuner, j' ai une faim de cannibale, ce matin.

L0UISE. - a se comprend, hein.

PAUL. - Attention chocolat Menier, en tablettes. Petit pain de gruau.

LOUISE - Monsieur a bonne mmoire.

PAUL. - Mais oui ! Elle est en train de me revenir toute allure, la mmoire. Je vous dis, chez soi, tout s'arrange ! Ce sont les journaux d'aujourd'hui ?

LOUISE. - Oui, Monsieur... Enfin !

PAUL. - Quoi, enfin ?

LOUISE. . - Rien.

PAUL. Vous voulez dire qu'ils racontent toujours la mme chose ? Je suis bien de votre avis.

LOUISE. - Et quel joli genre ! (Elle sort.)

PAUL, lisant le journal. - Premier sourire de l't. Les Parisiens se sont rveills sous un ciel d'azur.. Bon sang ! que la vie est belle ! Froufrou, froufrou !
(Entre du professeur Loriebat.) Tiens ! c'est vous, Professeur ?

LE PROFESSEUR. - On se souvient de l'hpital, je vois ?

PAUL. - Je pense bien. On m'y a trs bien soign. Mais, vous voyez, Professeur, c'est dj loin. C'est drle, il me semble n'avoir jamais quitt la maison.

LE PROFESSEUR. - Tant mieux, mon ami, tant mieux. Excellent, a.

PAUL. - Mais, dites-moi, Professeur. Comment suis-je venu ici ? a, je ne m'en souviens pas.

LE PROFESSEUR. - En ambulance. Mais vous dormiez si profondment qu'on vous a transport dans votre lit sans vous rveiller.

PAUL. - Moi, vous savez, quand je dors !

LE PROFESSEUR. - Je sais. Est-ce que vous retrouvez tout comme vous l'avez laiss ?

PAUL. - Oh ! oui, oui, rien n'a chang. Dans ma famille on est un peu vieux jeu. Pas de tlphone. Pas d'lectricit. Jamais une innovation. Il n'y a que ma lanterne magique que je n'ai pas trouve.

LE PROFESSEUR. - Ah ?

PAUL. - Dans cette maison, pour retrouver les choses o on les a mises !

LE PROFESSEUR. - C'est gal. Je prends note. Une lanterne magique.

PAUL. - O sont-ils, tous ? Vous les avez vus ?

LE PROFESSEUR. - Ils attendent votre rveil. Vous allez les voir. Je voulais vous prvenir votre amnsie va de mieux en mieux, mais je dois encore vous suivre. Oh ! plus en ami qu'en psychiatre. Mais enfin, vous me verrez souvent.

PAUL. - Ce sera toujours avec le plus grand plaisir, Professeur.

LE PROFESSEUR. - Merci. Ah ! Les jeunes malades ne sont plus aussi courtois. Hm ! Eh bien, nous allons les appeler. Mais pas tous la fois, ce serait trop. Qui voulez-vous voir en premier ?

PAUL, avec un tendre sourire. - Titine.

LE PROFESSEUR. - Titine ?

PAUL. - Oui, Titine.

LE PROFESSEUR. - Mais... je n'ai pas vu de Titine. Qui est cette Titine ?

PAUL. - Mais ma charmante petite maman.

LE PROFESSEUR. - Ah ! votre maman ! Ah bon ! Je l'appelle. Titine, c'est gentil.

PAUL. - Dites, Professeur !

LE PROFESSEUR. - Oui ?

PAUL. - Je pourrai bientt sortir, pas ?

LE PROFESSEUR. - Oh ! Pas encore, mon enfant, pas encore. Ne commencez pas vous impatienter.

PAUL. - C'est l'Exposition. Je voudrais bien y retourner. Je n'y suis all qu'une fois.

LE PROFESSEUR. - On en reparlera.

PAUL. - Et puis, je voudrais voir l'Aiglon.

LE PROFESSEUR. - Vous le verrez. a, je vous le promets. Peut-tre pas avec Mme Sarah Bernhardt, mais vous le verrez !

(Le professeur sort et revient aussitt avec Mme de Tartas. Bref colloque avant d'entrer.)

LE PROFESSEUR. - De la gaiet !

MADAME. - J'ai peur.

LE PROFESSEUR. - Quoi ? Peur de quoi ?

MADAME.- Qu'il ne me reconnaisse pas !

LE PROFESSEUR. - Allons donc ! Il a reconnu Irma. Et ce n'tait pas Irma ! Pensez, vous ! Avec l'air de famille !
( Ils entrent. Elle le regarde, interdite, bouleverse. Lui, naturel, souriant.)

PAUL. - Alors, Titine ? Eh bien, quoi ? Tu ne me reconnais pas ?

LE PROFESSEUR, entre ses dents. Ah si ! Vous, vous le reconnaissez, il ne manquerait plus que a !

MADAME. - Un fils ! Mais c'est un fils !

PAUL. - Ben, je ne suis pas une fille, non !

LE PROFESSEUR, mme jeu. - Madame, je vous en prie !

MADAME. - Vous ne pouvez pas comprendre, Professeur. Vous n'tes pas mre, vous.

LE PROFESSEUR, mme jeu. - Vous non plus, Madame.

MADAME. - Mais si, justement. C'est ce qui est inou ! C'est un fils que je retrouve ! ( A Paul. ) Vous tes surpris, Monsieur ? ( Le professeur touffe un quoi ? ) Pardon ! Je ne sais plus ce que je dis. Mais aussi, tout a est tellement extraordinaire !

PAUL. - Voyons, ma Titine chrie, je suis guri. Remets-toi.

MADAME. - Oui, oui. Mais vous comprenez, enfin tu comprends... Tu es si grand !

LE PROFESSEUR. - Hm ! Bon ! Appelons votre frre. a ira mieux. Alexandre.

PAUL. - Alexandre ? Il est l ?
(Le professeur fait signe Didier qui entre. Avant d'entrer.)

LE PROFESSEUR. - Gai ! gai !

DIDIER. - Vous en faites pas .

PAUL. - a y est ! Il y est entr ! Tu y es entr ?

DIDIER. - O a ?

PAUL. - Eh bien, Saint-Cyr !

DIDIER. - Ah ! Eh oui.

PAUL. - Bravo, Alex ! Pendant que je faisais le zouave, cheval, au Bois de Boulogne, toi tu te couvrais de gloire !

DIDIER. - Oh ! Tu sais !

PAUL. - La famille est venge. L'an est un fruit sec qui ne fera jamais parler de lui, mais son frre finira gnral !

DIDIER. - Oh ! gnral !

PAUL. - Allons ! Pas de modestie, mon petit Alex ! Tu es magnifique, tu sais, dans cet uniforme. Mais dis ! Tu es toujours bon pour rigoler un coup, avec ton frangin, non ?

DIDIER. - a, tu peux compter sur moi ! C'est vrai que c'est un frre ! J'ai un frangin, c' est chouette !

PAUL. - Ben oui, tu as un frre ! Tu m' avais oubli, toi aussi ?

DIDIER. Non, non...

PAUL. - Ha ha ha ! C'est ta queue de rat.

DIDIER . - C'est la nouvelle mode Saint-Cyr.

PAUL. - Eh bien, avec a, vous ne ferez pas peur au Kaiser. Remarque, je n'ai rien dire. Tu as vu ce qu'ils ont fait l'hpital ? J'ai l'air d'un acteur. Maman, tu me trouves ridicule ?

MADAME.- Mais pas du tout ! Tu es charmant.

PAUL. Ouais ! Je dois ressembler ton grand-pre !
( Gne. Puis Didier rigole doucement. )

DIDIER. - Comme dirait Sylvie : elle est bien bonne !

PAUL. - Quoi ? Qu'est-ce que j'ai dit ?

DIDIER. - Rien. C'est ta tte sans moustache. Mais tu vas voir, tu vas lancer la mode. Pas tout de suite, mais tu verras.

PAUL. Mais au fait, c'est la guerre, non ?

DIDIER. - Quelle guerre ?

PAUL. - Professeur, a me revient, il n'y a pas la guerre en Afrique ? Je me trompe ?

LE PROFESSEUR. - Non, vous ne vous trompez pas.

DIDIER. - Comment, il sait ?...

LE PROFESSEUR. - Au Transvaal, voyons !

DIDIER .- Ah !

PAUL. - O en sont-ils, Alexandre ?

DIDIER. - O ils en sont ? Qui a ?

PAUL. - Eh bien, les Anglais !

DIDIER. - Ah ! les Anglais ! Oh bien, tu sais, les Anglais on ne sait jamais trs bien o ils en sont !...
Ecoute, Victor va-t'en parler. Il suit a de trs prs. A Saint-Cyr, c'est surtout la thorie.

PAUL. - C'est vrai ! Victor, je n'y pensais plus !

LE PROFESSEUR. - O est-il encore pass, celui-l ? ( Il va le chercher.)

PAUL. - Oh ! attends ! Victor, on va le soigner. lui. Il fait assez de blagues aux autres. Tu vas voir.
( Entre de Charles, suivi du professeur.)

PAUL, hautain. - Monsieur ?

CHARLES. - a y est ! Je me suis gourr !

PAUL, clatant de rire. - Ha ! ha ! ha ! Il a march ! Je t'ai eu cette fois, vieux farceur. Comment vas-tu, fine mouche ? Eh oui, tu disais toujours ce casse-cou de Popaul ne fera pas de vieux os . Eh bien, je suis toujours en vie, faut te faire une raison.

DIDIER. - Elle est encore bien bonne !

PAUL. - Allons, dis quelque chose !

DIDIER. - Oui, dis quelque chose !

CHARLES. - Un neveu ! C'est un vrai neveu !

PAUL. - Ah ! Mais c'est vous autres qui aviez des trous de mmoire ! O est Camille ? (Entre de Sylvie.) Ma camomille ! Tu ne m'as pas oubli, toi, j'espre ?

SYLVIE. - Non, cousin.

PAUL. - Cousin ? a y est, elle aussi elle a des trous ! Popaul, voyons !

SYLVIE. - Ah oui ! Popaul !

DIDIER, sa soeur, entre ses dents. - Tu aurais pu t'en douter !

PAUL. - La bicyclette, bon, c'est trs joli, mais je te prviens, tu peux te prparer danser, ma camomille. Je ne toucherai plus un cheval de ma vie, mais pour ce qui est de la valse ! vous allez voir a ! C'est fou ce que j'ai comme fourmis dans les jambes. (Didier rigole.) Tiens ! On en fait un petit tour tout de suite ! (Il fait marcher le phono ) Allez ! En piste ! A jeun ! On fte mon retour ! ( Il enlace Camille qui le boit des yeux. ) Eh bien, fine mouche ? Fais valser Titine, allons ! Froufrou !Frou frou !..
(Charles invite Madame danser.)

MADAME. - Il est dlicieux !

CHARLES. - Un gosse ! Attention ma mouche !

PAUL. - Je la trouve patante, moi, cette valse. Non : sensationnelle ! C'est un mot d'Irma. Pas mal, hein ?
(Entre du capitaine. Il n'a pas le temps d'ouvrir la bouche. Didier l'jecte brutalement. Tout le monde respire.)
- D'o sort-il, ce petit pre ?

DIDIER. - Oh ! c'est un voisin, un vieux gteux qui se trompe toujours de maison.

PAUL. - Il est crevant ! On aurait pu l'inviter danser. Le quadrille ! Ah ! mes enfants que c'est bon ! Vous ne pouvez pas savoir, mais cet accident, a m'a sembl durer un sicle. Je n'exagre pas !

DIDIER. - Presque pas ! Mtin ! C'est la meilleure ! ( Entre de Tartas. )

DE TARTAS. - Alors, mon petit Paul ? Et ton pre ?
(Paul s'arrte de danser d'un coup sec, toise de Tartas sans rien dire. Puis, comme Louise est entre avec le petit djeuner, il lui prend le plateau des mains et sort dans le parc sans prononcer un mot. Surprise gnrale.)
C'est bien ma veine ! Je suis le seul qu'il ne reconnaisse pas !

CHARLES. - C'st toi, finalement, qui t'es gourr de tte !

DE TARTAS. - Pas du tout ! O est le tableau ? Allez me chercher le tableau.

LE PROFESSEUR. - Pas la peine. Il vous a parfaitement reconnu, voyons.

DIDIER. - Ben tiens ! Seulement, il t'a dans le nez, c'est tout.

LE PROFESSEUR. - Votre fils a raison. Vous tes fchs.

MADAME. - Qu'est-ce que vous lui avez fait ?

DE TARTAS. - Moi ? Mais rien !

MADAME. - Oh si ! Je connais mon fils. Pour qu'il vous fasse une tte pareille !

DE TARTAS. - Ah ! Vous tes folle ! Ce n'est pas notre fils. S'il s'est fch avec son pre, a se passait il y a soixante ans, et je ne vais pas aujourd'hui, moi, Tartas, payer les pots casss ! Mtin !
Et m... mme ! C'est vrai !

LE PROFESSEUR. - Calmez-vous. Mme de Tartas prend son rle trs au srieux, on ne peut pas lui en vouloir. En tout cas, voici un fait nouveau du plus haut intrt : le pre et le fils taient brouills. Et c'est sans doute pourquoi le jeune Paul a quitt la maison familiale.

SYLVIE. - Tu vois !

DE TARTAS. - Enfin, je s'y suis pour rien, sacrebleu !

DIDIER. Tu n'y es pour rien, mais maintenant tu y es pour quelque chose. Tu es son pre. Faudra bien que vous ayez une explication. On est parti pour s'entendre patamment. On ne va pas vivre dans une atmosphre charge d'lectricit cause de toi !

MADAME. - D'ailleurs, moi, Hubert, je ne supporterai pas une brouille entre le pre et le fils ! Et il est naturel, aprs la longue maladie dont ce pauvre petit relve, que ce soit vous qui cdiez, mon ami.

DE TARTAS. - Je veux bien cder, mais encore faut-il que je sache ce qu'il me reproche, vingt dieux ! Vous le savez, vous autres ? Quoi ? Ah !

LE PROFESSEUR. - Nous allons le savoir, Monsieur.

DE TARTAS. - Par le capitaine ? Mais s'il n'en a pas parl, c'est qu'il n'en savait rien lui non plus.

LE PROFESSEUR. - Pas par le capitaine. Par votre grand-pre.

SYLVIE. - Ah non ! Ne l'appelez plus grand-pre

TOUS. - Oh non ! oh non !

LE PROFESSEUR. - Paul.

DIDIER. - Oui, Popaul.

SYLVIE, regardant par la vranda. - Il a fini de djeuner.

LE PROFESSEUR. - Je vais le questionner. Vous pouvez tous rester. ( A Tartas.) Sauf vous, naturellement.

DE TARTAS. - Non seulement je ne fous rien dans cette mise en scne, mais encore on m'a coll le sale rle ! (Fausse sortie. Il fait marcher se petite radio. La radio, speaker : au Vsinet, le cercle de famille...)

LE PROFESSEUR lui saute dessus. - Que j'entende encore cette radio, Monsieur, et je vous la confisque !

DE TARTAS. - Et on m'engueule ! Quelle production ! ( Il sort ) ( Entre de Paul. )

LE PROFESSEUR. - Vous pouvez entrer, il n'est plus l. Vous tes fchs, c'est a ?

PAUL. - Oui.

LE PROFESSEUR. - A quel sujet, mon petit ? ( Pas de rponse. ) Hein ? ( Mme jeu. ) a vous gne de le dire devant tout le monde ?

PAUL. - Oh non ! Mais...

LE PROFESSEUR. - Mais quoi ?

PAUL. - Je ne sais pas.

LE PROFESSEUR. - Vous ne savez pas pourquoi vous tes fch avec votre pre ?

PAUL. - Non. Impossible de m'en souvenir. J'ai essay en prenant mon chocolat. Rien faire. Un trou.

DIDIER, entre ses dents. - On est jolis !

PAUL. - Mais maman va vous le dire.

MADAME. - Moi ?

PAUL. - Oui, Titine, qu'est-ce qui est arriv ?

MADAME. - Heu... Mon enfant, je voudrais bien te le dire... Mais les hommes, vous tes si orgueilleux. Alors, quand un pre se heurte son fils. Et puis, ton pre est trs cachottier. Et toi, comme tu as bon coeur, tu n'as rien voulu me dire pour ne pas me faire de peine... Bref, je ne sais rien. Ce que je puis t'assurer, c'est que ce n'est pas trs srieux... Un petit nuage...

PAUL. - Oh non, je ne m'en souviens pas, mais ce n'est pas un petit nuage. Alexandre, dis-le-nous, toi.

DIDIER, qui oublie que c'est lui, Charles. - Oui, Alexandre, dis-le. Oh pardon ! Moi ?... Mais c'est que, figure-toi, je n'tais pas au courant non plus. Avec le concours de Saint-Cyr, tu sais... Je suis le premier surpris.

PAUL. - Et toi, Camille ?

SYLVIE. - Moi ? Eh bien, moi, je dois dire, j'ai bien senti un peu de tirage entre toi et papa, mais avec papa... ( Grand coup de coude de Didier.) Quoi ?... Avec papa... (Mme jeu.) Quoi ! Ah oui Flte !

PAUL - Avec papa ?

SYLVIE, s'enlisant. - Eh bien, ce n'est pas comme avec papa. L'autre. Enfin... Oh ! coute, je ne sais rien moi non plus. Dis-lui, toi, Charles, oncle, papa... Crotte !

DIDIER. - Bravo !

CHARLES. - Ce n'est pas une histoire de fric ?

PAUL. - De quoi ?

CHARLES. - D'argent, je veux dire.

PAUL. - Srement pas, je ne lui demande jamais un sou. Je me fiche de l'argent, tu le sais bien. Enfin, toi, fine mouche, il a bien d t'en parler tout de mme ?

CHARLES. -- Ben tu vois, non !... Je suis tout le temps en vadrouille, n'est-ce pas.

PAUL. - Eh bien, demandons Irma.

LE PROFESSEUR. - Non, non, pas Irma !

PAUL. - Pourquoi pas ? Ce sont les bonnes souvent qui en savent le plus sur les histoires de famille.

LE PROFESSEUR. - Oui. Mais pas celle-l !

PAUL. - Bon. Tant pis, Professeur, il faut lui demander lui.

LE PROFESSEUR. - Heu... C'est dlicat. J'aimerais mieux que vous vous souveniez vous-mme. Ce sera en outre un excellent exercice de remmoration. Tenez. Allongez-vous. Dtendez-vous. Et cherchez. Tranquillement. Je vais vous aider. Cette lanterne magique qui a disparu. Ce n'est pas une piste ?


PAUL. - Le cinmatographe ? Oh ! ... Remarquez, c'est un de nos grands sujets de discussion.

LE PROFESSEUR. - Ah ! ( Il note. )

PAUL. - Moi je crois en l'avenir de ce truc-l. Pas lui.

MADAME. - Pas lui ? Mais si !

PAUL. - Ah non, Titine ! Il n'y croit pas !

MADAME, foudroye du regard par le professeur. -Non, non, c'est vrai. Pardon !

LE PROFESSEUR, Madame. - Notez !

PAUL. - Mais enfin, ce n'est pas cause du cinmatographe, non.

LE PROFESSEUR. - Vous ne vouliez pas faire un voyage auquel il s'opposait ?

PAUL. - Oh ! Je veux en faire tellement de voyages ! Non, ce n'est pas a non plus.

DIDIER. - Tu veux peut-tre t'acheter une automobile ? Une jolie de Dion ?

PAUL. - Oh non ! J'attends la nouvelle Renault deux cylindres qui ne sortira qu'en 1902.

DIDIER, notant. Deux cylindres ! Mtin !

SYLVIE. - Il trouve peut-tre que tu vas trop souvent Bullier ou au Moulin-Rouge ?

PAUL. - Oh non ! Il sait bien que je ne suis pas un bambocheur.

MADAME, sur le ton d'eurka. - C'est la tlvision !

PAUL. - La.. quoi ? ( Consternation gnrale. )

MADAME, catastrophe. - La tl...

DIDIER. - Phone. Le maman, et phone . Tlphone.

PAUL. - Le tlphone ? (Loriebat flicite Didier d'un petit geste et refoudroie Madame.)
Oui, bien sr, j'aimerais bien qu'on ait le tlphone. Toi aussi, Titine. Mais on ne se fche pas pour le tlphone.

LE PROFESSEUR. - Qu'est-ce que a peut bien tre ? Cherchez bien.

PAUL. - Je suis fatigu, Professeur.

LE PROFESSEUR. - Alors, ne cherchez plus, reposez-vous. Vous en avez trop fait. Froufrou. La famille. Votre pre. La tlv... le tlphone ! Quoi ? C'est assez ! Restez l, vous tes bien. Personne ne vous drangera.

MADAME. - Et ne pense qu' ta gurison, mon petit. Tu peux tre tranquille, ton pre s'inclinera. Parce qu'enfin, il ne faut pas l'oublier, si quelqu'un a voix au chapitre dans cette maison, tout de mme, c'est toi !

LE PROFESSEUR. - Bon, a va, a va... (il l'entrane) Vous alliez encore en dire trop, Madame !
( Sortie gnrale. Paul reste seul en scne, sur la chaise longue. Entre d'un facteur, une pile de lettres jusqu'au menton. )

LE FACTEUR. - Drangez pas ! Connais le chemin !

(Il traverse la scne et sort, vers le bureau. Entre du mitron. Il porte cette fois la Grande Roue en nougatine mais recommence exactement son numro.)

LE MITRON. - Ma parole ! J'faisions erreur ! C'est pas le service. Mon prince m' excusera !

(Le bras de Didier surgit, saisit le mitron et l'escamote.)

PAUL. - On va manger toute l'Exposition !

( Le facteur revient. Il ne pense pas un instant que Paul peut tre l'hibern. )
C'tait des lettres, tout a ?

LE FACTEUR. - Eh oui ! Et il y a encore une pile comme a la Centrale. Heureusement qu'on nous laisse jusqu'au coin de la rue en deux chevaux !
(Le bras de Didier surgit, saisit le facteur et l'escamote.)

PAUL. - Deux chevaux pour porter les lettres. Les affaires marchent !

( Il ferme les yeux. Un temps. Entre d'Evelyne. Elle aussi est en 1900. Mais on doit la reconnatre sans hsitation. Elle s'arrte sur le seuil, dcouvrant Paul. Le regarde avec curiosit. Paul, paupires toujours baisses, souriant un songe, murmure : Hlne ! Puis il ouvre les yeux. Voit Evelyne. Il rpte : Hlne ! ... boulevers. )
( Entre de Didier. Il n'avancera pas dans la pice, restant dans le dos de Paul et faisant des signes Evelyne qui, elle, peut le voir .)

C'est toi, je ne rvais pas ? Tu tais l et je t'ai vue avant mme d'ouvrir les yeux. ( Il se lve, va elle. ) Hlne ! Je t'avais oublie ! Toi Comment ai-je pu ? Oh ! Mon amour, pardon ! Tu es l... ( Il veut la prendre dans ses bras. Elle a un mouvement de recul. ) Qu'est-ce que tu as ? C'est parce que je suis ras ?
( Mais Didier, par gestes imprieux, la supplie d'entrer dans le jeu, et elle s'abandonne.
Pourquoi ne dis-tu rien ? Tu m'as oubli, toi aussi ? Tu n'en aimes pas un autre, il n'y a rien de chang ?

EVELYNE. - Non...

PAUL. - Ah ! Ta voix ! Rpte, mon amour : Non, il n'y a rien de chang...
( Nouvelle supplication mime de Didier )

EVELYNE. - Non, il n'y a rien de chang...

(Remerciement de Didier qui s'efface, rassur.)

PAUL. - Mon amour. (Il la serre.) Tu sais, je suis guri, mais c'est la mmoire. J'ai encore des trous. Avec toi, c'est tout un coin qui sort de l'ombre. Seulement, c'est drle, je t'aime... et je ne vois que a. Les endroits et les jours, a ne compte pas. C'est toujours toi. Toi partout.
EVELYNE, touche. - Oui.

PAUL. - Mais je veux me rappeler, Hlne ! Ces endroits et ces jours ?

EvELYNE. - Oh !

PAUL. - Si. C'est pour moi. Tu ne peux pas savoir quand les souvenirs vous chappent comme on a envie de les rattraper. Aide-moi. Bien sr, il y a le dimanche du bateau-mouche. Suresnes. a, je me souviens. Toi aussi ? Tu as une capeline, qui te fait de l'ombre sur les yeux, et du soleil sur la bouche... Tu souris. Je me dis tiens ! elle a des fossettes !

EVELYNE. - Et c'est vrai, j'ai des fossettes.

PAUL. - Mais oui, tu as des fossettes, elles ne sont pas parties ! Bon ! La rencontre ! Mais aprs ? Avec toi, toutes les rencontres, c'est toujours la premire. Alors, c'est difficile. Aide-moi. Aprs ?

EVELYNE. - Aprs ? Eh bien, il y a eu un autre dimanche.

PAUL. - Oui, un autre dimanche, mais o ?

EVELYNE. - O ?... Attends...

PAUL. -Ah ! Je vois, moi. Et je sais pourquoi tu es gne. Tu tais avec ce vieux monsieur monocle.

EVELYNE. - Quel vieux monsieur ?

PAUL. - Enfin, la cinquantaine, pour moi, c'est vieux. Mon pauvre amour ! Tu m'as expliqu : quand on n'a, comme moi, ni argent ni sant, l'amour c'est un luxe. Et je t'ai dit : mais que croyez-vous donc que je compte faire de vous ? Et tu m'as rpondu ?

EVELYNE. - Je ne sais pas.

PAUL. - Je ne sais pas, c'est a. Alors, moi je t'ai dit : mais ma femme, parbleu !

EVELYNE. - C'est vrai ?

PAUL. - Quoi ? Je ne t'ai pas dit a ?

EVELYNE. - Si si... Aprs ?

PAUL. - Aprs ? Eh bien, dis-le-moi, toi. Qu'est-ce qu'il y a eu, aprs ?

EVELYNE. - Tous les autres dimanches...

PAUL. - Les autres dimanches, mais les endroits ?

EVELYNE. - Il y a tellement d'endroits !

PAUL. - Dis-m'en un. Un seul.

EVELYNE. - Eh bien.., nous dansions, non ?

PAUL. - Si nous dansions, tu le demandes. Oh ! Attends ! Je nous revois. La, la, la, la, la, la, la...
La Machiche ! La lre ! la lre ! Tu es toute rose. Et mme toute rouge, ma pauvre belle. Et brusquement, trs ple. Tu t'es vanouie... Tu te souviens ?

EVELYNE. - C'est vrai, je m'vanouis facilement.

PAUL. - Le pneu Michelin boit l'obstacle !

EVELYNE. - Pardon ?

PAUL. - La rclame. Je revois la rclame de Michelin. Mais pourquoi sur un arbre ? Robinson !
C'tait Robinson ! Tu ne pouvais pas le dire ? Il faut que je trouve tout tout seul ! (Explosant.) Ah !
a y est ! J'ai trouv !

EVELYNE. - Quoi ?

PAUL. - Pourquoi je suis fch avec mon pre ! C'est cause de toi ! Il ne veut pas de ce mariage !

EVELYNE. - Il fallait s'y attendre.

PAUL. - Pourquoi fallait-il s'y attendre ?

EVELYNE. - Mais... parce que je suis pauvre et malade.

PAUL. - C'est vrai. Pas de poitrinaire dans la famille ! Pff ! C'est cause de toi ! Attends ! Il faut que je le dise au professeur. Mais, au fait, comment es-tu l, toi ? Tu as fait leur connaissance, et tout s'est arrang ?

EVELYNE. - Oh ! non, non ! Rien ne s'est arrang.

PAUL. - Je te connais : tu as su que j'tais sorti de l'hpital, tu as voulu me voir cote que cote ?

EVELYNE. - Oui, c'est a.

PAUL. - Mais personne ne t'a vue entrer ?

EVELYNE. - Personne, non.

PAUL. - Bon. Alors, coute-moi. Il vaut mieux que tu repartes.

EVELYNE. - Oui, je crois, oui.

PAUL. - Ce n'est pas la peine d'irriter mon pre inutilement.

EVELYNE. - Non.

PAUL. - Aprs ce qui m'est arriv, il sera mieux dispos.

EVELYNE. - Oh !

PAUL. - Si, si. Vraiment, je crois. Je vais en profiter. Je vais lui parler. Sur-le-champ !
(Rapparition de Didier, que Paul ne peut toujours pas voir.)

EVELYNE. - Ecoute-moi.

PAUL. - Oui !

EVELYNE. - Je vais te faire de la peine. Mais ne crois-tu pas, dcidment, qu'il vaudrait mieux renoncer ?

PAUL. - Renoncer quoi ?

EVELYNE. - A ce mariage.
( Violents gestes de protestation de Didier .)

PAUL, clatant de rire. - Mon pauvre amour ! Tu voudrais te sacrifier ? Et pour quoi ? Pour qui ? Pour ce barbu antique et rtrograde ?
(Didier applaudit. Puis se recache.)
Non ! Va. File. Et reviens dans une heure. Pas dans trois jours. Pas demain. Pas Ce soir. Dans une heure. Nous sommes jeunes, d'accord, mais la jeunesse, a ne dure pas toujours.

EVELYNE. - Ecoute...

PAUL. - Non, je ne t'coute pas. Je t'aime. File.
(Il la pousse vers la porte. Il sort. Mais elle, n'est pas sortie. Bref colloque avec Didier rapparu.)

EVELYNE. - Vous tes content !

DIDIER. - Trs. Le professeur Loriebat est formel : pas la plus petite contrarit. Et, celle-l, aurait t une grosse, convenez-en !

EVELYNE. - Vous l'avez dit aux autres ?

DIDIER. - Oh non ! a sera tellement plus marrant si c'est lui qui leur dit. Trouvez pas ? En tout cas, vous avez t trs bien. Je vous remercie pour la famille. Je le dirai papa, tiens !
( Elle sort. Didier sort de son ct. Entre du professeur et de Paul )

LE PROFESSEUR. - Ne vous agitez pas ainsi. Vous vous tes souvenu. Parfait ! Alors ?

PAUL. - C'est cause d'Hlne.

LE PROFESSEUR. - Hlne ? Qui est Hlne ? Quoi?

PAUL. - Ma fiance. Oui. Pas une petite amie : ma vraie fiance, ma future femme.

LE PROFESSEUR. - - Votre femme ! Mais oui Sommes-nous bte ! Comment n'y avons-nous pas pens ? Hlne ! Hlne Fournier !

PAUL. - Elle le sera. Mon pre ne veut pas. Parce qu'elle n'a pas le sou, et pas de sant. Seulement voil : je l'aime. Et je l'pouserai !

LE PROFESSEUR. - - Oui, oui, oui ! Et ce sera la brouille... Le dpart. L'aventure, le Ple. Oui, oui, je vois...

PAUL. - Quel ple ?

LE PROFESSEUR. - Quoi ? Hmm ! Le ple d'attraction de votre vie, c'est Hlne !

PAUL. - Comme vous dites ! Alors, je veux parler mon pre. Immdiatement !

LE PROFESSEUR. - Attendez, mon petit, attendez. Parler votre pre, c'est trs joli. Vous, vous savez ce que vous allez lui dire. Mais lui, est-ce qu'il le sait ? Quoi ? Laissez-moi le prparer.

PAUL. - Je vous prviens : il est ttu comme une mule.

LE PROFESSEUR. - Il a peut-tre chang. On change avec le temps.

PAUL. - Enfin, essayez si vous voulez. Mais que a ne trane pas trop. Cet accident m'a encore fait perdre trois mois. Trois mois, a compte mon ge !

LE PROFESSEUR. - Oh !... (Fausse sortie de Paul.) Cette Hlne ? Comment est-elle ? Il la connat ?

PAUL. - Il n'a jamais voulu la voir. S'il dit oui, je la lui prsenterai.

LE PROFESSEUR. - Mais oui.

PAUL. - Dans une heure.

LE PROFESSEUR. - C'est a.

(Sortie de Paul.)
Dans une heure ! Pauvre enfant !

(Il fait un signe par la baie. Tous entrent.)

LE PROFESSEUR. - Un nouveau trou vient de se combler. Un grand trou, Madame !

MADAME. - Lequel, Professeur ?

LE PROFESSEUR. - Sa femme, Hlne. (Entre spare de Didier.)

DE TARTAS. - Ae ! Elle m'a toujours fait peur, celle-l !

DIDIER. - Tu avais raison, papa,

LE PROFESSEUR. - Et c' est a cause d'elle qu'il tait fch avec son pre !

CHARLES. - Tiens ! Tiens !

MADAME. - J'espre, Hubert, qu'il n'y a pas l-dessous une histoire de rivalit masculine entre pre et fils. (Didier clate de rire.) Je t'en prie, Didier.

DE TARTAS, riant lut aussi. - Il a raison ! Ma pauvre Edme, c'est cocasse, vous ne pouvez pas vous mettre dans la tte qu'il s'agit de vos grands-parents. Avec moi, il n'a rien craindre. A prsent, votre anctre Fournier, lui, tait peut-tre un chaud lapin ! Moi je ne garantis rien.

DIDIER. - Elle est bien bonne !
(Didier se tord et Tartas, tout heureux de le faire rire, l'accompagne.)

LE PROFESSEUR. - Non, Monsieur. Si M. Eugne Fournier s'opposait ce mariage, c'tait pour des raisons de sant et d'argent. Alors, voil. Paul vient de se rappeler. Mais c'est la priode de ses fianailles qu'il se croit encore. Et il dsire parler son pre. Oui, mes amis. Nous voici revenus exactement au seuil de la fameuse scne.

MADAME. - Quelle fameuse scne ?

LE PROFESSEUR. - Celle o le pre rpta non. Celle o le fils dcida bon. Et boucla ses valises.

DE TARTAS. - Quel film ! Plein de coups de thtre !

DIDIER. - Et a n'est pas fini !

DE TARTAS. - Non, ce n'est pas fini. Nouveau coup de thtre ! Le pre tait contre le mariage ? Eh bien maintenant il est pour ! Ha ha !

DIDIER. - Bravo, papa.

LE PROFESSEUR. - Bravo, en effet, Monsieur. Car il est vident qu'aujourd'hui il faut donner votre consentement.

DE TARTAS. - Je le donne des deux mains !

MADAME. - Doucement, mon ami. Convient-il de le donner?

DE TARTAS. - Allons bon ! C'est vous maintenant qui allez vous opposer, Edme ? Un fantme ! On peut lui accorder la main d'un fantme.
(Didier rit de plus belle.)

MADAME. - Je n'en suis pas si sre. Paul a aim cette femme. Vous allez lui laisser revivre un amour qui ne peut pas revivre. C'est cruel.

LE PROFESSEUR. - Il le faut, Madame. Nous ne pouvons pas lui apprendre qu'elle n'existe pas sans lui rvler du mme coup toute la vrit. Alors ?

DE TARTAS Allons, laissez-moi le voir. Et vite. Je me sens inspir, moi. Silence, on tourne ! Dites-moi, Professeur. Cette Hlne, je la connais ?

MADAME. - Eh bien, c'tait ma grand-mre.

DE TARTAS. - D'accord. Dans le film, je veux dire.

LE PROFESSEUR. - Non, vous n'avez jamais voulu la voir.

DE TARTAS. - Bien.

LE PROFESSEUR. - Il doit vous la prsenter.

DE TARTAS. - a, a m'tonnerait ! Hein, Didier ?

DIDIER - H ! Qui sait ? Qui sait ? Ha ! ha !

MADAME. - Finissez de rire comme a !

DE TARTAS. - Allons, Edme. Ne perdons pas le sens de l'humour, ma chre amie. De la gaiet, a dit le professeur. Ce n'est pas un film noir. C'est un film rose, ma chre. Rose comme l'tait la vie cette poque. (Sortie de Madame et de Sylvie.) Vous me l'envoyez, Professeur. Je me chausse. (Sortie du professeur.) Enfin une scne pour moi ! Je me rattrape, allons.

DIDIER. - La plus belle, papa !

(Ils rient encore ensemble. Sortie de Didier.
De Tartas boutonne ses bottines. Entre de Paul.)

DE TARTAS, dans une attitude de mauvais acteur prt attaquer une longue tirade. Il sera de plus en plus volubile. - Alors, tu ne connaissais pas ton pre. Si, si tu le connaissais ! Je veux dire, tu ne connaissais pas son caractre. Ne dis rien. Tu es encore fatigu, pas d'effort inutile. Moi, l'ennemi de l'amour ? Moi, de Tartas ! Quoi ? Moi, Fournier, Eugne Fournier, mais natif de Tartas. Oui, tu croyais que j'tais normand, erreur, gascon. Tartas. Les Landes. Passons. On a le temps d'en reparler... Moi, Fournier de Tartas, contre l'amour !
Ah ! On voit que tu ne connais pas mes films. Mes parfums, pardon. Amour, quand tu nous tiens. L'amour en cage. Amour, amour - non, a c'est de Patou. - Ma pellicule n'est qu'un long ruban d'amour... Hm ! Grce mes parfums ! Tous les coiffeurs te le diront. Bref ! La sant ? Est-ce qu'elle m'a arrt, moi, la sant ? Ta mre n'a aucune sant. Je m'explique pourquoi aujourd'hui. C'est de famille. Les femmes s' en vont de bonne heure dans cette famille. Tu en sais quelque chose. Encore qu'avec les progrs qu'a faits la mdecine, ta mre, elle, elle ne se dfend pas mal ! Passons !

L'argent ? Quand on m'apporte la Fortune sur un plat, mon premier mouvement est de dire : non. Il faut que ce soient mes enfants qui se tranent mes pieds ! Papa, prends-la. Et si je la prends, c'est bien pour eux. Pour qu'ils ne meurent pas de faim. On ne peut pas compter sur le cinma... Tographe.
Non ! Moi, au nom de l'argent et de la sant, je dirais non l'amour ? Alors, l, oui, la voil l'utopie ! Oui, je sais, j'avais toujours dit non. Enfin, je ne disais pas oui. Mais j'tais normand, et c'est connu, les normands ne disent ni oui ni non. Mais je suis gascon, et quand un gascon dit oui, c'est oui sur toute la ligne. Tais-toi ! Je sais ce que tu vas me dire. Que je dis oui pour te mnager, et quand tu seras tout fait d'aplomb, hol je reprendrai ma parole ? Parole de gascon ? Erreur. Je ne pourrai pas. Parce que c'est le normand qui aura donn son consentement, et le gascon, lui, ne pourra plus rien.

Non ! Ne me remercie pas. Oh ! J'ai du mrite. A cause de ta mre. Oui, tu croyais que c'tait moi qui tais contre ce mariage, eh bien, figure-toi, c 'tait ta mre. Et il a fallu que je la convainque ! Mais ne me remercie pas. Tout ce que je te demande, mon petit, c'est de ne pas oublier. Memento ! Puisque la mmoire te revient ! ... Aujourd'hui, je suis ton pre. Tu dois compter avec mon autorit. Demain, c'est toi qui peux avoir plus d'autorit que moi. La roue tourne ! Alors demain, mon petit, pre ton tour, qui sait ? grand-pre, peut-tre mme ! n'oublie pas celui qui fut ton vieux papa et qui, faisant front toute une famille, t'aura dit : cette Hlne, tu la veux ? Elle est toi. Qu'elle soit la bienvenue sous ce toit, o tu ne seras pas le seul l'aimer. Toute la famille l'aimera. Moi en tte.
(A ce moment prcis, et comme Peut allait se jeter dans les bras de son pre, de Tartas qui, dans une attitude de dignit, a enfonc noblement sa main droite dans sa poche, est pris d'un affolement subit. Sa main trop nerveuse a tourn par mgarde le bouton de sa radio de poche et une voix invisible s'lve.)
LA RADIO. - TON-SA-VON ! - Pour votre toilette : TON-SA-VON. Pour votre barbe : TON- SA -VON. Pour le bain : TONSAVON. Pour bb : TONSAVON.
(Stupeur de Paul. De Tartas farfouille fbrilement dans sa poche sans succs. Au contraire, il augmente l'intensit du poste et la voix continue :
Nous savons que TONSAVON est notre savon.
( Mais le cousin Charles surgit, sauvant la situation. Il articule avec exagration, de ses seules lvres, sans parler, et c'est de lui, pour Paul, que semblent venir les paroles du speaker. Tandis que de Tartas, lui, s'acharne trouver le bouton. )
Depuis que TONSAVON est notre savon, nous recevons les savons de papa et les savons de maman avec le sourire...
Soudain, Paul clate de joie et d'admiration.)

PAUL. - Ventriloque ! Il est ventriloque ! O as-tu appris ?

LA RADIO. - Mon savon est TONSAVON, et TONSAVON sera votre savon. Mon, ton, son. Mes, tes, ses. Notre, votre, leur. Nos, vos leurs.

( Chartes finit par prendre Tartes aux paules, le pousse dehors, et achve se mimique en mme temps que la voix du speaker s'teint...)

PAUL. - Mirobolant ! fine mouche ! Mais il ne me passait pas un savon ! Il me disait oui. OUI !

CHARLES. - Oui ! Eh bien je t'assure que lui, il va s'en faire passer un, savon ! ( Il sort.)

PAUL, seul en scne, radieux. - Tout ! J'ai tout ! ( il se retourne. Evelyne vient d'entrer.) Hlne ! Tu tais l ?  Tu as entendu mon pre ? ( Elle fait oui. Il la prend dans ses bras. La serre sans rien dire. Puis, le regard soudainement lointain. ) C'est curieux. Figure-toi, j'ai fait un rve. a m'est revenu pendant qu'il me parlait... J'avais une scne avec lui. Comme prsent. Mais a ne se passait pas du tout comme a. Il disait non. il me chassait. Et nous partions. Loin. En Amrique. Au Canada... Un drle de rve.

EVELYNE. - Oui...

( Il lui prend le visage entre ses mains. L'embrasse longuement sur la bouche. Entre de Mme de Tartas. Elle s'arrte, interdite, voyant les jeunes gens enlacs. A un sourire bienveillant. Fait de grands signes vers la coulisse. Entre de Tartas, qui s'ponge encore le front. Il s'avance un peu dans la pice, lui, pour dcouvrir quelle femme Paul peut bien embrasser. Paul dnoue son treinte. Voit son pre. De Tartas reconnat Evelyne. )

PAUL. - Papa ! Je te prsente Hlne.

fin acte deux

debut acte 3

ACTE I I I

En scne, Charles, Didier, Sylvie.
Charles et Syivie, assis une table, des piles de lettres devant eux, crivent sans arrt. Didier, lui, fait marcher le phono.

SYLVIE. - Didier ! Tu ferais mieux de nous aider.

DIDIER, arrtant le phono. - Non ! Depuis que Mlle Evelyne est devenue Hlne, et qu'au lieu de rpondre aux lettres de Paul, elle rpond ses baisers, on nous a coll son boulot. Moi, je ne marche pas. Mtin !

CHARLES. - Ah ! oui ! Vivement qu'on revienne en 57 !

DIDIER. - C'est cette mouche qui t'embte.

CHARLES. - La mouche, ce n'est rien ! Mais il me demande tout le temps de refaire le ventriloque, tu comprends !

DIDIER. - Evidemment. Ceci dit, remets-la, ta mouche. C'est imprudent.

CHARLES. - Il hiberne !

DIDIER. - Oui. Mais depuis que l'amour l'a rchauff, il hiberne de moins en moins, tu remarqueras. Bientt, il se contentera comme tout un chacun de ses huit heures de sommeil. Et d' ici ce qu'il fasse de l'insomnie, y a pas loin ! Ah l'amour !

SYLVIE. - Tu crois qu'il l'aime ?

DIDIER. - Qui ? Hlne ? Ah ! ma petite !

SYLVIE. - Non, Evelyne.

DIDIER. - C'est pareil.

SYLVIE. -On n'aurait jamais d lui laisser croire ! Papa d'ailleurs a tout de suite regrett d'avoir donn son consentement.

DIDIER. - Ah ! a. Il l'a regrett ! Mais papa, lui, qu'est-ce que tu veux, c'est sa secrtaire.

SYLVIE. - Une secrtaire, a se remplace.

DIDIER. - Elles sont plus ou moins doues.

SYLVIE. - Moi, j'espre bien qu'il lui en voudra. Qu'il se mettra la har comme une aventurire. Qu'elle est, d'ailleurs.

DIDIER. - Eh l ! Aventurire ! Trs 1900 !

SVLVIE. - Une cocotte et une gourgandine !

DIDIER, regardant dans le jardin. La voil ! Et attention ! Elle sera peut-tre un jour notre arrire-grand-mre .

(Entre d'Evelyne. Ou, plutt, entre de Tartas. Car juste avant qu'elle n'entre, elle, lui, qui guettait, fait irruption, il houspille ses enfants et harles.)

DE TARTAS. - C'est a ! Etalez-vous bien, vous autres ! S'il descend et qu'il fourre son nez dans ces lettres, on aura bonne mine ! Allez ! Dans mon bureau. Et en vitesse. Charles ! (Il lui tend sa mouche qui tranait.)

CHARLES. - Ah ! cette mouche ! quelle barbe !

DE TARTAS. - C'est le plus petit modle, ne te plains pas.
(Sortie des trois. Comme Evelyne allait les suivre.)

DE TARTAS. - Doucement, mignonne. Voil huit jours que sous un prtexte ou sous un autre, tu me files entre les pattes. Stop ! Je ne sais pas si tu te rends compte, Evelyne, du supplice que j'endure depuis huit jours.

EVELYNE. - Pourquoi un supplice?

DE TARTAS. - Oh ! Je sais ! Pour toi, il faut le reconnatre, a n'a pas l'air d'un trs grand supplice.

EVELYNE. - Nous jouons des rles. Tous. Ce n'est pas moi qui ai choisi le mien. C'est mme toi qui as insist.

DE TARTAS.- Oui. Mais quand j'ai allgrement donn mon consentement, je croyais que c'tait un fantme,moi. Si on m'avait dit que le fantme c'tait toi !   Et que je devrais m'attendrir et m'extasier: Regardez-les, les tourtereaux ! Croyez-vous qu'ils sont chou ! Quels amours ! Pendant que tu te pmes dans les bras de ce vieillard ! Car tu oublies son ge !

EVELYNE. - 25 ans?

DE TARTAS. - Et le pouce ! Vous, les femmes, vous ne voyez que les apparences. Mais, enfin, les dates sont l : 1875, 1957. Calcule.

EVELYNE. - Tu m'as toujours dit que chez un homme l'ge ne comptait pas.

DE TARTAS. - D'accord. Mais 82 ans, tout de mme !

EVELYNE. - Il les porte bien, reconnais-le.

DE TARTAS. - Plaisante maintenant. Je t'assure que j'ai le coeur plaisanter, moi. Bon. Je ne te fais pas une scne de jalousie. On ne peut pas tre jaloux d'un monstre. Seulement, ce monstre, ne l'oublie pas, est le grand-pre de ma femme. En outre, et surtout, c'est un bien national et mme international, dont j'ai le dpt, moi, Tartas. Alors, j'oublie tout le reste. Je m'lve au-dessus de mes petits sentiments personnels. Je me transcende. Pour ne penser qu' lui : Primum, l'hibern. Parce qu'il faudra bien, et plus vite que tu ne crois, lui apprendre la vrit, l'ge qu'il a. Et qui tu es. Tu n'y penses gure, toi, ce moment crucial ?

EVELYNE, ambigu. - Tu crois ?

DE TARTAS. - Alors, pourquoi te conduis-tu de la sorte ?

EVELYNE. - Enfin, qu'est-ce que tu me reproches ?

DE TARTAS. - D'tre trop gentille avec lui !

EVELYNE. - Je suis sa fiance oui ou non ?

DE TARTAS. - Oui, mais une fiance de 1900. Une marguerite dans les cheveux, avec des pudeurs ex-quises, et qui se laisse arracher on rougissant un baiser sur le front entre deux parties de jeu de grces. Toi, tu me joues a en petite pin-up du caf de Flore ! Je sais ce que je dis. Et ce que je vois. Hier encore, je vous ai surpris dans un baiser qui faisait bien ses cent mtres de pellicule. Et sur le banc qui est tout prs de la rue. Devant toutes les religieuses !!!

EVELYNE. - Qu'est-ce que tu veux ! Quand sur deux acteurs, il y en a un qui ne l'est pas.

DE TARTAS. - O veux-tu en venir ? Dis ?

EVELYNE. - Moi ?

DE TARTAS. - Oui. L'hibern, c'est la fortune ? Ce n'est pas tomb dans l'oreille d'une sourde.

EVELYNE. - Mon pauvre vieux ! Tu es toujours ridicule, c'est ce qui t'empche d'tre ignoble. Tu t'lves. Tu te transcendes. Primum, l'hibern. S'il m'aimait fond, ce serait grave pour lui. Et pour toi, surtout. Et moi ? Tu te moques bien de moi dans cette histoire. Une petite intrigante. Quand on est la matresse de Tartas, j'avoue. Et si je me mettais l'aimer, moi ? Voyons ? Suppose. Qu'est- ce qu'il m'arriverait ?(Entre de Madame.)

MADAME. - Ah ! Vous tes l, Mademoiselle. Et avec mon mari. C'est parfait. J'attendais assez ce moment de vous voir seuls tous les deux.

DE TARTAS. - Ah ! oui ? Pourquoi donc, chre amie ?

MADAME. - Eh bien ! pour vous dire que j'ai enfin dcouvert la vrit.

DE TARTAS. - Ah ! Poh ! Une tuile n'arrive jamais seule. Seulement, ma pauvre Edme, quel moment ouvrez-vous les yeux ? Au moment prcis o justement mademoiselle m'chappe !

MADAME. - Quoi, Mademoiselle, vous ne voulez plus jouer votre rle auprs de Paul ?

DE TARTAS. - Attendez, Edme, attendez. C'est la vrit au sujet de Paul, ou mon sujet ?

MADAME. - A votre sujet ? Pourquoi votre sujet ?

DE TARTAS. - Ah ! bon !

MADAME. - Excusez-moi, Hubert, mais pour une fois, dans cette maison, il y a quelqu'un de plus intressant que vous mon ami, puisque l'avenir de l'humanit entire est li lui : c'est Paul.

DE TARTAS. - Mais je ne dis rien ! La vrit sur Paul ! Parfait ! Nous vous coutons.

MADAME. - Son sort me proccupe de plus en plus. Il s'enracine chaque jour davantage en 1900. J'ai peur que la mthode du professeur Loriebat ne soit une arme double tranchant. Et qu'il soit en fin de compte plus dangereux pour lui d'accder notre poque aprs avoir retrouv toutes les habitudes de la sienne.

DE TARTAS. - Je suis comme vous ! Au dbut, ce film m'enthousiasmait. Je dchante ! D'abord, moi, je voyais cinq, six semaines de studio, pas plus. Sans compter d'importantes modifications au scnario sur lesquelles je ne suis pas du tout, mais pas du tout d'accord. Bref !

MADAME. - Je ne suis pas un psychologue, mais je suis femme. Et je crois dans les vertus de notre sexe pour simplifier les complications de la psychologie. Y croyez-vous, vous aussi, Mademoiselle ?

DE TARTAS. - Aux vertus de son sexe ? Bien sr, elle y crot ! Ce ne sont peut-tre pas les mmes que les vtres, mais ce sont des vertus tout de mme !

MADAME. - C'est ce que je me dis. Et c'est pourquoi, Mademoiselle, c'est de vous que j'attends le salut de mon fils.

DE TARTAS. - Quoi ? Didier, prsent ?

MADAME. - Mais non : Paul.

DE TARTAS. - Elle recommence ! Edme, par piti, redescendez sur terre, sacrebleu ! Votre fils n'est pas votre fils et sa fiance n'est pas sa fiance !

MADAME. - Laissez-moi parler. Je ne connais pas votre vie, Mademoiselle, et je ne sais pas si votre coeur est libre ? L'est-il, Mademoiselle ?

EVELYNE. - Tout dpend de ce qu'on entend par coeur, Madame.

MADAME. - Cette rponse me plat et me prouve qu'il est libre.

DE TARTAS. - Vous allez un peu vite, Edme !

MADAME. - Entre femmes, on se comprend trs vite, mon ami. Mademoiselle m'avouera volontiers, moi, certaines choses qu'elle n'oserait pas vous dire vous.

DE TARTAS. - Certaines ! a, c'est possible, pas toutes ! Certaines !

MADAME. - Paul est beau, jeune, charmant, toujours gai, d'une politesse exquise. Un pass d'avenir. Enfin, un garon tout fait exceptionnel.

DE TARTAS. - Ah a I Exceptionnel, il l'est !!!

MADAME. - Quelle jeune fille ne rverait pas d'tre aime de lui ? Moi, si je ne me sentais pas sa mre et si je n'tais pas sa petite-fille, je tomberais amoureuse de lui sur-le-champ.

DE TARTAS. - Merci !

MADAME. - Alors, coutez, Mademoiselle, pousez-le.

DE TARTAS. - C'est a ! Et moi je deviens parfumeur ! Notre fille, celle de Charles. Et Didier entre Saint-Cyr ! Comme a, la ralit s'effacera compltement devant la fiction. Et c'est moi l'utopique !

MADAME. - Oui, c'est vous. Parce que moi, Hubert, je ne pense qu' a, justement.

DE TARTAS. - A quoi ?

MADAME. - Au passage de la fiction la ralit. A l'heure o Paul apprendra, le monde se drobera sous ses pieds. Le monde entier. Sauf une femme. Sa femme. Elle sera sa boue de sauvetage. Vous dites, les hommes, que les femmes vous rendent fous. Mais c'est la vie complique d'aujourd'hui qui vous rend fous, et l'amour d'une femme, souvent, qui vous empche de le devenir tout fait.

DE TARTAS. - Eh bien ! ce n'est pas mon cas ! Vous, Edme, vous pouvez vous vanter de me rendre vraiment fou ! Fou furieux !

(Entre du professeur.)

LE PROFESSEUR. - Quoi ?

- DE TARTAS. - Non, n'ayez pas peur, vous ! C'est moi qui deviens fou furieux, Professeur ! cause de ma femme. Vous ne savez pas sa dernire trouvaille ? Que Mademoiselle pouse mon fils.

LE PROFESSEUR. - Didier ?

DE TARTAS. - Non Paul ! a y est, moi aussi ! Quand je vous dis que je deviens fou !

LE PROFESSEUR. - Je vous trouve en effet de plus en plus surexcit. Calmez-vous, Monsieur. Ce serait la solution idale.

DE TARTAS. - Quoi ?

LE PROFESSEUR. - Nous ne pouvons pas indfiniment vivre en 1900. Qui, mieux que Mademoiselle
peut le prparer la grande rvlation, elle qui a la chance d'tre aime de lui ?

MADAME. - Voil ! Les psychologues et les femmes se rencontrent.

DE TARTAS. - Les psychologues disposent leur aise des femmes des autres !

LE PROFESSEUR. - Quoi? Mademoiselle est marie ?

DE TARTAS. - Non ! Et je la connais, elle est ma secrtaire depuis assez longtemps, elle ne tient pas le faire !I Ou, Si elle se marie, ne vous vexez pas, Edme, ce sera avec un garon normal, et pas avec une sorte de phnomne, un amnsique de Korsakoff, qui tient la fois de la marmotte, de la chauve-souris et du requin-plerin !

LE PROFESSEUR. Si vous prsentez les choses Mademoiselle sous un jour aussi sombre, n'en parlons plus.

EVELYNE. - Professeur, quel avantage voyez-vous ce que je devienne sa femme ?

LE PROFESSEUR. - Celui-ci : c'est que vous le seriez dj.

DE TARTAS. - Je ne comprends pas ! Elle non plus, d'ailleurs !

MADAME. - Moi, je crois comprendre.

DE TARTAS. - Vraiment ?

MADAME. - Le professeur verrait encore plus loin que moi.

DE TARTAS. - Plus loin ? Fichtre ?

MADAME. - Se mariant avec Paul, Mademoiselle n'aurait plus jouer le rle d'Hlne. Elle pourrait le vivre vraiment. Sincre. En vraie fiance.

LE PROFESSEUR. - Et rien ne l'empcherait d'tre sa femme ds prsent. Comme elle l'tait autrefois.

MADAME. - Et de l'apprendre Paul, qui lui ne s'en souvient plus, le pauvre petit.

DE TARTAS. - Mais comment donc ! On lui rafrachirait la mmoire. Tu sais ! Nous sommes maris. Et vous savez ce qui se passera, entre eux ?

LE PROFESSEUR. - Le stimulus de facto .

MADAME. - Le stimulus ...?

DE TARTAS. - De facto ! Il sera mis devant le fait accompli. Et nous aussi. En latin. Mais a n'arrange rien ! Nous tombons de Charybde en Scylla ! Sa fiance ! Sa femme ! Sa matresse, maintenant ! Protestez, Evelyne ! Je vous en prie, protestez. C'est votre droit !

EVELYNE, perdue. - Ah I je ne sais plus ! Mon droit ! Je ne me sens plus aucun droit ! C'est une affaire mondiale ! C'est trop pour mes paules... C'est trop !...

MADAME. - a y est ! Elle va s'vanouir !

DE TARTAS. - Voil !

VOIX DE PAUL. - Froufrou ! Froufrou !

DE TARTAS. - Et l'autre qui dshiberne ! (Evelyne s'vanouit.) Vous tes contents !Dans mon bureau ! Vite ! De l'air ! De l'air pur ! Elle en a besoin !!! ( Le professeur et Madame emportent Evelyne vanouie .)

LE PROFESSEUR. - Enfin, qu'est-ce qu'il a ? C'est pourtant un trs beau parti pour cette fille.

MADAME. - Pour elle, oui, mais pour Paul, avouez... Je comprends que mon mari soit du ! ( Ils sortent du bureau.)

DE TARTAS, seul. - Basta ! Basta ! Basta ! (Entre de Louise qu'il ne voit pas.) Tartas, toi, mon gaillard ! Si tu te laisses faire, ce soir mme, tu seras cocu. Toi, un cadet de Gascogne ! Qu'est-ce que vous fichez ? Toujours sur mon dos, vous ! Tenez ! Filez avec eux ! Et qu'on ne me drange pas ! Personne ! Sous aucun prtexte ! Compris ?
(Sortie de Louise. Entre de Paul.)
On se jette l'eau ! (Paul approche.)

PAUL. - Bonjour, papa.

DE TARTAS. - Bonjour, mon petit. Alors, comment te sens-tu aujourd'hui ?

PAUL. - Trs bien, papa, trs bien. Tu vois, je ne dors plus beaucoup.

DE TARTAS. - En effet, dix-huit heures. Pour toi, ce n'est rien.

PAUL. - Eh non ! Je crois vraiment que je redeviens tout fait normal. Hlne n'est pas l ?

DE TARTAS. - Non. Hlne n'est pas l. On s'y jette !

PAUL. - L'Exposition nous amne de bien pittoresques personnages. Je viens de voir, passer une jeune femme avec les cheveux plus courts que moi, des culottes de coureur pdestre et des sandales de bndictin.
DE TARTAS. - Dans cette rue ?

PAUL. - Oui, oui, il faut dire qu'elle s'est fait embarquer par un sergent de ville ! a n'a pas t
long !

DE TARTAS. - Ah bon ! D'ailleurs, maintenant... A l'eau !

PAUL. - Je me demande de quel pays elle pouvait bien tre.

DE TARTAS, trs naturel. - Mais de Paris. (Paul le regarde un peu tonn.) Mon petit, j'ai te
parler. Tu es courageux, tu l'as prouv. Tu as une constitution solide, tu l'as prouv aussi. Tu redeviens tout fait normal, tu viens de le dire. Alors, voil, moi je me jette l'eau. Aprs tout, flte ! Je suis ton pre. a n'aura qu'un temps. J'en profite. Je te dis tout. De deux choses l'une ou tu le prends bien, et l'utopique triomphera, une fois de plus ! Ou c'est le professeur Loriebat qui avait raison et alors, que veux-tu, on te resoignera. Tu seras encore mieux dans une maison de sant, bien au chaud, que de l'endroit d'o tu venais ! Quoi ?

PAUL. - Je t'coute. C'est au sujet de mon accident ?

DE TARTAS. - Oui. Enfin, des suites de ton accident. On te cache quelque chose de grave. De grave,note, est-ce tellement grave quand on y rflchit ? Moi je sais que je serais dans ton cas, ma foi, je prendrais la chose plutt bien. Il est vrai que moi je connais fond tous les avantages de ta situation. Il est certain que toi, pour la raliser, tu dois faire appel tout ton sang-froid. Non, je ne dis pas ce mot pour faire une plaisanterie. D'ailleurs, tu ne la comprendrais pas et elle serait de mauvais gout. Passons !

PAUL. - Quelle plaisanterie ?

DE TARTAS. - Non, non, je n'ai rien dit. Remarque, si tu le prenais en riant, ce serait parfait ! Et qui sait, pourquoi n'en rirais-tu pas ? Tu es d'un naturel gai. Tu as gard de ton poque, enfin de l'poque de ta jeunesse, de ta premire jeunesse, cette insouciance, ce got de la blague. Et tu as raison. Rien ne vaut le rire. Tout est tellement risible ! La Nature donne l'exemple. On ne sait jamais si elle vous propose un sombre drame ou la farce la plus norme. Tiens, suppose... Non, ne suppose rien du tout. N'allons pas plus vite, que les violons ! Voyons ! Par quel bout m'y prendre ? Ce n'est pas commode, tu sais. Si peu commode que personne n'ose s'y aventurer et une fois de plus, si je ne mets pas la main la pte, moi de Tartas-- Fournier de Tartas, mais plus pour longtemps, bientt deTartas tout court -- nous n'en sortirons jamais ! Voyons ! Le Ple Nord. Essayons le Ple Nord. Concentre-toi bien. Le Ple Nord, a ne te dit rien ?

PAUL. - Comment a ?

DE TARTAS. - Tu n'es jamais all au Ple Nord ?

PAUL. - Quel Ple Nord ? C'est un caf-concert ?

DE TARTAS. - Mais non ! Le Ple Nord. Le Ple ! Tout fait au sommet du globe, tu vois bien ! Il n'y en a pas deux ! Enfin, si, mais l'autre, c'est le Ple Sud !

'PAUL. - Le Ple Nord Ple Nord ?

DE TARTAS. - Oui. Le vrai, oui.

PAUL. - Eh bien ?

DE TARTAS.. - Tu ne te souviens pas d'y tre all ? ( Un instant de stupeur chez Paul. De mfiance aussi. Puis franc clat de rire.)
Tu ris. Mais c'est un peu tt, pour rire.

PAUL. - Excuse-moi, papa ! Mais vraiment, c'est rigolo ! Tu m' annonces une rvlation grave sur mon accident, tu y mets toutes les formes, tu m'intrigues, je me pose cent questions, et tu finis par me demander si je n'ai jamais t au Ple Nord ! Avoue !  Tu es encore devenu plus blagueur que Victor, tu sais !

DE TARTAS. - Ouais ! C'est mal parti. Laissons le Ple. Ah ! Ce n'est pas commode. Je voudrais les y voir, les autres ! Grande mise en scne, costumes d'poque, figuration, charbonniers, tout le tremblement, et aprs, dbrouille-toi, Hubert ! ... L'hpital, tiens ! Ttons de l'hpital. Combien de temps crois-tu tre rest l'hpital ?

PAUL. - Longtemps, je sais.

DE TARTAS. - Oui, mais combien ? Pas l'hpital mme, d'ailleurs. Combien de temps crois-tu qu'il s'est coul depuis ton accident ?

PAUL. - Trois quatre mois.

DE TARTAS. - Trois quatre mois. Eh bien ! ce n'est pas vrai ! Il s'est coul beaucoup plus de temps que a. Beaucoup, beaucoup plus de temps !

PAUL. - Combien ?

DE TARTAS. - Eh bien... Oh ! tu vas sauter, je te prviens !

PAUL. - Mais non. Dis-le-moi.

DE TARTAS. - Eh bien cinquante... Non ! C'est inutile, tu ne marcheras pas !

PAUL. - Quoi ? Cinquante semaines ?

DE TARTAS. - Non, non...

PAUL. - Pas cinquante mois, tout de mme ?

DE TARTAS. Non, pas cinquante mois.

PAUL, haussant les paules. - Cinquante ans, alors ?

DE TARTAS. - Mais...

PAUL. - Mais quoi ?

DE TARTAS. - Oh ! Rien ! Cinquante ans, c'est ridicule, je me rends compte. Ah ! c'est trs joli de se jeter l'eau, mais il faut nager aprs. Voyons, voyons. Raisonnons. Le temps. Oui, dans le fond, tu as raison, le temps, on s'en fout ! C'est ce qui s'est pass qui compte. Que demande un grand malade, un voyageur ou un prisonnier en rentrant chez lui ? Alors, quoi de neuf ? Eh bien ! je vais te le dire, moi, ce qu'il y a de  neuf !

PAUL. - Je veux bien. Mais dans Le Gaulois, j'en ai dj appris un bout.

DE TARTAS. - Le Gaulois, tu sais...

PAUL. - Oui, il faut en prendre et en laisser.

DE TARTAS. - Il faut surtout en laisser. Enfin, tu vas voir. Tu te rappelles qu'il y avait du tirage avec l'Allemagne ? Depuis 70, ce n'tait pas a ?

PAUL. - Quel rapport avec mon accident ?

DE TARTAS. - Attends, attends ! Ne t'impatiente pas, nous avons tout le temps ! Eh bien ! a a fini par craquer, avec l'Allemagne. Oui, mon petit. La guerre a clat !

PAUL. C'est a ? Nous sommes en guerre avec l'Allemagne, et on n'ose pas me dire que je dois partir ?

DE TARTAS. - Non, non, tu ne dois pas partir, rassure-toi. De toute faon, tu n'es pas mobilisable. La guerre a clat, mais il y a belle lurette que c'est fini !

PAUL. - Qu'est-ce qui est fini ?

DE TARTAS. - La guerre. La guerre de 14.

PAUL. - De quatorze quoi ?

DE TARTAS. C'est comme a qu'on l'appelle. Parce qu'il y a eu l'autre. Celle de 40. Qui est finie aussi, d'ailleurs. Toujours avec l'Allemagne. Au dbut. Parce que toutes les nations, finalement, sont entres dans la danse. Et pour cinq ans chaque coup !

PAUL. - Tout a pendant que j'tais malade ?

DE TARTAS. - Eh oui ! Ah ! Il faut bien te dire que tu as rat beaucoup d'vnements. Beaucoup, beaucoup, beaucoup...

(Paul qui avait dj donn des signes de mfiance regarde de Tartas avec une nette suspicion. Si nette que celui-ci renverse tout d'un coup ses batteries.)

Oui ! Je ferais mieux de te dire carrment les choses, je vois a. Sinon, c'est moi que tu vas prendre pour un fou, je le sens. Voil. Tu n'as pas eu d'accident de cheval. Tu es parti pour le Ple Nord, un beau jour. C'est pourquoi je te parlais du Ple, tout l'heure, tu comprends ? Un coup de tte. Seul ton pre pourrait nous dire pourquoi, mais je ne suis pas ton pre. Pas plus que ta mre n'est ta mre. Et Alexandre et Camille, qui ne s'appellent pas comme a, d'ailleurs, sont tes arrire-petits-enfants. a te semble bizarre ? Tu te dis : 25 ans, grand-pre ! Seulement voil - et c' est ici mon petit qu'il te faut avoir du cran - tu n'as pas 25 ans, tu en as 82.

( Entre de Didier. Baie de l'escalier. De Tartas ne peut pas le voir. Comme dans la scne du II, o il faisait des signes Evelyne, sans tre vu de Paul, c'est maintenant Paul qu'il peut faire des signes sans tre vu de de Tartas. A Paul qui coute, ahuri, se demandant de toute vidence si son pre n'est pas devenu fou. Et qui n'aura aucune peine croire Didier lorsque celui-ci se frappant d'un toc-toc classique sur le front lui fera signe qu'il ne faut pas le contrarier. )

Ne t'affole pas non plus. Au fond, tu as 25 ans tout de mme. Tu n'as qu' te regarder dans une glace. C'est peine si tu les fais. Et c'est ce qui compte. On a l'ge de ses arteres, que diable ! Et la vie est belle, pour toi, cristi ! Ne te frappe donc pas, et ne t'accroche pas cette Hlne, qui est morte, d'ailleurs. Tu as les vivantes. Toutes les vivantes. Et pas les femmes de 80 ans, non ! Pas fou ! Fini, celles-l ! Les tendrons ! Des filles dont les mres n'taient pas nes quand toi lu tais dj en ge de faire la cour leur grand-mre. Et qui me considrent moi, ton petit-fils, comme un vieux schnoque ! Veinard ! Alors, fiche la paix Evelyne. Avec le nom que tu as, mondialement connu, toi les femmes, toi l'amour, et la fortune, tout, et souviens-toi tout de mme ce moment-l que tu as t mon fils.
(Echange de regards expressifs, pleins d'une commisration voile entre Didier et Paul. De Tartas se mprend sur la nature de l'tonnement de Paul.)

Oui, c'est un peu confus ?

PAUL, avec une grande douceur. - Mais non, mais non. Continue.

DE TARTAS. - Tu... commences saisir ton cas ?

PAUL. - Mais oui, mais oui. C'est trs intressant.

DE TARTAS. - C'est tout ? a ne te parat pas plus extraordinaire que a?

PAUL, ton condescendant. - Enfin !
(Didier flicite Paul de son attitude, l'encourage continuer et disparat.)

DE TARTAS. - Celle-l, par exemple, elle est raide ! Imbcile que je suis ! Je ne t'ai pas dit le principal ! Si tu ne sais pas, videmment, ce qui s'est pass au Ple Nord, tu peux tre sceptique ! Tu ne te souviens toujours pas de ce que tu es all y faire ?

PAUL, poli. - Au Ple Nord ?

DE TARTAS. - Oui.

PAUL.- Je suis dsol, crois-le bien. C'est si loin, n'est-ce pas !

DE TARTAS. - Eh oui ! Eh bien, je pense, enfin les savants pensent que, face la mort, tu t'es bourr de morphine et de whisky.

PAUL. - Ah !

DE TARTAS. - Ton organisme a fait ce moment des rserves prodigieuses. Il ne te restait plus qu' trouver de la glace.

PAUL. - Pour le whisky.

Dx TARTAS. - Eh oui. La glace, ce n'est pas ce qui manque dans ce coin-l !

PAUL. - Eh non !

DE TARTAS. - Tu tais sauv. Tu as pu piquer un bon petit roupillon, tranquille, qui a dur... tiens-toi bien !

PAUL. - Je me tiens.

DE TARTAS. - Cinquante-six ans.

PAUL. - Seulement?

DE TARTAS. - a ne te suffit pas ?

PAUL. - Si, si. Cinquante-six ans. C'est pas mal.

DE TARTAS. - Et voil. Tu comprends tout, maintenant !

PAUL. - Ah ! Trs bien. Trs bien, tu vois. ( Bref passage de Didier, dans le fond, qui se tirebouchonne de rire.)

DE TARTAS. - Et c'est tout l'effet que a te fait ?

PAUL. - Ben, maintenant que je suis rveill, qu'est-ce que tu veux, faut se faire une raison, pas ?

DE TARTAS. - Il est formidable ! a, mon petit, chapeau, comme dit Didier ! Tu es for-mi-da-ble !

PAUL, modeste. - Oh !

DE TARTAS. - Ah ! C'est les autres qui vont en faire une tte ! L'utopique ! Pourquoi pas le fou

PAUL. - Oh ! Ns ! Ns !

DE TARTAS. - C'est comme a, mon petit ! Je sens bien que dans cette maison il y a des moments o on me prend pour un fou. Ah ! a va tre un plaisir, maintenant, de tout t'apprendre ! Car tu te doutes qu'en cinquante-six ans, il s'en est pass des choses !

PAUL. - Ben, j'imagine !

DE TARTAS. - Les guerres, ce n'est pas tout ! Il y a la science. La science, dont tus es une preuve vivante. Ah ! Un mot!

PAUL. - Ah! ah! ah! ah! ah!

DE TARTAS. - Et voil, tu ris. Je te le disais, quand on rit, on est sauv. Tu vas voir, tu n'as pas fini de t'amuser. Le ballon ! Ha ha ha ! (Dbut de fou-rire.) Ce ballon ridicule, ce n'est pas un vrai ballon.

PAUL. - Tiens ! On aurait dit.

DE TARTAS. - Enfin, c'est un ballon prt pour toi par le Gouvernement.

PAUL. - Ah ! c'est gentil, a !

DE TARTAS. - Tu penses, aujourd'hui, mon pauvre petit - les aroplanes, comme on disait de ton temps - tu sais quelle vitesse ils volent ?

PAUL. - Deux cents kilomtres l'heure, je parie !

DE TARTAS. - Deux mille huit cents !

PAUL. - Voyez-vous a ! ( Entre de Louise )


DE TARTAS. - Tiens, Louise. Oui, Louise. Au lieu de rouler ces yeux, cherchez-moi mon poste de radio.

LOUISE. - Monsieur devient fou !

PAUL. - Chutt ! Mais oui ! Passez-lui son poste de radium.

DE TARTAS. - Radium ! Ha ! ha ! ha ! (Fou rire.) Et les religieuses ! (Entre de Madame et de Loriebat.) Et voici ta petite-fille ! Ah ! ah ! ah !

MADAME. Qu'est-ce que vous dites, malheureux ?

PAUL. - Laisse-lui croire, va, maman.

MADAME, mme jeu. - Ah! bon. Tu ne l'as pas cru ?

PAUL, mme jeu. - Voyons !

LE PROFESSEUR. - Ouf ! ( Entre de Didier et Sylvie. )

PAUL. - Et voil mes arrire-petits-enfants ! (A Madame et Loriebat.) Mais oui ! Mais oui ! Allons ! Venez sauter sur mes genoux, mes petits !

DE TARTAS. - Hein ? Il n'est pas formidable ? (Entre de Charles, tout de suite inquiet de sa mouche.)
Ha ha ! Notre farceur ! Faites la bise au tonton Paul, fine mouche.

PAUL, mi-voix. - Victor ! Fais comme moi, voyons ! ( Ils s'embrassent. )

DE TARTAS. - Alors ? L'utopique a fait du beau travail, non ? Qu'est-ce que vous en dites, Professeur ?

LE PROFESSEUR, tranchant. - Je dis, Monsieur, que maintenant il vaudrait mieux aller vous reposer.

DE TARTAS. - Me reposer ? Fichtre non !

PAUL. - Si, papa. Il faut aller te reposer. Le professeur a raison. Va. Tu vas voir comme c'est bon de se reposer dans un bon fauteuil.

DE TARTAS. - Ah ! Il me prend pour un fou ?

PAUL. - Penses-tu ! En voil une ide ! J'ai 82 ans. Je suis ton grand-pre. Je reviens du Ple Nord. Et les aroplanes font deux mille huit cents kilomtres l'heure. (Clin d'oeil aux autres.) C'est parfait !

DE TARTAS. - Nom de D... ! Il n'a pas cru un mot. a c'est le comble ! Mais, dites-lui, vous autres ! dites-lui que c'est vrai !

LE PROFESSEUR. - Monsieur, je vous assure, allez vous reposer.

DE TARTAS. - Bande d'imbciles ! Puisque je lui ai tout dit, bon sang ! Paul, c'est la vrit. Ma radio ! o est ma radio ? Qu'est-ce que je pourrais lui montrer ! Tiens, ma barbe ! Tire sur ma barbe, tu vas voir
(Aussitt Didier et Charles sautent sur de Tartas et l'embarquent de force.)
Ah ! laissez-moi vous autres ! Crtins ! Paul Je ne suis pas fou ! (Il tire sur sa barbe.) Regarde ma barbe ! Elle tient, la vache !

CHARLES. - Ah si ! Tu es fou ! ( Sortie de Tartas, Didier et Charles )

LE PROFESSEUR. - Syndrome de Rimini. Pressentiment. Je sens que je vais devenir fou furieux, disait-il.

MADAME. - Comment, Professeur? Vous ne penses pas qu'il soit vraiment fou ?

PAUL. - Ma pauvre maman ! Qu'est-ce qu'il te faut ! Et tu n'as pas entendu tout ce qu'il a pu me raconter ! Que j'avais dormi cinquante-six ans dans du whisky bien glac. Qu'il y avait eu deux guerres mondiales. Et ce ballon, c'est le Gouvernement qui me l'a prt !

MADAME. - Non ! Ce n'est pas possible ! Il t'a dit tout a ?

PAUL. - Tu vois bien!

LE PROF5SSEUR. - Insens !

MADAME. - Mais qu'est-ce qui lui a pris ?

LE PROFESSEUR. - Paranoa, Madame. Avec psychose d'interprtation et hystrie du premier degr.

MADAME. - Ah ! Professeur ! Mais a a l'air grave, dites donc ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! Et voil ! Ce qu'on craint pour le fils, c'est le mari qui l'attrape ! '
( Elle sort, entranant le professeur. En scne, Paul et Sylvie, seuls.)

PAUL. - Pauvre Titine ! Et pauvre papa !

SYLVIE. - Ne t'inquite pas. Il s'en tirera, va. Quel dommage !

PAUL. - Qu'il s'en tire ?

SYLVIE. - Non. Toi. Chaque fois qu'un garon me plat, il y a toujours un obstacle. (Entre d'Evelyne.) Ou deux.

PAUL. - Hlne ! ( Sortie de Sylvie. )

PAUL. Tu les as vus ?

EVELYNE. - Oui.

PAUL. - Tu sais ?

EVELYNE. - Oui.

PAUL. - C'est terrible !

EVELYNE. - Ne t'inquite pas. Il s'en tirera, va.

PAUL. - Tu es comme Camille. Vous tes optimistes, vous. Moi, c'est mon pre.

EVELYNE. - C'est ton pre. c'est ton pre, bon. Mais il ne faudrait pas maintenant que, toi, tu ailles te frapper pour lui. Il l'a bien cherch. Ce n'est tout de mme pas ta faute.

PAUL. - Justement, je me pose la question. L'histoire de notre mariage, il faut bien le dire, a t un rude coup pour lui.

EVELYNE. - a c'est vrai.

PAUL. - Je me demande prsent s'il n'tait pas dj dtraqu quand il m'a donn son consentement. Il tait si enthousiaste tout d'un coup ! Et ses arguments, d'un bizarre ! Et aujourd'hui, sur quoi clate sa crise ? Sur mon dada.

EVELYNE. - Quel dada ?

PAUL. - Mais que j'aurais aim vivre en 1950.

EVELYNE. - C'est vrai ?

PAUL. - Quoi, qu'est-ce qui est vrai ?

EVELYNE. - Tu aurais voulu vivre en 1950 ?

PAUL. - Ecoute ! On dirait que c'est nouveau. Alors, ce pauvre papa, je l'avais tellement serin avec a, que nous vivions une poque ingrate, o tous les progrs taient l, balbutiants, l'automobile, l'aroplane, le cinmatographe, l'lectricit, mais que dans cinquante ans, ce serait prodigieux, qu'il a cru que c'tait arriv, le pauvre bougre !

EVELYNE. - Oh I Paul ! Paul ! C'est merveilleux ce que tu dis l !

PAUL. Qu'est-ce que je dis ?

EVELYNE. - Mais que tu n'aimes pas ton poque ! Que. tu voudrais vivre en 1950 !

PAUL. - Enfin, Hlne, est-ce que je ne te l'ai pas dit cent fois ?

EVELYNE. - Oui. Mais je ne croyais pas que tu parlais srieusement.

PAUL. - De toute faon, srieusement ou pas ! Comme on ne peut pas donner un coup de pouce au temps !


EVELYNE. -- Paul ! Ecoute-moi. Ecoute-moi bien !

PAUL. - Oui.

EVELYNE. - Je t' aime.

PAUL. - Je sais.

EVELYNE. - Non, tu ne sais pas. Je ne te l'avais jamais dit.

PAUL. - Tu as raison, remarque. Chaque fois, je l'entends pour la premire fois.

EVELYNE. - Je t'aime. C'est incroyable, mais c'est comme a.

PAUL. - On dirait vraiment que tu le dcouvres.

EVELYNE. - Je le dcouvre. C'est si tonnant d'aimer que chaque jour on est un peu plus tonn que la veille.

PAUL. - Oui.

EVELYNE. - Et toi, Paul ? Tu m'aimes ?

PAUL. - Un peu plus tous les jours aussi.

EVELYNE. - Attention, Paul. Il faut en tre bien sr, cette fois. Parce que ta mre a raison, l'amour vous sauve de la folie.

PAUL. - C'est dj une sorte de folie.

EVELYNE. - Alors, il faut que tu sois sr, mon amour, que c'est moi, que c'est bien moi. Pas une autre femme. Une Hlne qui aurait exist, il y a longtemps, au fond de tes rves.

PAUL. - Je t'aime, toi. Et tu n'es pas un rve.

EVELYNE. - Telle que je suis, avec mes yeux moi ? Et mes cheveux trop plats, et mes bras trop minces ?

PAUL. - Et tous ces grains de beaut que je n'avais jamais si bien remarqus, je dois dire.

EVELYNE. - Oui, mes grains de beaut sont bien moi. Alors, c'est moi que tu aimes. Et dis-moi, Paul, est-ce que c'est pareil pour toi ? Est-ce que tu ne m'aimes pas plus fort depuis ton accident ? Enfin, avec quelque chose de nouveau ?

PAUL. - Si, c est vrai. D'ailleurs, depuis mon retour dans cette maison, ce n'est pas seulement toi. Je trouve tout un got nouveau. Etrange. Comme si j'avais eu deux vies. C'en est parfois angoissant. Sauf avec toi, mon amour.

EVELYNE. - Mais tu dois tout savoir, Paul. Je ne suis pas la jeune fille pure que tu crois. J'ai eu des amants. J'ai t la petite amie d'un vieux monsieur.

PAUL. - A monocle, je sais. Qu'est-ce que a prouve ? Que tu ne m'avais pas rencontr.

EVELYNE. - Oui. C'tait pour a. Je ne t'attendais plus. Je sais pourquoi prsent. C'est que les chances que j'avais de te rencontrer taient tellement faibles, mon pauvre amour !

PAUL. - Les chances de la rencontre sont toujours faibles.

EVELYNE. - Oh oui ! Mais pas comme nous ! Regarde-moi, mon amour. Et serre-moi fort. Bien fort. Comme si tu voulais t'accrocher.

PAUL. - Qu'est-ce que tu as ?

EVELYNE. - Rien ne nous sparera plus ?

PAUL. - Rien, tu le sais.

EVELYNE. - Ni le temps, ni l'espace ?

PAUL.- L'espace, il est vaincu, maintenant. Quant au temps, tu sais ce que je te dis toujours : tu le supprimes.

EVELYNE. - Alors, tu es sauv, mon amour. Viens. Viens avec moi.

PAUL. - O ?

EVELYNE. - En voyage. Pas loin. La maison ct. Mais c'est tout de mme trs loin. Tu sais, ce cinmatographe auquel tu croyais, toi ? J'en ai fait installer .un, l, pour toi. Afin que tu puisses faire ce long voyage qu'il faut que tu fasses. Et moi je serai ct de toi. Je te parlerai. Et je te tiendrai par la main, comme quand on raconte aux enfants un conte de fes un peu fantastique.

PAUL. - Hlne...

EVELYNE. - Mon amour ?

PAUL. - J'ai peur...

EVELYNE. - Non. Je t'aime et tu m'aimes. On peut traverser les sicles.

( Il la suit, doucement. Sur le seuil de la porte, il s'arrte. Se retourne : sur le seuil de l'autre porte vient d'apparatre le capitaine. Tous les deux restent un instant immobiles se regarder, sans dire un mot. Regard trange o passe comme une angoisse. )

EVELYNE le prend par la main. - Viens.

( Ils sortent. Le capitaine reste seul en scne, pantois. )


RIDEAU

ACTE IV


Retour de Paul et d'Evelyne.
Paul promne son regard autour de lui, comme s'il voyait les choses pour la premire fois. Se tourne vers Evelyne.
PAUL. - Et pourtant...

EVELYNE. - Pourtant quoi, mon amour ?

PAUL. - C'est toi que j'aime.

EVELYNE. - Mais oui.

PAUL. - Comment t'appelles-tu ?

EVELYNE. - Evelyne.

PAUL. - Mais il ne faut pas que tu me quittes d'un pas.

EVELYNE. Je ne te quitterai pas.

PAUL. - Sinon, ce serait comme un rve veill. Je ne croirais jamais tout fait rien ni personne.

EVELYNE. - Le plus dur est fait, mon amour. Tu as vcu dans l'ordre tout ce que tu aurais d vivre. Tu es prt affronter notre poque.

PAUL. - C'est tellement loin de 1900 !

EVELYNE. - Tu souhaitais tellement vivre cinquante ans plus tard.

PAUL. - Oui. Mais a me fait tout de mme un peu peur, maintenant.

EVELYNE. - Nous vivons bien tous depuis huit jours en 1900. C'est une affaire de dcor, de costumes et de moustache, tu vois.

PAUL. - Et eux ?

EVELYNE. - Eh bien, eux, ils existent toujours.

PAUL. - Oui, mais ce ne sont plus eux.

EVELYNE. - C'est ta famille. Ce sont des tres dc ton sang, et qui t'aiment.

PAUL. - Ah ! Il ne fallait rien me dire.

EVELYNE. - C'tait difficile mon amour. Rflchis.

PAUL. -- Alors, coute : ne leur disons rien encore eux. Je m'y suis attach, ma mre, surtout, en quelques jours, avec un attachement de 25 ans. Tu comprends ?

EVELYNE. - Mais tu ne les perds pas.

PAUL. - Non. Mais ca ne sera jamais tout fait pareil, aprs.

EVELYNE. - Tu as raison, c'est peut-tre mieux, pour ta mre qui est trs sensible. Je vais les chercher. Et ne les regarde pas comme des phnomnes. Reste gai, comme tu l'as toujours t. La vie vous fait de terribles blagues, mais elle est belle, non ?

PAUL. - Oui, elle est belle. Attends ! Nous sommes rests enferms six heures. Ils doivent se demander pourquoi.

EVELYNE, narquoise. - Ils ont dj leur petite ide.

PAUL. - Qu'est-ce qu'ils croient qu'on a fait ?

EVELYNE. - Le stimulus de facto.

PAUL.-?

EVELYNE. . - Le premier qui ouvrira la bouche te fera comprendre.

PAUL. - Oh ! Dis ! Il me tarde de l'entendre !

EVELYNE. - Le premier ? Je vais te l'envoyer.

PAUL. - Non ! La radio !

( Elle sort. Paul regarde tour tour sa photo (le grand portrait du premier acte qui est accroch au mur) et son image dans la glace, comparant. Entre de Louise. )

Vous savez peut-tre o il est, vous ?

LOUISE. - Quoi donc, Monsieur Paul ?

PAUL. - Le poste de radio.

L0UISE. - Monsieur veut dire le poste de radium ?

PAUL. - Non, non, de radio ! (Tte de Louise.) Le petit poste de poche de mon pre !

LOUISE, ahurie et inquite. - Oui, oui, je sais o il est... Mais faut pas en parler ?

PAUL. - Non. Faut pas en parler. a restera entre nous. Hein ? Un petit secret ?

LOUISE, allant prendre le petit poste dans sa cachette. - Tout de mme, Monsieur ne prfre par un joli morceau au phonographe ?

PAUL. - Non ! J'en ai assez de ce vieux rossignol.

LOUISE. - Bon, bon. (Elle prend le poste.)

PAUL. - Faites.le marcher !

LOUISE. - Ah !

PAUL.- Vite !

LOUISE. - Bon, bon... C'est un petit, ce sont les premiers pas ! Dans cinquante ans, on en fera de plus gros.

(Le poste joue. Musique. Paul coute, merveill. Comme Louise tourne les talons, ne sachant que penser, mais toujours inquite, il l'arrte. Posment, il lui retire son faux chignon. Le lui tend. Elle le prend d'une main tremblante. Il lui fait : Chut. Elle sort, affole. Paul contemple le poste. Tourne un bouton. Speaker.)

VOIX DU SPEAKER. - L'hibern aura t le responsable de bien des modes inattendues. Le dernier chic chez les femmes du monde est de se runir pour le th et de se rendre en bande au Vsinet vtues en religieuses.

( Entre de Tartas, par porte bureau. Paul glisse aussitt le poste dans sa poche. Tartas, qui a des raisons d'tre furieux contre Paul, ne fait que passer, ne prtant tout d'abord aucune attention une voix la radio. )

DE TARTAS, bourru. - Ah ! Tu es l ?...

VOIX DU SPEAKER. - Christian Dior vient de crer, pour les chaleurs, une tunique d'Ursuline dans une bure extrmement lgre, trs agrable porter...

(Paul tripote les boutons dans sa poche. Tartas ralise retardement. Reste clou sur place. Paul a russi arrter le poste. Mais Tartas, mdus, se plante devant Paul d'o semble sortir le son.)

PAUL.- entre ses dents. - Oh ! Avec lui ! (Il sort le poste de sa poche.) Tiens ! Je te le rends.

DE TARTAS, suffoqu. - Tu sais ce que c'est ?

PAUL. - Une radio de poche !

DE TARTAS. - N... de D... ! Mais tu sais, alors ?

PAUL. - Qu'est-ce que je sais ?

DE TARTAS. - En quelle anne nous sommes ?

PAUL. - Mais en 1957 ? a n'a pas encore chang ?

DE TARTAS. - Qui te l'a dit ? Qui ?

PAUL. - Mais toi ! !

DE TARTAS. - Comment moi ?

PAUL. - Enfin ! Ce matin mme !

DE TARTAS. - Ah ! Est-ce que je suis fou, ou non ? Il faudrait le savoir !

PAUL. - Mais non, tu ne l'es pas !

DE TARTAS. - Et toi ?

PAUL. - Moi non plus.

DE TARTAS. - Mais alors ?...

PAUL. - Alors, tu devrais aller te reposer.

DE TARTAS. - Pourquoi me dis-tu d'aller me reposer ?

PAUL. - Si tu leur dis que j'coutais la radio, c'est encore toi qui auras des ennuis... Va.

DE TARTAS, se prenant la tte. - a y est ! Je le deviens I Je suis en train de le devenir. Le professeur ? O est le professeur ? ( Il sort. ) ( Entre de Charles .)

CHARLES, radieux et officiel. - Mes flicitations, mon garon.

PAUL.-Pourquoi donc ?

CHARLES. - Mais pour ton mariage. Maintenant que tu sais que tu tais mari, on peut enfin te fliciter.

PAUL. - Ah I Le stimulus. a y est, j'ai compris.

CHARLES. - En six heures, tu as eu le temps de comprendre, h, farceur ! Ha ! ha ! Remarque, a arrive beaucoup de maris d'oublier qu'ils sont maris. Mais avec une femme comme la tienne, veinard, ce serait dommage!
( Paul qui le considre avec des yeux neufs, clate soudain d'un rire lger. )

PAUL. - Oh ! Rien. Je pense tout d'un coup quelque chose. D'un cocasse. Mais d'un cocasse !

CHARLES, inquiet. - C'est ma mouche ?

PAUL. Non. Tu as bien eu un oncle, toi aussi, dans ta jeunesse ?

CHARLES. - Oui, mais je ne l'ai pas connu. Enfin...

PAUL. - Enfin quoi ?

CHARLES. - Enfin rien.

PAUL. - Eh bien, tu n'aurais pas eu envie de rigoler comme a, avec lui ?

CHARLES. - Si, si. (Charles clate soudain d'un petite rire lger.)

PAUL. - Qu'est.ce qui te fait rire ?

CHARLES. - Oh I Rien. Moi aussi, je pense tout d'un coup quelque chose de cocasse. Mais alors, d'un cocasse ! Ha ! ha ! ha !

PAUL, riant avec lui. - Ha ! ha!I ha ! C'est drle comme on rigole toujours entre oncle et neveu

CHARLES. - Ah ! oui. Ha ! ha ! ha ! ( Entre de Didier et de Sylvie. )

DIDIER. - On n'est pas de trop, non ? a rend heureux, le mariage.! On s'embrasse ? ( Accolade .)

PAUL, le regardant. - Et pourtant !...

DIDIER. - Pourtant quoi ?

PAUL. - C'est Alexandre !

DIDIER. - Eh bien, oui je suis Alexandre. Tu ne vas pas refaire de l'amnsie ! (A Sylvie.) Fais pas cette tte, toi. Tu ne sais pas ? Mademoiselle est jalouse !

PAUL. - Jalouse, c'est vrai ? Alors, je ne suis pas si vieux que a ?

SYLVIE. - Toi, vieux ? (Entre d'Evelyne.) C'est elle qui est trop vieille pour toi.

(Entre de Madame, derrire Evelyne.)

MADAME. - Alors, mon fils ?

PAUL, brusquement mu. - Mam... (Il ne peut pas le dire.)

MADAME, - Ce fameux mariage que tu avais si peur de ne pas faire, tu vois, il tait fait.

PAUL. - Oui, ma...

MADAME. - C'est une bonne surprise ? Entre nous, les crmonies, ce sont toujours de jolies corves. En voil une dont on est dbarrasss. Passez muscade. Tant mieux, non ?

PAUL.- Si

MADAME.- Tu ne m'embrasses pas ? (Il s'arrte au bord du baiser. Eclate.)

PAUL. - Et pourtant, c'est Titine ! (Etonnement gnral.) Evelyne, je ne peux pas, il faut leur dire.

EVELYNE. - Je crois, oui. Eh bien, nous n'tions pas enferms, comme vous le pensiez, dans une chambre nuptiale. Nous tions au cinma.

MADAME. - Au cinm...?

EVELYNE. - En six heures, Paul a t le tmoin de cinquante ans d'vnements, comme vous, vous l'tes une fois par mois au cinma en dix minutes.

MADAME. - Alors, il sait ?

EVELYNE. - Tout, oui. ( Raction des autres .) Mais n'ayez pas peur. Il l'a trs bien pris.

PAUL. - Seulement, je pense aux autres, vous comprenez. Je ne sais rien d'eux. Et moi, je suis toujours l. Avec ma vie devant moi, alors que je devrais l'avoir derrire.

(Un temps.)

MADAME. - Paul... je suis heureuse. On avait si peur. Mais tu n'es pas seul. Grce cette fille, que tu n'as pas connue, je suis l, moi. Et je t'ai tout de suite aim comme un fils. On aurait grandi loin de moi en pension. Mais un fils. Quand la Nature n'est pas naturelle, il faut l'tre pour elle.

PAUL, dans un lan de tendresse. - Titine ! ( Dtente gnrale. )

MADAME. - Oui, Titine. Et les autres aussi sont l. Ton frre Alexandre, ta Camomille, ce farceur de Victor. La omdie que le professeur Loriebat nous a fait jouer a corrig les choses sans le vouloir.

DIDIER. - Elle a raison, Paul.

SYLVIE. Oui, Popaul.

PAUL, les embrassant tous du regard. - Ah ! Merci. Merci tous. C'est vrai, vous tes tous l ! C'est bon de vous retrouver.

CHARLES. - Il n'y a qu'une chose que je voudrais bien savoir, moi. ( Entre de Tartas et du professeur.) Que diable tais-tu all fiche au Ple Nord ?

DIDIER. - Oui, au fait. Comment es-tu all au Ple Nord ?

MADAME. - Attendez ! Le Ple Nord, on a le temps !

LE PROFESSEUR, atterr. - Dmence collective !

MADAME. - Ah ! Professeur ! Mon fils sait qu'il est mon grand-pre !

LE PROFESSEUR. - Quoi ?

DE TARTAS. - Ah ! Vous voyez qu il m'a cru ? Qu'est-ce que je vous disais, Professeur ?

LE PROFESSEUR. - Vous savez, mon ami ?

PAUL. - Oui, Professeur..

LE PROFESSEUR, Evelyne. - C'est vous ?

EVELYNE. - Oui, Professeur.
(Subitement, le Professeur s'enfonce les deux pouces dans les oreilles et agite ses mains d'un air stupide)

PAUL. - Professeur ! Eh bien, Professeur ?

MADAME. - Mon Dieu ! C'est lui, maintenant ! ( Le professeur s'arrte d'un coup sec. Redevient normal.)

LE PROFESSEUR. - Il n'est pas fou !

PAUL. - Mais vous, Professeur ? Qu'est-ce que vous faisiez ?

LE PROFESSEUR. - Le test de Pressburger. Vous m'avez cru fou, c'est que vous ne l'tes pas. Je l'ai sauv. Moi, Loriebat ! Le tlphone. O est le tlphone ?

MADAME. - Il n'y en a pas.

LE PROFESSEUR. - Vous n'avez pas le tlphone ? Incroyable ! Ah ! c'est vrai. ( A Charles. ) Monsieur, bondissez. Appelez l'Intrieur. Amadour. (Sortie de Charles se frottant les mains.) Enfin, on va pouvoir se mettre au travail !

DIDIER, surgissant. - D'accord ! Mais le travail, a me regarde. Vous permettez ? Tiens, Paul. Voil un joli petit contrat...

LE PROFESSEUR, le lui arrachant des mains. -Chicago.. - Los Angeles... Buenos-Aires.

DIDIER. - Oui, la famille a dcid de voyager...

LE PROFESSEUR, clatant. - Qu'elle voyage ! L'hibern, lui, reste !

DIDIER. - Mais...

LE PROFESSEUR, le clouant. - Le Prsident du Conseil ! Quoi ? Ah!... m'a donn pleins pouvoirs. Un conseil sera form sous ma direction, avec plusieurs savants trangers invits par le gouvernement franais.

DIDIER. - Mais, Prof...

LE PROFESSEUR, le reclouant. - Le duc de Luynes .. (A Paul.) a aimablement mis notre disposition le chteau de Dampierre, o ds demain, mon ami, vous serez mis en observation.

DIDIER. Dites...

LE PROFESSEUR, mme jeu. - La Commission des Finances ! enfin, fera voter pour vous une pension vie. Trs convenable.

DIDIER. - Trois francs cinquante, plus les assurances sociales. Et toi papa, qui coutes a sans broncher ! Mon cher Professeur, vous remercierez le prsident du Conseil et le duc de Luynes, mais moi j'ai Harding qui m'attend au Ritz , avec un petit chque. qui ferait rougir de plaisir la Commission des Finances.

LE PROFESSEUR, empoignant Paul. - Il ne fera pas ces tournes !

DIDIER, lui arrachant Paul. - Il les fera ! Il y a les lois. Elles sont pour nous !

LE PROFESSEUR. - On les changera ! Elles seront pour nous !

DIDIER. - Enfin, qu'est-ce que vous voulez observer, bon sang ! Il est redevenu un homme comme les  autres !

LE PROFESSEUR. - L'hibern ne sera jamais un homme comme les autres ! Les savants ne s'expl-quent pas son cas. Ils veulent se l'expliquer. Et ils se l'expliqueront. Dussent-ils observer le sujet toute sa vie durant. Dussent-ils le replonger en hibernation, et, cette fois, avec des anesthsiques plus puissants que la morphine ou le whisky.

PAUL. - Vous permettez ?

LE PROFESSEUR, terrible. - Non, Monsieur, je ne permets pas. Sans la Science, vous seriez encore dans votre bloc de glace ; n'est-ce pas ? Vous aviez oubli qui vous tiez. Oubliez-le de nouveau. Paul Fournier n'existe pas. Vous tes l'hibern de Loriebat. HIBERNATUS LORIEBATI ! ( Entre de Louise .)

LOUISE. - Les photographes !

DIDIER. - O ?

PAUL. - Si.

LOUISE. - Il y en a partout !

LE PROFESSEUR. - Pas d'affolement. Je vais les recevoir.

DIDIER. - Pas tous. Il y en a pour moi. Je vous laisse les revues mdicales. Quoi ? ( il sort. Sylvie le suit .)

LOUISE. - Il y a aussi un monsieur de l'Acadmie des Sciences.

LE PROFESSEUR, radieux. - L'Acadmie des Sciences ! Si je n'y entre pas ! (Il va dire Quoi , se reprend.) Rien ! ( Et sort. )

PAUL, Evelyne venue prs de lui. - Ou doit tous vieillir en mme temps. Il ne faut pas faire bande part...

( Ils changent un regard d'amour que Tartas enregistre. Mais sans dpit. Au contraire. )

MADAME. - Hubert, pourquoi n'avez-vous rien dit ?

DE TARTAS. - Vous permettez ? Mon petit Hibernatus si les savants ne s'expliquent pas ton cas, moi, Tartas, je viens de le comprendre. Et je te dis : mon petit fous le camp !

MADAME. - Hubert ! Vous chassez votre fils ! Encore !

DE TARTAS. - Non. En 1900, son pre n'tait pas d'accord. Aujourd'hui, il l'est. Le cirque ou le musum ? a ne lui dit rien, je le comprends. Est-ce que l'utopique se trompe, mon petit ?

MADAME.- Ah ! Hubert !...

DE TARTAS. - Je te paierai tes tudes. Parce que , tu es trs en retard. Et tu te marieras. Oui, au dbut, j'tais contre ce mariage. Pas parce qu'elle tait poitrinaire. Elle ne l'est plus, d'ailleurs, je te le signale... Parce qu'elle tait ma secrtaire, et que a m'ennuyait de m'en sparer... Mais vous vous aimez. Et si je peux enfin russir un film d'amour.

PAUL. - Merci, Monsieur. Pardon, papa.

EVELYNE. - Merci.

PAUL. - Appelle-le papa, toi aussi.

DE TARTAS. - Pas encore. N'allons pas trop vite.

MADAME. Mais, Hubert, vous pensez bien qu'on va le rechercher.

DE TARTAS. - D'abord lui, pour ce qui est de se cacher, on peut lui faire confiance ! Et puis, chre grande distraite, part la fameuse photo de Norvge avec sa barbe de 56 ans, la seule qui existe c'est ce joli portrait du Matre Nadar. On le remonte au grenier, et Hibernatus, envol !

( Entre de Louise affole. )


LOUISE. - On ne peut plus les tenir !

DE TARTAS, dcid. - Bon. Alors ! (Il imite le clap du studio.) On tourne ! Louise, dcrochez immdiatement monsieur Paul. Celui-l ! Vite ! ( A Evelyne. ) Ecoute bien le scnario, toi. Vous retournez dans la maison d' ct. Je vous fais apporter tous les accessoires : valises, costumes modernes et billets de banque. Et ce soir, adieu. Pas besoin de rptition ?

EVELYNE. - Non.

PAUL. - Titine...

MADAME. - A ce soir : c'est moi l'accessoiriste. ( Paul et Evelyne sont sur le seuil de la porte de l'office. )

DE TARTAS, Evelyne. Et tche de bien choisir les extrieurs. Allez assez loin. Mais attention ! Pas trop au Nord ! Ni trop au Sud ! Enfin, tu vois les deux coins qu'il faut viter avec lui.

PAUL, sortant. - Vivre ! A n'importe quelle poque, mais vivre ! ( Sortie d'Evelyne avec lui. )

MADAME. - Hubert, ne vous vexez pas, mais je ne vous ai jamais vu aussi bien, mon ami.

DE TARTAS. - Ma chre Edme, l'exceptionnel rend exceptionnel. ( Brouhaha des journalistes et photographes. )

Qu'est-ce qu'on va leur dire, ceux-l ? C'est que j 'ai plus aucune ide, moi !

MADAME. - Moi non plus! ( Entre du capitaine. )

LE CAPITAINE. - C'est pour Paul, tous ces photographes ?

(Tartas considre le capitaine, frapp d'une ide subite.)

TARTAS. - Non, c'est pour vous ! ( Il cache le capitaine, appelle les photographes. ) Messieurs les photographes !

(Entre des photographes.)

Vous cherchez l'hibern ? Figurez-vous, il lui est arriv quelque chose d'ennuyeux. De trs ennuyeux, vous allez voir...

( Il leur montre le vieillard, avec un geste dsol. Exclamations des photographes qui finissent par se ruer sur le capitaine, tandis que de Tartas dit sa femme. )

Quel film !

RIDEAU FINAL

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