L’illusion comique

Pierre Corneille Pierre CorneilleL'illusion comique90par en 1635, cre l'Htel de Bourgogne en 1636 et publie en 1639.

Lillusion comique est une comdie de Corneille qui a t rdige au dbut de sa carrire. Cette pice est la rencontre de plusieurs genres thtraux puisque Corneille lannonce lui-mme dans le prologue : Le premier acte nest quun prologue, les trois suivants font une comdie imparfaite, le dernier est une tragdie, et tout cela cousu ensemble fait une comdie. En ralit, cette pice relve plus de la tragi-comdie et elle pose la question fondamentale du thtre : le thtre est-il illusion ?

ACTE I


SCENE PREMIERE.


DORANTE.
Ce mage, qui d'un mot renverse la nature,
N'a choisi pour palais que cette grotte obscure.
La nuit qu'il entretient sur cet affreux sjour,
N'ouvrant son voile pais qu'aux rayons d'un faux jour,
De leur clat douteux n'admet en ces lieux sombres
Que ce qu'en peut souffrir le commerce des ombres.
N'avancez pas : son art au pied de ce rocher
A mis de quoi punir qui s'en ose approcher ;
Et cette large bouche est un mur invisible,
O l'air en sa faveur devient inaccessible,
Et lui fait un rempart, dont les funestes bords
Sur un peu de poussire talent mille morts.
Jaloux de son repos plus que de sa dfense,
Il perd qui l'importune, ainsi que qui l'offense ;
Malgr l'empressement d'un curieux dsir,
Il faut, pour lui parler, attendre son loisir :
Chaque jour il se montre, et nous touchons l'heure
O pour se divertir il sort de sa demeure.

PRIDAMANT.
J'en attends peu de chose, et brle de le voir.
J'ai de l'impatience, et je manque d'espoir.
Ce fils, ce cher objet de mes inquitudes,
Qu'ont loign de moi des traitements trop rudes,
Et que depuis dix ans je cherche en tant de lieux,
A cach pour jamais sa prsence mes yeux.
Sous ombre qu'il prenait un peu trop de licence,
Contre ses liberts je roidis ma puissance ;
Je croyais le dompter force de punir,
Et ma svrit ne fit que le bannir.
Mon me vit l'erreur dont elle tait sduite :
Je l'outrageais prsent, et je pleurai sa fuite ;
Et l'amour paternel me fit bientt sentir
Il l'a fallu chercher : j'ai vu dans mon voyage
Le P, le Rhin, la Meuse, et la Seine, et le Tage :
Toujours le mme soin travaille mes esprits ;
Et ces longues erreurs ne m'en ont rien appris.
Enfin, au dsespoir de perdre tant de peine,
Et n'attendant plus rien de la prudence humaine,
Pour trouver quelque borne tant de maux soufferts,
J'ai dj sur ce point consult les enfers.
J'ai vu les plus fameux en la haute science
Dont vous dites qu'Alcandre a tant d'exprience :
On m'en faisait l'tat que vous faites de lui,
Et pas un d'eux n'a pu soulager mon ennui.
L'enfer devient muet quand il me faut rpondre,
Ou ne me rpond rien qu'afin de me confondre.

DORANTE.
Ne traitez pas Alcandre en homme du commun ;
Ce qu'il sait en son art n'est connu de pas un.
Je ne vous dirai point qu'il commande au tonnerre,
Qu'il fait enfler les mers, qu'il fait trembler la terre ;
Que de l'air, qu'il mutine en mille tourbillons,
Contre ses ennemis il fait des bataillons ;
Que de ses mots savants les forces inconnues
Transportent les rochers, font descendre les nues,
Et briller dans la nuit l'clat de deux soleils ;
Vous n'avez pas besoin de miracles pareils :
Il suffira pour vous qu'il lit dans les penses,
Qu'il connat l'avenir et les choses passes ;
Rien n'est secret pour lui dans tout cet univers,
Et pour lui nos destins sont des livres ouverts.
Moi-mme, ainsi que vous, je ne pouvais le croire :
Mais sitt qu'il me vit, il me dit mon histoire ;
Et je fus tonn d'entendre le discours
Des traits les plus cachs de toutes mes amours.

PRIDAMANT.
Vous m'en dites beaucoup.

DORANTE.
J'en ai vu davantage.

PRIDAMANT.
Vous essayez en vain de me donner courage ;
Mes soins et mes travaux verront, sans aucun fruit,
Clore mes tristes jours d'une ternelle nuit.

DORANTE.
Depuis que j'ai quitt le sjour de Bretagne
Pour venir faire ici le noble de campagne,
Et que deux ans d'amour, par une heureuse fin,
M'ont acquis Sylvrie et ce chteau voisin,
De pas un, que je sache, il n'a du l'attente :
Quiconque le consulte en sort l'me contente.
Croyez-moi, son secours n'est pas ngliger :
D'ailleurs il est ravi quand il peut m'obliger,
Et j'ose me vanter qu'un peu de mes prires
Vous obtiendra de lui des faveurs singulires.

PRIDAMANT.
Le sort m'est trop cruel pour devenir si doux.

DORANTE.
Esprez mieux : il sort, et s'avance vers nous.
Regardez-le marcher ; ce visage si grave,
Dont le rare savoir tient la nature esclave,
N'a sauv toutefois des ravages du temps
Qu'un peu d'os et de nerfs qu'ont dcharns cent ans ;
Son corps, malgr son ge, a les forces robustes,
Le mouvement facile, et les dmarches justes :
Des ressorts inconnus agitent le vieillard,
Et font de tous ses pas des miracles de l'art.


SCENE II.


DORANTE.
Grand dmon du savoir, de qui les doctes veilles
Produisent chaque jour de nouvelles merveilles,
A qui rien n'est secret dans nos intentions,
Et qui vois, sans nous voir, toutes nos actions :
Si de ton art divin le pouvoir admirable
Jamais en ma faveur se rendit secourable,
De ce pre afflig soulage les douleurs ;
Une vieille amiti prend part en ses malheurs.
Rennes ainsi qu' moi lui donna la naissance,
Et presque entre ses bras j'ai pass mon enfance ;
L son fils, pareil d'ge et de condition,
S'unissant avec moi d'troite affection...

ALCANDRE.
Dorante, c'est assez, je sais ce qui l'amne :
Ce fils est aujourd'hui le sujet de sa peine.
Vieillard, n'est-il pas vrai que son loignement
Par un juste remords te gne incessamment ?
Qu'une obstination te montrer svre
L'a banni de ta vue, et cause ta misre ?
Qu'en vain, au repentir de ta svrit,
Tu cherches en tous lieux ce fils si maltrait ?

PRIDAMANT.
Oracle de nos jours, qui connais toutes choses,
En vain de ma douleur je cacherais les causes ;
Tu sais trop quelle fut mon injuste rigueur,
Et vois trop clairement les secrets de mon coeur.
Il est vrai, j'ai failli ; mais pour mes injustices
Tant de travaux en vain sont d'assez grands supplices :
Donne enfin quelque borne mes regrets cuisants,
Rends-moi l'unique appui de mes dbiles ans.
Je le tiendrai rendu si j'en ai des nouvelles ;
L'amour pour le trouver me fournira des ailes.
O fait-il sa retraite ? en quels lieux dois-je aller ?
Ft-il au bout du monde, on m'y verra voler.

ALCANDRE.
Commencez d'esprer : vous saurez par mes charmes
Ce que le ciel vengeur refusait vos larmes.
Vous reverrez ce fils plein de vie et d'honneur :
De son bannissement il tire son bonheur.
C'est peu de vous le dire : en faveur de Dorante
Je vous veux faire voir sa fortune clatante.
Les novices de l'art, avec tous leurs encens,
Et leurs mots inconnus, qu'ils feignent tout-puissants,
Leurs herbes, leurs parfums et leurs crmonies,
Apportent au mtier des longueurs infinies,
Qui ne sont, aprs tout, qu'un mystre pipeur
Pour se faire valoir et pour vous faire peur :
Ma baguette la main, j'en ferai davantage.
Jugez de votre fils par un tel quipage :
Eh bien ! Celui d'un prince a-t-il plus de splendeur ?
Et pouvez-vous encor douter de sa grandeur ?

PRIDAMANT.
D'un amour paternel vous flattez les tendresses ;
Mon fils n'est point de rang porter ces richesses,
Et sa condition ne saurait consentir
Que d'une telle pompe il s'ose revtir.

ALCANDRE.
Sous un meilleur destin sa fortune range,
Et sa condition avec le temps change,
Personne maintenant n'a de quoi murmurer
Qu'en public de la sorte il aime se parer.

PRIDAMANT.
A cet espoir si doux j'abandonne mon me ;
Mais parmi ces habits je vois ceux d'une femme :
Serait-il mari ?

ALCANDRE.
Je vais de ses amours
Et de tous ses hasards vous faire le discours.
Toutefois, si votre me tait assez hardie,
Sous une illusion vous pourriez voir sa vie,
Et tous ses accidents devant vous exprims
Par des spectres pareils des corps anims :
Il ne leur manquera ni geste ni parole.

PRIDAMANT.
Ne me souponnez point d'une crainte frivole :
Le portrait de celui que je cherche en tous lieux
Pourrait-il par sa vue pouvanter mes yeux ?

ALCANDRE.
Mon cavalier, de grce, il faut faire retraite,
Et souffrir qu'entre nous l'histoire en soit secrte.

PRIDAMANT.
Pour un si bon ami je n'ai point de secrets.

DORANTE.
Il nous faut sans rplique accepter ses arrts ;
Je vous attends chez moi.

ALCANDRE.
Ce soir, si bon lui semble.
Il vous apprendra tout quand vous serez ensemble.


SCENE III.


ALCANDRE.
Votre fils tout d'un coup ne fut pas grand seigneur ;
Toutes ses actions ne vous font pas honneur,
Et je serais marri d'exposer sa misre
En spectacle des yeux autres que ceux d'un pre.
Il vous prit quelque argent, mais ce petit butin
A peine lui dura du soir jusqu'au matin ;
Et pour gagner Paris, il vendit par la plaine
Des brevets chasser la fivre et la migraine,
Dit la bonne aventure, et s'y rendit ainsi.
L, comme on vit d'esprit, il en vcut aussi.
Dedans Saint-Innocent il se fit secrtaire ;
Aprs, montant d'tat, il fut clerc d'un notaire.
Ennuy de la plume, il la quitta soudain,
Et fit danser un singe au faubourg Saint-Germain.
Il se mit sur la rime, et l'essai de sa veine
Enrichit les chanteurs de la Samaritaine.
Son style prit aprs de plus beaux ornements ;
Il se hasarda mme faire des romans,
Des chansons pour Gautier, des pointes pour Guillaume.
Depuis, il trafiqua de chapelets de baume,
Vendit du mithridate en matre oprateur,
Revint dans le Palais, et fut solliciteur.
Enfin, jamais Buscon, Lazarille de Tormes,
Sayavdre, et Gusman, ne prirent tant de formes :
C'tait l pour Dorante un honnte entretien !

PRIDAMANT.
Que je vous suis tenu de ce qu'il n'en sait rien !

ALCANDRE.
Sans vous faire rien voir, je vous en fais un conte,
Dont le peu de longueur pargne votre honte.
Las de tant de mtiers sans honneur et sans fruit,
Quelque meilleur destin Bordeaux l'a conduit ;
Et l, comme il pensait au choix d'un exercice,
Un brave du pays l'a pris son service.
Ce guerrier amoureux en a fait son agent :
Cette commission l'a remeubl d'argent ;
Il sait avec adresse, en portant les paroles,
De la vaillante dupe attraper les pistoles ;
Mme de son agent il s'est fait son rival,
Et la beaut qu'il sert ne lui veut point de mal.
Lorsque de ses amours vous aurez vu l'histoire,
Je vous le veux montrer plein d'clat et de gloire,
Et la mme action qu'il pratique aujourd'hui.

PRIDAMANT.
Que dj cet espoir soulage mon ennui !

ALCANDRE.
Il a cach son nom en battant la campagne,
Et s'est fait de Clindor le sieur de la Montagne :
C'est ainsi que tantt vous l'entendrez nommer.
Voyez tout sans rien dire et sans vous alarmer.
Je tarde un peu beaucoup pour votre impatience ;
N'en concevez pourtant aucune dfiance :
C'est qu'un charme ordinaire a trop peu de pouvoir
Sur les spectres parlants qu'il faut vous faire voir.
Entrons dedans ma grotte, afin que j'y prpare
Quelques charmes nouveaux pour un effet si rare.



ACTE II



SCENE PREMIERE.


ALCANDRE.
Quoi qui s'offre nos yeux, n'en ayez point d'effroi ;
De ma grotte surtout ne sortez qu'aprs moi :
Sinon, vous tes mort. Voyez dj paratre
Sous deux fantmes vains votre fils et son matre.

PRIDAMANT.
O dieux ! je sens mon me aprs lui s'envoler.

ALCANDRE.
Faites-lui du silence, et l'coutez parler.


SCENE II.


CLINDOR.
Quoi ! monsieur, vous rvez ! et cette me hautaine,
Aprs tant de beaux faits, semble tre encore en peine !
N'tes-vous point lass d'abattre des guerriers,
Et vous faut-il encor quelques nouveaux lauriers ?

MATAMORE.
Il est vrai que je rve, et ne saurais rsoudre
Lequel je dois des deux le premier mettre en poudre,
Du grand sophi de Perse, ou bien du grand mogor.

CLINDOR.
Eh ! de grce, monsieur, laissez-les vivre encor :
Qu'ajouterait leur perte votre renomme ?
D'ailleurs quand auriez-vous rassembl votre arme ?

MATAMORE.
Mon arme ? Ah, poltron ! Ah, tratre ! Pour leur mort
Tu crois donc que ce bras ne soit pas assez fort ?
Le seul bruit de mon nom renverse les murailles,
Dfait les escadrons, et gagne les batailles.
Mon courage invaincu contre les empereurs
N'arme que la moiti de ses moindres fureurs ;
D'un seul commandement que je fais aux trois parques,
Je dpeuple l'tat des plus heureux monarques ;
Le foudre est mon canon, les destins mes soldats :
Je couche d'un revers mille ennemis bas.
D'un souffle je rduis leurs projets en fume ;
Et tu m'oses parler cependant d'une arme !
Tu n'auras plus l'honneur de voir un second Mars :
Je vais t'assassiner d'un seul de mes regards,
Veillaque. Toutefois je songe ma matresse :
Ce penser m'adoucit : va, ma colre cesse,
Et ce petit archer qui dompte tous les dieux
Vient de chasser la mort qui logeait dans mes yeux.
Regarde, j'ai quitt cette effroyable mine
Qui massacre, dtruit, brise, brle, extermine ;
Et, pensant au bel oeil qui tient ma libert,
Je ne suis plus qu'amour, que grce, que beaut.

CLINDOR.
O dieux ! en un moment que tout vous est possible !
Je vous vois aussi beau que vous tiez terrible,
Et ne crois point d'objet si ferme en sa rigueur,
Qu'il puisse constamment vous refuser son coeur.

MATAMORE.
Je te le dis encor, ne sois plus en alarme :
Quand je veux, j'pouvante ; et quand je veux, je charme ;
Et, selon qu'il me plat, je remplis tour tour
Les hommes de terreur, et les femmes d'amour.
Du temps que ma beaut m'tait insparable,
Leurs perscutions me rendaient misrable :
Je ne pouvais sortir sans les faire pmer.
Mille mouraient par jour force de m'aimer :
J'avais des rendez-vous de toutes les princesses ;
Les reines l'envi mendiaient mes caresses ;
Celle d'Ethiopie, et celle du Japon,
Dans leurs soupirs d'amour ne mlaient que mon nom.
De passion pour moi deux sultanes troublrent ;
Deux autres, pour me voir, du srail s'chapprent :
J'en fus mal quelque temps avec le grand seigneur.

CLINDOR.
Son mcontentement n'allait qu' votre honneur.

MATAMORE.
Ces pratiques nuisaient mes desseins de guerre,
Et pouvaient m'empcher de conqurir la terre.
D'ailleurs, j'en devins las ; et pour les arrter,
J'envoyai le Destin dire son Jupiter
Qu'il trouvt un moyen qui ft cesser les flammes
Et l'importunit dont m'accablaient les dames :
Qu'autrement ma colre irait dedans les cieux
Le dgrader soudain de l'empire des dieux,
Et donnerait Mars gouverner sa foudre.
La frayeur qu'il en eut le fit bientt rsoudre :
Ce que je demandais fut prt en un moment ;
Et depuis, je suis beau quand je veux seulement.

CLINDOR.
Que j'aurais, sans cela, de poulets vous rendre !

MATAMORE.
De quelle que ce soit, garde-toi bien d'en prendre,
Sinon de... Tu m'entends ? Que dit-elle de moi ?

CLINDOR.
Que vous tes des coeurs et le charme et l'effroi ;
Et que si quelque effet peut suivre vos promesses,
Son sort est plus heureux que celui des desses.

MATAMORE.
Ecoute, en ce temps-l, dont tantt je parlais,
Les desses aussi se rangeaient sous mes lois ;
Et je te veux conter une trange aventure
Qui jeta du dsordre en toute la nature,
Mais dsordre aussi grand qu'on en voie arriver.
Le Soleil fut un jour sans se pouvoir lever,
Et ce visible dieu, que tant de monde adore,
Pour marcher devant lui ne trouvait point d'Aurore :
On la cherchait partout, au lit du vieux Tithon,
Dans les bois de Cphale, au palais de Memnon ;
Et faute de trouver cette belle fourrire,
Le jour jusqu' midi se passa sans lumire.

CLINDOR.
O pouvait tre alors la reine des clarts ?

MATAMORE.
Au milieu de ma chambre, m'offrir ses beauts.
Elle y perdit son temps, elle y perdit ses larmes ;
Mon coeur fut insensible ses plus puissants charmes ;
Et tout ce qu'elle obtint pour son frivole amour
Fut un ordre prcis d'aller rendre le jour.

CLINDOR.
Cet trange accident me revient en mmoire ;
J'tais lors en Mexique, o j'en appris l'histoire,
Et j'entendis conter que la Perse en courroux
De l'affront de son dieu murmurait contre vous.

MATAMORE.
J'en ouis quelque chose, et je l'eusse punie ;
Mais j'tais engag dans la Transylvanie,
O ses ambassadeurs, qui vinrent l'excuser,
A force de prsents me surent apaiser.

CLINDOR.
Que la clmence est belle en un si grand courage !

MATAMORE.
Contemple, mon ami, contemple ce visage :
Tu vois un abrg de toutes les vertus.
D'un monde d'ennemis sous mes pieds abattus,
Dont la race est prie, et la terre dserte,
Pas un qu' son orgueil n'a jamais d sa perte.
Tous ceux qui font hommage mes perfections
Conservent leurs tats par leurs submissions.
En Europe, o les rois sont d'une humeur civile,
Je ne leur rase point de chteau ni de ville :
Je les souffre rgner, mais chez les Africains,
Partout o j'ai trouv des rois un peu trop vains,
J'ai dtruit les pays pour punir leurs monarques,
Et leurs vastes dserts en sont de bonnes marques :
Ces grands sables qu' peine on passe sans horreur
Sont d'assez beaux effets de ma juste fureur.

CLINDOR.
Revenons l'amour : voici votre matresse.

MATAMORE.
Ce diable de rival l'accompagne sans cesse.

CLINDOR.
O vous retirez-vous ?

MATAMORE.
Ce fat n'est pas vaillant ;
Mais il a quelque humeur qui le rend insolent.
Peut-tre qu'orgueilleux d'tre avec cette belle,
Il serait assez vain pour me faire querelle.

CLINDOR.
Ce serait bien courir lui-mme son malheur.

MATAMORE.
Lorsque j'ai ma beaut, je n'ai point de valeur.

CLINDOR.
Cessez d'tre charmant, et faites-vous terrible.

MATAMORE.
Mais tu n'en prvois pas l'accident infaillible ;
Je ne saurais me faire effroyable demi :
Je tuerais ma matresse avec mon ennemi.
Attendons en ce coin l'heure qui les spare.

CLINDOR.
Comme votre valeur, votre prudence est rare.


SCENE III.


ADRASTE.
Hlas ! s'il est ainsi, quel malheur est le mien !
Je soupire, j'endure, et je n'avance rien ;
Et malgr les transports de mon amour extrme,
Vous ne voulez pas croire encor que je vous aime.

ISABELLE.
Je ne sais pas, monsieur, de quoi vous me blmez.
Je me connais aimable, et crois que vous m'aimez :
Dans vos soupirs ardents j'en vois trop d'apparence ;
Et quand bien de leur part j'aurais moins d'assurance,
Pour peu qu'un honnte homme ait vers moi de crdit,
Je lui fais la faveur de croire ce qu'il dit.
Rendez-moi la pareille ; et puisqu' votre flamme
Je ne dguise rien de ce que j'ai dans l'me,
Faites-moi la faveur de croire sur ce point
Que bien que vous m'aimiez, je ne vous aime point.

ADRASTE.
Cruelle, est-ce l donc ce que vos injustices
Ont rserv de prix de si longs services ?
Et mon fidle amour est-il si criminel
Qu'il doive tre puni d'un mpris ternel ?

ISABELLE.
Nous donnons bien souvent de divers noms aux choses :
Des pines pour moi, vous les nommez des roses ;
Ce que vous appelez service, affection,
Je l'appelle supplice et perscution.
Chacun dans sa croyance galement s'obstine.
Vous pensez m'obliger d'un feu qui m'assassine ;
Et ce que vous jugez digne du plus haut prix
Ne mrite, mon gr, que haine et que mpris.

ADRASTE.
N'avoir que du mpris pour des flammes si saintes
Dont j'ai reu du ciel les premires atteintes !
Oui, le ciel, au moment qu'il me fit respirer,
Ne me donna de coeur que pour vous adorer.
Mon me vint au jour pleine de votre ide ;
Avant que de vous voir vous l'avez possde ;
Et quand je me rendis des regards si doux,
Je ne vous donnai rien qui ne ft tout vous,
Rien que l'ordre du ciel n'et dj fait tout vtre.

ISABELLE.
Le ciel m'et fait plaisir d'en enrichir une autre ;
Il vous fit pour m'aimer, et moi pour vous har :
Gardons-nous bien tous deux de lui dsobir.
Vous avez, aprs tout, bonne part sa haine,
Ou d'un crime secret il vous livre la peine ;
Car je ne pense pas qu'il soit tourment gal
Au supplice d'aimer qui vous traite si mal.

ADRASTE.
La grandeur de mes maux vous tant si connue,
Me refuserez-vous la piti qui m'est due ?

ISABELLE.
Certes j'en ai beaucoup, et vous plains d'autant plus
Que je vois ces tourments tout fait superflus,
Et n'avoir pour tout fruit d'une longue souffrance
Que l'incommode honneur d'une triste constance.

ADRASTE.
Un pre l'autorise, et mon feu maltrait
Enfin aura recours son autorit.

ISABELLE.
Ce n'est pas le moyen de trouver votre conte ;
Et d'un si beau dessein vous n'aurez que la honte.

ADRASTE.
J'espre voir pourtant, avant la fin du jour,
Ce que peut son vouloir au dfaut de l'amour.

ISABELLE.
Et moi, j'espre voir, avant que le jour passe,
Un amant accabl de nouvelle disgrce.

ADRASTE.
Eh quoi ! Cette rigueur ne cessera jamais ?

ISABELLE.
Allez trouver mon pre, et me laissez en paix.

ADRASTE.
Votre me, au repentir de sa froideur passe,
Ne la veut point quitter sans tre un peu force :
J'y vais tout de ce pas, mais avec des serments
Que c'est pour obir vos commandements.

ISABELLE.
Allez continuer une vaine poursuite.


SCENE IV.


MATAMORE.
Eh bien ! Ds qu'il m'a vu, comme a-t-il pris la fuite ?
M'a-t-il bien su quitter la place au mme instant ?

ISABELLE.
Ce n'est pas honte lui, les rois en font autant,
Du moins si ce grand bruit qui court de vos merveilles
N'a tromp mon esprit en frappant mes oreilles.

MATAMORE.
Vous le pouvez bien croire, et pour le tmoigner,
Choisissez en quels lieux il vous plat de rgner :
Ce bras tout aussitt vous conqute un empire ;
J'en jure par lui-mme, et cela c'est tout dire.

ISABELLE.
Ne prodiguez pas tant ce bras toujours vainqueur ;
Je ne veux point rgner que dessus votre coeur :
Toute l'ambition que me donne ma flamme,
C'est d'avoir pour sujets les dsirs de votre me.

MATAMORE.
Ils vous sont tous acquis, et pour vous faire voir
Que vous avez sur eux un absolu pouvoir,
Je n'couterai plus cette humeur de conqute ;
Et laissant tous les rois leurs couronnes en tte,
J'en prendrai seulement deux ou trois pour valets,
Qui viendront genoux vous rendre mes poulets.

ISABELLE.
L'clat de tels suivants attirerait l'envie
Sur le rare bonheur o je coule ma vie ;
Le commerce discret de nos affections
N'a besoin que de lui pour ces commissions.

MATAMORE.
Vous avez, Dieu me sauve ! un esprit ma mode ;
Vous trouvez, comme moi, la grandeur incommode.
Les sceptres les plus beaux n'ont rien pour moi d'exquis :
Je les rends aussitt que je les ai conquis,
Et me suis vu charmer quantit de princesses,
Sans que jamais mon coeur les voult pour matresses.

ISABELLE.
Certes en ce point seul je manque un peu de foi.
Que vous ayez quitt des princesses pour moi !
Que vous leur refusiez un coeur dont je dispose !

MATAMORE.
Je crois que la Montagne en saura quelque chose.
Viens , lorsqu'en la Chine, en ce fameux tournoi,
Je donnai dans la vue aux deux filles du roi,
Que te dit-on en cour de cette jalousie
Dont pour moi toutes deux eurent l'me saisie ?

CLINDOR.
Par vos mpris enfin l'une et l'autre mourut.
J'tais lors en Egypte, o le bruit en courut ;
Et ce fut en ce temps que la peur de vos armes
Fit nager le grand Caire en un fleuve de larmes.
Vous veniez d'assommer dix gants en un jour ;
Vous aviez dsol les pays d'alentour,
Ras quinze chteaux, aplani deux montagnes,
Fait passer par le feu villes, bourgs et campagnes,
Et dfait, vers Damas, cent mille combattants.

MATAMORE.
Que tu remarques bien et les lieux et les temps !
Je l'avais oubli.

ISABELLE.
Des faits si pleins de gloire
Vous peuvent-ils ainsi sortir de la mmoire ?

MATAMORE.
Trop pleine de lauriers remports sur les rois,
Je ne la charge point de ces menus exploits.


SCENE V.


PAGE.
Monsieur.

MATAMORE.
Que veux-tu, page ?

PAGE.
Un courrier vous demande.

MATAMORE.
D'o vient-il ?

PAGE.
De la part de la reine d'Islande.

MATAMORE.
Ciel ! Qui sais comme quoi j'en suis perscut,
Un peu plus de repos avec moins de beaut !
Fais qu'un si long mpris enfin la dsabuse.

CLINDOR.
Voyez ce que pour vous ce grand guerrier refuse.

ISABELLE.
Je n'en puis plus douter.

CLINDOR.
Il vous le disait bien.

MATAMORE.
Elle m'a beau prier : non, je n'en ferai rien.
Et quoi qu'un fol espoir ose encor lui promettre,
Je lui vais envoyer sa mort dans une lettre.
Trouvez-le bon, ma reine, et souffrez cependant
Une heure d'entretien de ce cher confident,
Qui, comme de ma vie il sait toute l'histoire,
Vous fera voir sur qui vous avez la victoire.

ISABELLE.
Tardez encore moins, et par ce prompt retour
Je jugerai quelle est envers moi votre amour.


SCENE VI.


CLINDOR.
Jugez plutt par l l'humeur du personnage :
Ce page n'est chez lui que pour ce badinage,
Et venir d'heure en heure avertir sa grandeur
D'un courrier, d'un agent, ou d'un ambassadeur.

ISABELLE.
Ce message me plat bien plus qu'il ne lui semble :
Il me dfait d'un fou pour nous laisser ensemble.

CLINDOR.
Ce discours favorable enhardira mes feux
A bien user d'un temps si propice mes voeux.

ISABELLE.
Que m'allez-vous conter ?

CLINDOR.
Que j'adore Isabelle,
Que je n'ai plus de coeur ni d'me que pour elle,
Que ma vie...

ISABELLE.
Epargnez ces propos superflus ;
Je les sais, je les crois : que voulez-vous de plus ?
Je nglige vos yeux l'offre d'un diadme ;
Je ddaigne un rival : en un mot, je vous aime.
C'est aux commencements des faibles passions
A s'amuser encore aux protestations :
Il suffit de nous voir au point o sont les ntres ;
Un coup d'oeil vaut pour vous tous les discours des autres.

CLINDOR.
Dieux ! qui l'et jamais cru, que mon sort rigoureux
Se rendt si facile mon coeur amoureux !
Banni de mon pays par la rigueur d'un pre,
Sans support, sans amis, accabl de misre,
Et rduit flatter le caprice arrogant
Et les vaines humeurs d'un matre extravagant :
Ce pitoyable tat de ma triste fortune
N'a rien qui vous dplaise ou qui vous importune ;
Et d'un rival puissant les biens et la grandeur
Obtiennent moins sur vous que ma sincre ardeur.

ISABELLE.
C'est comme il faut choisir, un amour vritable
S'attache seulement ce qu'il voit aimable.
Qui regarde les biens ou la condition
N'a qu'un amour avare, ou plein d'ambition,
Et souille lchement par ce mlange infme
Les plus nobles dsirs qu'enfante une belle me.
Je sais bien que mon pre a d'autres sentiments,
Et mettra de l'obstacle nos contentements ;
Mais l'amour sur mon coeur a pris trop de puissance
Pour couter encor les lois de la naissance.
Mon pre peut beaucoup, mais bien moins que ma foi :
Il a choisi pour lui, je veux choisir pour moi.

CLINDOR.
Confus de voir donner mon peu de mrite...

ISABELLE.
Voici mon importun, souffrez que je l'vite.


SCENE VII.


ADRASTE.
Que vous tes heureux, et quel malheur me suit !
Ma matresse vous souffre, et l'ingrate me fuit.
Quelque got qu'elle prenne en votre compagnie,
Sitt que j'ai paru, mon abord l'a bannie.

CLINDOR.
Sans avoir vu vos pas s'adresser en ce lieu,
Lasse de mes discours, elle m'a dit adieu.

ADRASTE.
Lasse de vos discours ! votre humeur est trop bonne,
Et votre esprit trop beau pour ennuyer personne.
Mais que lui contiez-vous qui pt l'importuner ?

CLINDOR.
Des choses qu'aisment vous pouvez deviner :
Les amours de mon matre, ou plutt ses sottises,
Ses conqutes en l'air, ses hautes entreprises.

ADRASTE.
Voulez-vous m'obliger ? votre matre, ni vous,
N'tes pas gens tous deux me rendre jaloux ;
Mais si vous ne pouvez arrter ses saillies,
Divertissez ailleurs le cours de ses folies.

CLINDOR.
Que craignez-vous de lui, dont tous les compliments
Ne parlent que de morts et de saccagements,
Qu'il bat, terrasse, brise, trangle, brle, assomme ?

ADRASTE.
Pour tre son valet, je vous trouve honnte homme :
Vous n'tes point de taille servir sans dessein
Un fanfaron plus fou que son discours n'est vain.
Quoi qu'il en soit, depuis que je vous vois chez elle,
Toujours de plus en plus je l'prouve cruelle :
Ou vous servez quelque autre, ou votre qualit
Laisse dans vos projets trop de tmrit.
Je vous tiens fort suspect de quelque haute adresse.
Que votre matre enfin fasse une autre matresse ;
Ou s'il ne peut quitter un entretien si doux,
Qu'il se serve du moins d'un autre que de vous.
Ce n'est pas qu'aprs tout les volonts d'un pre,
Qui sait ce que je suis, ne terminent l'affaire ;
Mais purgez-moi l'esprit de ce petit souci,
Et si vous vous aimez, bannissez-vous d'ici ;
Car si je vous vois plus regarder cette porte,
Je sais comme traiter les gens de votre sorte.

CLINDOR.
Me prenez-vous pour homme nuire votre feu ?

ADRASTE.
Sans rplique, de grce, ou nous verrons beau jeu.
Allez : c'est assez dit.

CLINDOR.
Pour un lger ombrage,
C'est trop indignement traiter un bon courage.
Si le ciel en naissant ne m'a fait grand seigneur,
Il m'a fait le coeur ferme et sensible l'honneur ;
Et je pourrais bien rendre un jour ce qu'on me prte.

ADRASTE.
Quoi ! Vous me menacez !

CLINDOR.
Non, non, je fais retraite.
D'un si cruel affront vous aurez peu de fruit ;
Mais ce n'est pas ici qu'il faut faire du bruit.


SCENE VIII.

ADRASTE.
Ce bltre insolent me fait encor bravade.

LYSE.
A ce compte, monsieur, votre esprit est malade ?

ADRASTE.
Malade, mon esprit !

LYSE.
Oui, puisqu'il est jaloux
Du malheureux agent de ce prince des fous.

ADRASTE.
Je sais ce que je suis et ce qu'est Isabelle,
Et crains peu qu'un valet me supplante auprs d'elle.
Je ne puis toutefois souffrir sans quelque ennui
Le plaisir qu'elle prend causer avec lui.

LYSE.
C'est dnier ensemble et confesser la dette.

ADRASTE.
Nomme, si tu le veux, ma boutade indiscrte,
Et trouve mes soupons bien ou mal propos ;
Je l'ai chass d'ici pour me mettre en repos.
En effet, qu'en est-il ?

LYSE.
Si j'ose vous le dire,
Ce n'est plus que pour lui qu'Isabelle soupire.

ADRASTE.
Lyse, que me dis-tu ?

LYSE.
Qu'il possde son coeur,
Que jamais feux naissants n'eurent tant de vigueur,
Qu'ils meurent l'un pour l'autre, et n'ont qu'une pense.

ADRASTE.
Trop ingrate beaut, dloyale, insense,
Tu m'oses donc ainsi prfrer un maraud ?

LYSE.
Ce rival orgueilleux le porte bien plus haut,
Et je vous en veux faire entire confidence :
Il se dit gentilhomme, et riche.

ADRASTE.
Ah ! L'impudence !

LYSE.
D'un pre rigoureux fuyant l'autorit,
Il a couru longtemps d'un et d'autre ct ;
Enfin, manque d'argent peut-tre, ou par caprice,
De notre Firabras il s'est mis au service,
Et sous ombre d'agir pour ses folles amours,
Il a su pratiquer de si russ dtours,
Et charmer tellement cette pauvre abuse,
Que vous en avez vu votre ardeur mprise ;
Mais parlez son pre, et bientt son pouvoir
Remettra son esprit aux termes du devoir.

ADRASTE.
Je viens tout maintenant d'en tirer assurance
De recevoir les fruits de ma persvrance,
Et devant qu'il soit peu nous en verrons l'effet ;
Mais, coute, il me faut obliger tout fait.

LYSE.
O je vous puis servir j'ose tout entreprendre.

ADRASTE.
Peux-tu dans leurs amours me les faire surprendre ?

LYSE.
Il n'est rien plus ais : peut-tre ds ce soir.

ADRASTE.
Adieu donc. Souviens-toi de me les faire voir.
Cependant prends ceci seulement par avance.

LYSE.
Que le galant alors soit frott d'importance !

ADRASTE.
Crois-moi qu'il se verra, pour te mieux contenter,
Charg d'autant de bois qu'il en pourra porter.


SCENE IX.


LYSE.
L'arrogant croit dj tenir ville gagne ;
Mais il sera puni de m'avoir ddaigne.
Parce qu'il est aimable, il fait le petit dieu,
Et ne veut s'adresser qu'aux filles de bon lieu.
Je ne mrite pas l'honneur de ses caresses :
Vraiment c'est pour son nez, il lui faut des matresses ;
Je ne suis que servante : et qu'est-il que valet ?
Si son visage est beau, le mien n'est pas trop laid :
Il se dit riche et noble, et cela me fait rire ;
Si loin de son pays, qui n'en peut autant dire ?
Qu'il le soit : nous verrons ce soir, si je le tiens,
Danser sous le cotret sa noblesse et ses biens.


SCENE X.


ALCANDRE.
Le coeur vous bat un peu.

PRIDAMANT.
Je crains cette menace.

ALCANDRE.
Lyse aime trop Clindor pour causer sa disgrce.

PRIDAMANT.
Elle en est mprise, et cherche se venger.

ALCANDRE.
Ne craignez point : l'amour la fera bien changer.



ACTE III


SCENE PREMIERE.


GERONTE.
Apaisez vos soupirs et tarissez vos larmes ;
Contre ma volont ce sont de faibles armes :
Mon coeur, quoique sensible toutes vos douleurs,
Ecoute la raison, et nglige vos pleurs.
Je sais ce qu'il vous faut beaucoup mieux que vous-mme.
Vous ddaignez Adraste cause que je l'aime ;
Et parce qu'il me plat d'en faire votre poux,
Votre orgueil n'y voit rien qui soit digne de vous.
Quoi ! manque-t-il de bien, de coeur ou de noblesse ?
En est-ce le visage ou l'esprit qui vous blesse ?
Il vous fait trop d'honneur.

ISABELLE.
Je sais qu'il est parfait,
Et que je rponds mal l'honneur qu'il me fait ;
Mais si votre bont me permet en ma cause,
Pour me justifier, de dire quelque chose,
Par un secret instinct, que je ne puis nommer,
J'en fais beaucoup d'tat, et ne le puis aimer.
Souvent je ne sais quoi que le ciel nous inspire
Soulve tout le coeur contre ce qu'on dsire,
Et ne nous laisse pas en tat d'obir,
Quand on choisit pour nous ce qu'il nous fait har.
Il attache ici-bas avec des sympathies
Les mes que son ordre a l-haut assorties :
On n'en saurait unir sans ses avis secrets ;
Et cette chane manque o manquent ses dcrets.
Aller contre les lois de cette providence,
C'est le prendre partie, et blmer sa prudence,
L'attaquer en rebelle, et s'exposer aux coups
Des plus pres malheurs qui suivent son courroux.

GERONTE.
Insolente, est-ce ainsi que l'on se justifie ?
Quel matre vous apprend cette philosophie ?
Vous en savez beaucoup ; mais tout votre savoir
Ne m'empchera pas d'user de mon pouvoir.
Si le ciel pour mon choix vous donne tant de haine,
Vous a-t-il mise en feu pour ce grand capitaine ?
Ce guerrier valeureux vous tient-il dans ses fers ?
Et vous a-t-il dompte avec tout l'univers ?
Ce fanfaron doit-il relever ma famille ?

ISABELLE.
Eh ! De grce, monsieur, traitez mieux votre fille !

GERONTE.
Quel sujet donc vous porte me dsobir ?

ISABELLE.
Mon heur et mon repos, que je ne puis trahir.
Ce que vous appelez un heureux hymne
N'est pour moi qu'un enfer si j'y suis condamne.

GERONTE.
Ah ! Qu'il en est encor de mieux faites que vous
Qui se voudraient bien voir dans un enfer si doux !
Aprs tout, je le veux ; cdez ma puissance.

ISABELLE.
Faites un autre essai de mon obissance.

GERONTE.
Ne me rpliquez plus quand j'ai dit : " Je le veux."
Rentrez : c'est dsormais trop contest nous deux.


SCENE II.


GERONTE.
Qu' prsent la jeunesse a d'tranges manies !
Les rgles du devoir lui sont des tyrannies,
Et les droits les plus saints deviennent impuissants
Contre cette fiert qui l'attache son sens.
Telle est l'humeur du sexe : il aime contredire,
Rejette obstinment le joug de notre empire,
Ne suit que son caprice en ses affections,
Et n'est jamais d'accord de nos lections.
N'espre pas pourtant, aveugle et sans cervelle,
Que ma prudence cde ton esprit rebelle.
Mais ce fou viendra-t-il toujours m'embarrasser ?
Par force ou par adresse il me le faut chasser.


SCENE III.


MATAMORE.
Ne doit-on pas avoir piti de ma fortune ?
Le grand vizir encor de nouveau m'importune ;
Le Tartare, d'ailleurs, m'appelle son secours ;
Narsingue et Calicut m'en pressent tous les jours :
Si je ne les refuse, il me faut mettre en quatre.

CLINDOR.
Pour moi, je suis d'avis que vous les laissiez battre :
Vous emploieriez trop mal vos invincibles coups,
Si pour en servir un vous faisiez trois jaloux.

MATAMORE.
Tu dis bien : c'est assez de telles courtoisies ;
Je ne veux qu'en amour donner des jalousies.
Ah ! Monsieur, excusez, si, faute de vous voir,
Bien que si prs de vous, je manquais au devoir.
Mais quelle motion parat sur ce visage ?
O sont vos ennemis, que j'en fasse carnage ?

GERONTE.
Monsieur, grces aux dieux, je n'ai point d'ennemis.

MATAMORE.
Mais grces ce bras qui vous les a soumis.

GERONTE.
C'est une grce encor que j'avais ignore.

MATAMORE.
Depuis que ma faveur pour vous s'est dclare,
Ils sont tous morts de peur, ou n'ont os branler.

GERONTE.
C'est ailleurs maintenant qu'il vous faut signaler :
Il fait beau voir ce bras, plus craint que le tonnerre,
Demeurer si paisible en un temps plein de guerre ;
Et c'est pour acqurir un nom bien relev,
D'tre dans une ville battre le pav.
Chacun croit votre gloire faux titre usurpe,
Et vous ne passez plus que pour traneur d'pe.

MATAMORE.
Ah, ventre ! il est tout vrai que vous avez raison.
Mais le moyen d'aller, si je suis en prison ?
Isabelle m'arrte, et ses yeux pleins de charmes
Ont captiv mon coeur et suspendu mes armes.

GERONTE.
Si rien que son sujet ne vous tient arrt,
Faites votre quipage en toute libert :
Elle n'est pas pour vous ; n'en soyez point en peine.

MATAMORE.
Ventre ! Que dites-vous ? Je la veux faire reine.

GERONTE.
Je ne suis pas d'humeur rire tant de fois
Du grotesque rcit de vos rares exploits.
La sottise ne plat qu'alors qu'elle est nouvelle :
En un mot, faites reine une autre qu'Isabelle.
Si pour l'entretenir vous venez plus ici...

MATAMORE.
Il a perdu le sens, de me parler ainsi.
Pauvre homme, sais-tu bien que mon nom effroyable
Met le grand Turc en fuite, et fait trembler le diable ;
Que pour t'anantir je ne veux qu'un moment ?

GERONTE.
J'ai chez moi des valets mon commandement,
Qui n'ayant pas l'esprit de faire des bravades,
Rpondraient de la main vos rodomontades.

MATAMORE.
Dis-lui ce que j'ai fait en mille et mille lieux.

GERONTE.
Adieu : modrez-vous ; il vous en prendra mieux ;
Bien que je ne sois pas de ceux qui vous hassent,
J'ai le sang un peu chaud, et mes gens m'obissent.


SCENE IV.


MATAMORE.
Respect de ma matresse, incommode vertu,
Tyran de ma vaillance, quoi me rduis-tu ?
Que n'ai-je eu cent rivaux en la place d'un pre,
Sur qui, sans t'offenser, laisser choir ma colre !
Ah ! visible dmon, vieux spectre dcharn,
Vrai suppt de Satan, mdaille de damn,
Tu m'oses donc bannir, et mme avec menaces,
Moi de qui tous les rois briguent les bonnes grces ?

CLINDOR.
Tandis qu'il est dehors, allez, ds aujourd'hui,
Causer de vos amours, et vous moquer de lui.

MATAMORE.
Caddiou ! Ses valets feraient quelque insolence.

CLINDOR.
Ce fer a trop de quoi dompter leur violence.

MATAMORE.
Oui, mais les feux qu'il jette en sortant de prison
Auraient en un moment embras la maison,
Dvor tout l'heure ardoises et gouttires,
Fates, lattes, chevrons, montants, courbes, filires,
Entretoises, sommiers, colonnes, soliveaux,
Parnes, soles, appuis, jambages, traveteaux,
Portes, grilles, verrous, serrures, tuiles, pierre,
Plomb, fer, pltre, ciment, peinture, marbre, verre,
Caves, puits, cours, perrons, salles, chambres, greniers,
Offices, cabinets, terrasses, escaliers.
Juge un peu quel dsordre aux yeux de ma charmeuse ;
Ces feux toufferaient son ardeur amoureuse.
Va lui parler pour moi, toi qui n'es pas vaillant :
Tu puniras moins un valet insolent.

CLINDOR.
C'est m'exposer...

MATAMORE.
Adieu : je vois ouvrir la porte,
Et crains que sans respect cette canaille sorte.


SCENE V.


CLINDOR.
Le souverain poltron, qui pour faire peur
Il ne faut qu'une feuille, une ombre, une vapeur !
Un vieillard le maltraite, il fuit pour une fille,
Et tremble tous moments de crainte qu'on l'trille.
Lyse, que ton abord doit tre dangereux !
Il donne l'pouvante ce coeur gnreux,
Cet unique vaillant, la fleur des capitaines,
Qui dompte autant de rois qu'il captive de reines !

LYSE.
Mon visage est ainsi malheureux en attraits :
D'autres charment de loin, le mien fait peur de prs.

CLINDOR.
S'il fait peur des fous, il charme les plus sages :
Il n'est pas quantit de semblables visages.
Si l'on brle pour toi, ce n'est pas sans sujet ;
Je ne connus jamais un si gentil objet ;
L'esprit beau, prompt, accort, l'humeur un peu railleuse,
L'embonpoint ravissant, la taille avantageuse,
Les yeux doux, le teint vif, et les traits dlicats :
Qui serait le brutal qui ne t'aimerait pas ?

LYSE.
De grce, et depuis quand me trouvez-vous si belle ?
Voyez bien, je suis Lyse, et non pas Isabelle.

CLINDOR.
Vous partagez vous deux mes inclinations :
J'adore sa fortune, et tes perfections.

LYSE.
Vous en embrassez trop, c'est assez pour vous d'une,
Et mes perfections cdent sa fortune.

CLINDOR.
Quelque effort que je fasse lui donner ma foi,
Penses-tu qu'en effet je l'aime plus que toi ?
L'amour et l'hymne ont diverse mthode :
L'un court au plus aimable, et l'autre au plus commode.
Je suis dans la misre, et tu n'as point de bien :
Un rien s'ajuste mal avec un autre rien ;
Et malgr les douceurs que l'amour y dploie,
Deux malheureux ensemble ont toujours courte joie.
Ainsi j'aspire ailleurs, pour vaincre mon malheur ;
Mais je ne puis te voir sans un peu de douleur,
Sans qu'un soupir chappe ce coeur, qui murmure
De ce qu' mes dsirs ma raison fait d'injure.
A tes moindres coups d'oeil je me laisse charmer.
Ah ! que je t'aimerais, s'il ne fallait qu'aimer,
Et que tu me plairais, s'il ne fallait que plaire !

LYSE.
Que vous auriez d'esprit si vous saviez vous taire,
Ou remettre du moins en quelque autre saison
A montrer tant d'amour avec tant de raison !
Le grand trsor pour moi qu'un amoureux si sage,
Qui par compassion n'ose me rendre hommage,
Et porte ses dsirs des partis meilleurs,
De peur de m'accabler sous nos communs malheurs !
Je n'oublierai jamais de si rares mrites :
Allez continuer cependant vos visites.

LINDOR.
Que j'aurais avec toi l'esprit bien plus content !

LYSE.
Ma matresse l-haut est seule, et vous attend.

CLINDOR.
Tu me chasses ainsi !

LYSE.
Non, mais je vous envoie
Aux lieux o vous aurez une plus longue joie.

CLINDOR.
Que mme tes ddains me semblent gracieux !

LYSE.
Ah ! Que vous prodiguez un temps si prcieux !
Allez.

CLINDOR.
Souviens-toi donc que si j'en aime une autre...

LYSE.
C'est de peur d'ajouter ma misre la vtre :
Je vous l'ai dj dit, je ne l'oublierai pas.

CLINDOR.
Adieu : ta raillerie a pour moi tant d'appas,
Que mon coeur tes yeux de plus en plus s'engage,
Et je t'aimerais trop tarder davantage.


SCENE VI.


LYSE.
L'ingrat ! Il trouve enfin mon visage charmant,
Et pour se divertir il contrefait l'amant !
Qui nglige mes feux m'aime par raillerie,
Me prend pour le jouet de sa galanterie,
Et par un libre aveu de me voler sa foi,
Me jure qu'il m'adore, et ne veut point de moi.
Aime en tous lieux, perfide, et partage ton me ;
Choisis qui tu voudras pour matresse ou pour femme ;
Donne tes intrts mnager tes voeux ;
Mais ne crois plus tromper aucune de nous deux.
Isabelle vaut mieux qu'un amour politique,
Et je vaux mieux qu'un coeur o cet amour s'applique.
J'ai raill comme toi, mais c'tait seulement
Pour ne t'avertir pas de mon ressentiment.
Qu'et produit son clat, que de la dfiance ?
Qui cache sa colre assure sa vengeance ;
Et ma feinte douceur prpare beaucoup mieux
Ce pige o tu vas choir, et bientt, mes yeux.
Toutefois qu'as-tu fait qui te rende coupable ?
Pour chercher sa fortune est-on si punissable ?
Tu m'aimes, mais le bien te fait tre inconstant :
Au sicle o nous vivons, qui n'en ferait autant ?
Oublions des mpris o par force il s'excite,
Et laissons-le jouir du bonheur qu'il mrite.
S'il m'aime, il se punit en m'osant ddaigner,
Et si je l'aime encor, je le dois pargner.
Dieux ! quoi me rduit ma folle inquitude,
De vouloir faire grce tant d'ingratitude ?
Digne soif de vengeance, quoi m'exposez-vous,
De laisser affaiblir un si juste courroux ?
Il m'aime, et de mes yeux je m'en vois mprise !
Je l'aime, et ne lui sers que d'objet de rise !
Silence, amour, silence : il est temps de punir ;
J'en ai donn ma foi : laisse-moi la tenir.
Puisque ton faux espoir ne fait qu'aigrir ma peine,
Fais cder tes douceurs celles de la haine :
Il est temps qu'en mon coeur elle rgne son tour,
Et l'amour outrag ne doit plus tre amour.


SCENE VII.


MATAMORE.
Les voil, sauvons-nous. Non, je ne vois personne.
Avanons hardiment. Tout le corps me frissonne.
Je les entends, fuyons. Le vent faisait ce bruit.
Marchons sous la faveur des ombres de la nuit.
Vieux rveur, malgr toi j'attends ici ma reine.
Ces diables de valets me mettent bien en peine.
De deux mille ans et plus, je ne tremblai si fort.
C'est trop me hasarder : s'ils sortent, je suis mort ;
Car j'aime mieux mourir que leur donner bataille,
Et profaner mon bras contre cette canaille.
Que le courage expose d'tranges dangers !
Toutefois, en tout cas, je suis des plus lgers ;
S'il ne faut que courir, leur attente est dupe :
J'ai le pied pour le moins aussi bon que l'pe.
Tout de bon, je les vois : c'est fait, il faut mourir ;
J'ai le corps si glac, que je ne puis courir.
Destin, qu' ma valeur tu te montres contraire !...
C'est ma reine elle-mme, avec mon secrtaire !
Tout mon corps se dglace : coutons leurs discours,
Et voyons son adresse traiter mes amours.


SCENE VIII.


ISABELLE.
Tout se prpare mal du ct de mon pre ;
Je ne le vis jamais d'une humeur si svre :
Il ne souffrira plus votre matre ni vous.
Votre rival d'ailleurs est devenu jaloux :
C'est par cette raison que je vous fais descendre ;
Dedans mon cabinet ils pourraient nous surprendre ;
Ici nous parlerons en plus de sret :
Vous pourrez vous couler d'un et d'autre ct ;
Et si quelqu'un survient, ma retraite est ouverte.


CLINDOR.
C'est trop prendre de soin pour empcher ma perte.


ISABELLE.
Je n'en puis prendre trop pour assurer un bien
Sans qui tous autres biens mes yeux ne sont rien :
Un bien qui vaut pour moi la terre toute entire,
Et pour qui seul enfin j'aime voir la lumire.
Un rival par mon pre attaque en vain ma foi ;
Votre amour seul a droit de triompher de moi :
Des discours de tous deux je suis perscute ;
Mais pour vous je me plais me voir maltraite,
Et des plus grands malheurs je bnirais les coups,
Si ma fidlit les endurait pour vous.


CLINDOR.
Vous me rendez confus, et mon me ravie
Ne vous peut, en revanche, offrir rien que ma vie :
Mon sang est le seul bien qui me reste en ces lieux,
Trop heureux de le perdre en servant vos beaux yeux !
Mais si mon astre un jour, changeant son influence,
Me donne un accs libre aux lieux de ma naissance,
Vous verrez que ce choix n'est pas fort ingal,
Et que, tout balanc, je vaux bien mon rival.
Mais, avec ces douceurs, permettez-moi de craindre
Qu'un pre et ce rival ne veuillent vous contraindre.


ISABELLE.
N'en ayez point d'alarme, et croyez qu'en ce cas
L'un aura moins d'effet que l'autre n'a d'appas.
Je ne vous dirai point o je suis rsolue :
Il suffit que sur moi je me rends absolue.
Ainsi tous les projets sont des projets en l'air.
Ainsi...


MATAMORE.
Je n'en puis plus : il est temps de parler.


ISABELLE.
Dieux ! On nous coutait.


CLINDOR.
C'est notre capitaine :
Je vais bien l'apaiser ; n'en soyez pas en peine.


SCENE IX.


MATAMORE.
Ah ! tratre !

CLINDOR.
Parlez bas ; ces valets...

MATAMORE.
Eh bien ! Quoi ?

CLINDOR.
Ils fondront tout l'heure et sur vous et sur moi.

MATAMORE.
Viens . Tu sais ton crime, et qu' l'objet que j'aime,
Loin de parler pour moi, tu parlais pour toi-mme ?

CLINDOR.
Oui, pour me rendre heureux j'ai fait quelques efforts.

MATAMORE.
Je te donne le choix de trois ou quatre morts :
Je vais, d'un coup de poing, te briser comme verre,
Ou t'enfoncer tout vif au centre de la terre,
Ou te fendre en dix parts d'un seul coup de revers,
Ou te jeter si haut au-dessus des clairs,
Que tu sois dvor des feux lmentaires.
Choisis donc promptement, et pense tes affaires.

CLINDOR.
Vous-mme choisissez.

MATAMORE.
Quel choix proposes-tu ?

CLINDOR.
De fuir en diligence, ou d'tre bien battu.

MATAMORE.
Me menacer encore ! ah, ventre ! quelle audace !
Au lieu d'tre genoux, et d'implorer ma grce !...
Il a donn le mot, ces valets vont sortir...
Je m'en vais commander aux mers de t'engloutir.

CLINDOR.
Sans vous chercher si loin un si grand cimetire,
Je vous vais, de ce pas, jeter dans la rivire.

MATAMORE.
Ils sont d'intelligence. Ah, tte !

CLINDOR.
Point de bruit :
J'ai dj massacr dix hommes cette nuit ;
Et si vous me fchez, vous en crotrez le nombre.

MATAMORE.
Caddiou ! ce coquin a march dans mon ombre ;
Il s'est fait tout vaillant d'avoir suivi mes pas :
S'il avait du respect, j'en voudrais faire cas.
Ecoute : je suis bon, et ce serait dommage
De priver l'univers d'un homme de courage.
Demande-moi pardon, et cesse par tes feux
De profaner l'objet digne seul de mes voeux ;
Tu connais ma valeur, prouve ma clmence.

CLINDOR.
Plutt, si votre amour a tant de vhmence,
Faisons deux coups d'pe au nom de sa beaut.

MATAMORE.
Parbieu, tu me ravis de gnrosit.
Va, pour la conqurir n'use plus d'artifices ;
Je te la veux donner pour prix de tes services :
Plains-toi dornavant d'avoir un matre ingrat !

CLINDOR.
A ce rare prsent, d'aise le coeur me bat.
Protecteur des grands rois, guerrier trop magnanime,
Puisse tout l'univers bruire de votre estime !


SCENE X.


ISABELLE.
Je rends grces au ciel de ce qu'il a permis
Qu' la fin, sans combat, je vous vois bons amis.

MATAMORE.
Ne pensez plus, ma reine, l'honneur que ma flamme
Vous devait faire un jour de vous prendre pour femme ;
Pour quelque occasion j'ai chang de dessein :
Mais je vous veux donner un homme de ma main ;
Faites-en de l'tat ; il est vaillant lui-mme ;
Il commandait sous moi.

ISABELLE.
Pour vous plaire, je l'aime.

CLINDOR.
Mais il faut du silence notre affection.

MATAMORE.
Je vous promets silence, et ma protection.
Avouez-vous de moi par tous les coins du monde :
Je suis craint l'gal sur la terre et sur l'onde.
Allez, vivez contents sous une mme loi.

ISABELLE.
Pour vous mieux obir, je lui donne ma foi.

CLINDOR.
Commandez que sa foi de quelque effet suivie...

SCENE XI.

ADRASTE.
Cet insolent discours te cotera la vie,
Suborneur.

MATAMORE.
Ils ont pris mon courage en dfaut :
Cette porte est ouverte ; allons gagner le haut.

CLINDOR.
Tratre ! Qui te fais fort d'une troupe brigande,
Je te choisirai bien au milieu de la bande.

GERONTE.
Dieux ! Adraste est bless, courez au mdecin.
Vous autres, cependant, arrtez l'assassin.

CLINDOR.
Ah, ciel ! Je cde au nombre. Adieu, chre Isabelle :
Je tombe au prcipice o mon destin m'appelle.

GERONTE.
C'en est fait, emportez ce corps la maison ;
Et vous, conduisez tt ce tratre la prison.

SCENE XII.

PRIDAMANT.
Hlas ! Mon fils est mort.

ALCANDRE.
Que vous avez d'alarmes !

PRIDAMANT.
Ne lui refusez point le secours de vos charmes.

ALCANDRE.
Un peu de patience, et sans un tel secours
Vous le verrez bientt heureux en ses amours.



ACTE IV


SCENE PREMIERE.


ISABELLE.
Enfin le terme approche : un jugement inique
Doit abuser demain d'un pouvoir tyrannique,
A son propre assassin immoler mon amant,
Et faire une vengeance au lieu d'un chtiment.
Par un dcret injuste autant comme svre,
Demain doit triompher la haine de mon pre,
La faveur du pays, la qualit du mort,
Le malheur d'Isabelle, et la rigueur du sort.
Hlas ! que d'ennemis, et de quelle puissance,
Contre le faible appui que donne l'innocence,
Contre un pauvre inconnu, de qui tout le forfait
Est de m'avoir aime, et d'tre trop parfait !
Oui, Clindor, tes vertus et ton feu lgitime,
T'ayant acquis mon coeur, ont fait aussi ton crime.
Mais en vain aprs toi l'on me laisse le jour ;
Je veux perdre la vie en perdant mon amour :
Prononant ton arrt, c'est de moi qu'on dispose ;
Je veux suivre ta mort, puisque j'en suis la cause,
Et le mme moment verra par deux trpas
Nos esprits amoureux se rejoindre l-bas.
Ainsi, pre inhumain, ta cruaut due
De nos saintes ardeurs verra l'heureuse issue ;
Et si ma perte alors fait natre tes douleurs,
Auprs de mon amant je rirai de tes pleurs.
Ce qu'un remords cuisant te cotera de larmes
D'un si doux entretien augmentera les charmes ;
Ou s'il n'a pas assez de quoi te tourmenter,
Mon ombre chaque jour viendra t'pouvanter,
S'attacher tes pas dans l'horreur des tnbres,
Prsenter tes yeux mille images funbres,
Jeter dans ton esprit un ternel effroi,
Te reprocher ma mort, t'appeler aprs moi,
Accabler de malheurs ta languissante vie,
Et te rduire au point de me porter envie.
Enfin...


SCENE II.


LYSE.
Quoi ! Chacun dort, et vous tes ici ?
Je vous jure, monsieur en est en grand souci.

ISABELLE.
Quand on n'a plus d'espoir, Lyse, on n'a plus de crainte.
Je trouve des douceurs faire ici ma plainte :
Ici je vis Clindor pour la dernire fois ;
Ce lieu me redit mieux les accents de sa voix,
Et remet plus avant en mon me perdue
L'aimable souvenir d'une si chre vue.

LYSE.
Que vous prenez de peine grossir vos ennuis !

ISABELLE.
Que veux-tu que je fasse en l'tat o je suis ?

LYSE.
De deux amants parfaits dont vous tiez servie,
L'un doit mourir demain, l'autre est dj sans vie :
Sans perdre plus de temps soupirer pour eux,
Il en faut trouver un qui les vaille tous deux.

ISABELLE.
De quel front oses-tu me tenir ces paroles ?

LYSE.
Quel fruit esprez-vous de vos douleurs frivoles ?
Pensez-vous, pour pleurer et ternir vos appas,
Rappeler votre amant des portes du trpas ?
Songez plutt faire une illustre conqute ;
Je sais pour vos liens une me toute prte,
Un homme incomparable.

ISABELLE.
Ote-toi de mes yeux.

LYSE.
Le meilleur jugement ne choisirait pas mieux.

ISABELLE.
Pour crotre mes douleurs faut-il que je te voie ?

LYSE.
Et faut-il qu' vos yeux je dguise ma joie ?

ISABELLE.
D'o te vient cette joie ainsi hors de saison ?

LYSE.
Quand je vous l'aurai dit, jugez si j'ai raison.

ISABELLE.
Ah ! Ne me conte rien.

LYSE.
Mais l'affaire vous touche.

ISABELLE.
Parle-moi de Clindor, ou n'ouvre point la bouche.

LYSE.
Ma belle humeur, qui rit au milieu des malheurs,
Fait plus en un moment qu'un sicle de vos pleurs :
Elle a sauv Clindor.

ISABELLE.
Sauv Clindor ?

LYSE.
Lui-mme :
Jugez aprs cela comme quoi je vous aime.

ISABELLE.
Eh ! De grce, o faut-il que je l'aille trouver ?

LYSE.
Je n'ai que commenc : c'est vous d'achever.

ISABELLE.
Ah ! Lyse !

LYSE.
Tout de bon, seriez-vous pour le suivre ?

ISABELLE.
Si je suivrais celui sans qui je ne puis vivre ?
Lyse, si ton esprit ne le tire des fers,
Je l'accompagnerai jusque dans les enfers.
Va, ne demande plus si je suivrais sa fuite.

LYSE.
Puisqu' ce beau dessein l'amour vous a rduite,
Ecoutez o j'en suis, et secondez mes coups :
Si votre amant n'chappe, il ne tiendra qu' vous.
La prison est tout proche.

ISABELLE.
Eh bien ?

LYSE.
Ce voisinage
Au frre du concierge a fait voir mon visage ;
Et comme c'est tout un que me voir et m'aimer,
Le pauvre malheureux s'en est laiss charmer.

ISABELLE.
Je n'en avais rien su !

LYSE.
J'en avais tant de honte
Que je mourais de peur qu'on vous en ft le conte ;
Mais depuis quatre jours votre amant arrt
A fait que l'allant voir je l'ai mieux cout.
Des yeux et du discours flattant son esprance,
D'un mutuel amour j'ai form l'apparence.
Quand on aime une fois, et qu'on se croit aim,
On fait tout pour l'objet dont on est enflamm.
Par l j'ai sur son me assur mon empire,
Et l'ai mis en tat de ne m'oser ddire.
Quand il n'a plus dout de mon affection,
J'ai fond mes refus sur sa condition ;
Et lui, pour m'obliger, jurait de s'y dplaire,
Mais que malaisment il s'en pouvait dfaire ;
Que les clefs des prisons qu'il gardait aujourd'hui
Etaient le plus grand bien de son frre et de lui.
Moi de dire soudain que sa bonne fortune
Ne lui pouvait offrir d'heure plus opportune ;
Que, pour se faire riche et pour me possder,
Il n'avait seulement qu' s'en accommoder ;
Qu'il tenait dans les fers un seigneur de Bretagne
Dguis sous le nom du sieur de la Montagne ;
Qu'il fallait le sauver et le suivre chez lui ;
Qu'il nous ferait du bien et serait notre appui.
Il demeure tonn ; je le presse, il s'excuse ;
Il me parle d'amour, et moi je le refuse ;
Je le quitte en colre, il me suit tout confus,
Me fait nouvelle excuse, et moi nouveau refus.

ISABELLE.
Mais enfin ?

LYSE.
J'y retourne, et le trouve fort triste ;
Je le juge branl ; je l'attaque : il rsiste.
Ce matin : " En un mot, le pril est pressant,
Ai-je dit ; tu peux tout, et ton frre est absent.
-- mais il faut de l'argent pour un si long voyage,
M'a-t-il dit ; il en faut pour faire l'quipage :
Ce cavalier en manque."

ISABELLE.
Ah ! Lyse, tu devais
Lui faire offre aussitt de tout ce que j'avais :
Perles, bagues, habits.

LYSE.
J'ai bien fait davantage :
J'ai dit qu' vos beauts ce captif rend hommage,
Que vous l'aimez de mme et fuirez avec nous,
Ce mot me l'a rendu si traitable et si doux,
Que j'ai bien reconnu qu'un peu de jalousie
Touchant votre Clindor brouillait sa fantaisie,
Et que tous ces dtours provenaient seulement
D'une vaine frayeur qu'il ne ft mon amant.
Il est parti soudain aprs votre amour sue,
A trouv tout ais, m'en a promis l'issue,
Et vous mande par moi qu'environ minuit
Vous soyez toute prte dloger sans bruit.

ISABELLE.
Que tu me rends heureuse !

LYSE.
Ajoutez-y, de grce,
Qu'accepter un mari pour qui je suis de glace,
C'est me sacrifier vos contentements.

ISABELLE.
Aussi...

LYSE.
Je ne veux point de vos remerciements.
Allez ployer bagage, et pour grossir la somme,
Joignez vos bijoux les cus du bonhomme.
Je vous vends ses trsors, mais fort bon march ;
J'ai drob ses clefs depuis qu'il est couch :
Je vous les livre.

ISABELLE.
Allons y travailler ensemble.

LYSE.
Passez-vous de mon aide.

ISABELLE.
Eh quoi ! Le coeur te tremble ?

LYSE.
Non, mais c'est un secret tout propre l'veiller :
Nous ne nous garderions jamais de babiller.

ISABELLE.
Folle, tu ris toujours.

LYSE.
De peur d'une surprise,
Je dois attendre ici le chef de l'entreprise ;
S'il tardait la rue, il serait reconnu ;
Nous vous irons trouver ds qu'il sera venu.
C'est l sans raillerie.

ISABELLE.
Adieu donc : je te laisse,
Et consens que tu sois aujourd'hui la matresse.

LYSE.
C'est du moins.

ISABELLE.
Fais bon guet.

LYSE.
Vous, faites bon butin.


SCENE III.


LYSE.
Ainsi, Clindor, je fais moi seule ton destin ;
Des fers o je t'ai mis c'est moi qui te dlivre,
Et te puis, mon choix, faire mourir ou vivre.
On me vengeait de toi par del mes dsirs :
Je n'avais de dessein que contre tes plaisirs.
Ton sort trop rigoureux m'a fait changer d'envie ;
Je te veux assurer tes plaisirs et ta vie ;
Et mon amour teint, te voyant en danger,
Renat pour m'avertir que c'est trop me venger.
J'espre aussi, Clindor, que pour reconnaissance,
De ton ingrat amour touffant la licence...


SCENE IV.


ISABELLE.
Quoi ! Chez nous, et de nuit !

MATAMORE.
L'autre jour...

ISABELLE.
Qu'est-ce-ci : "L'autre jour ?"
Est-il temps que je vous trouve ici ?

LYSE.
C'est ce grand capitaine. O s'est-il laiss prendre ?

ISABELLE.
En montant l'escalier je l'en ai vu descendre.

MATAMORE.
L'autre jour, au dfaut de mon affection,
J'assurai vos appas de ma protection.

ISABELLE.
Aprs ?

MATAMORE.
On vint ici faire une brouillerie ;
Vous rentrtes voyant cette forfanterie ;
Et pour vous protger, je vous suivis soudain.

ISABELLE.
Votre valeur prit lors un gnreux dessein.
Depuis ?

MATAMORE.
Pour conserver une dame si belle,
Au plus haut du logis j'ai fait la sentinelle.

ISABELLE.
Sans sortir ?

MATAMORE.
Sans sortir.

LYSE.
C'est--dire, en deux mots,
Que la peur l'enfermait dans la chambre aux fagots.

MATAMORE.
La peur ?

LYSE.
Oui, vous tremblez : la vtre est sans gale.

MATAMORE.
Parce qu'elle a bon pas, j'en fais mon Bucphale ;
Lorsque je la domptai, je lui fis cette loi ;
Et depuis, quand je marche, elle tremble sous moi.

LYSE.
Votre caprice est rare choisir des montures.

MATAMORE.
C'est pour aller plus vite aux grandes aventures.

ISABELLE.
Vous en exploitez bien. Mais changeons de discours :
Vous avez demeur l dedans quatre jours ?

MATAMORE.
Quatre jours.

ISABELLE.
Et vcu ?

MATAMORE.
De nectar, d'ambrosie.

LYSE.
Je crois que cette viande aisment rassasie ?

MATAMORE.
Aucunement.

ISABELLE.
Enfin vous tiez descendu...

MATAMORE.
Pour faire qu'un amant en vos bras ft rendu,
Pour rompre sa prison, en fracasser les portes,
Et briser en morceaux ses chanes les plus fortes.

LYSE.
Avouez franchement que, press de la faim,
Vous veniez bien plutt faire la guerre au pain.

MATAMORE.
L'un et l'autre, parbieu ! cette ambrosie est fade :
J'en eus au bout d'un jour l'estomac tout malade.
C'est un mets dlicat, et de peu de soutien :
A moins que d'tre un dieu l'on n'en vivrait pas bien ;
Il cause mille maux, et ds l'heure qu'il entre,
Il allonge les dents, et rtrcit le ventre.

LYSE.
Enfin c'est un ragot qui ne vous plaisait pas ?

MATAMORE.
Quitte pour chaque nuit faire deux tours en bas,
Et l, m'accommodant des reliefs de cuisine,
Mler la viande humaine avecque la divine.

ISABELLE.
Vous aviez, aprs tout, dessein de nous voler.

MATAMORE.
Vous-mmes, aprs tout, m'osez-vous quereller ?
Si je laisse une fois chapper ma colre...

ISABELLE.
Lyse, fais-moi sortir les valets de mon pre.

MATAMORE.
Un sot les attendrait.


SCENE V.


LYSE.
Vous ne le tenez pas.

ISABELLE.
Il nous avait bien dit que la peur a bon pas.

LYSE.
Vous n'avez cependant rien fait, ou peu de chose.

ISABELLE.
Rien du tout. Que veux-tu ? sa rencontre en est cause.

LYSE.
Mais vous n'aviez alors qu' le laisser aller.

ISABELLE.
Mais il m'a reconnue, et m'est venu parler.
Moi qui, seule et de nuit, craignais son insolence,
Et beaucoup plus encor de troubler le silence,
J'ai cru, pour m'en dfaire et m'ter de souci,
Que le meilleur tait de l'amener ici.
Vois, quand j'ai ton secours, que je me tiens vaillante,
Puisque j'ose affronter cette humeur violente.

LYSE.
J'en ai ri comme vous, mais non sans murmurer :
C'est bien du temps perdu.

ISABELLE.
Je vais le rparer.

LYSE.
Voici le conducteur de notre intelligence ;
Sachez auparavant toute sa diligence.


SCENE VI.


ISABELLE.
Eh bien ! mon grand ami, braverons-nous le sort ?
Et viens-tu m'apporter ou la vie ou la mort ?
Ce n'est plus qu'en toi seul que mon espoir se fonde.
Le gelier.
Bannissez vos frayeurs : tout va le mieux du monde ;
Il ne faut que partir, j'ai des chevaux tous prts,
Et vous pourrez bientt vous moquer des arrts.

ISABELLE.
Je te dois regarder comme un dieu tutlaire,
Et ne sais point pour toi d'assez digne salaire.
Le gelier.
Voici le prix unique o tout mon coeur prtend.

ISABELLE.
Lyse, il faut te rsoudre le rendre content.

LYSE.
Oui, mais tout son apprt nous est fort inutile :
Comment ouvrirons-nous les portes de la ville ?
Le gelier.
On nous tient des chevaux en main sre aux faubourgs ;
Et je sais un vieux mur qui tombe tous les jours :
Nous pourrons aisment sortir par ses ruines.

ISABELLE.
Ah ! que je me trouvais sur d'tranges pines !
Le gelier.
Mais il faut se hter.

ISABELLE.
Nous partirons soudain.
Viens nous aider l-haut faire notre main.


SCENE VII.


CLINDOR.
Aimables souvenirs de mes chres dlices,
Qu'on va bientt changer en d'infmes supplices,
Que malgr les horreurs de ce mortel effroi,
Vos charmants entretiens ont de douceurs pour moi !
Ne m'abandonnez point, soyez-moi plus fidles
Que les rigueurs du sort ne se montrent cruelles ;
Et lorsque du trpas les plus noires couleurs
Viendront mon esprit figurer mes malheurs,
Figurez aussitt mon me interdite
Combien je fus heureux par del mon mrite.
Lorsque je me plaindrai de leur svrit,
Redites-moi l'excs de ma tmrit :
Que d'un si haut dessein ma fortune incapable
Rendait ma flamme injuste, et mon espoir coupable ;
Que je fus criminel quand je devins amant,
Et que ma mort en est le juste chtiment.
Quel bonheur m'accompagne la fin de ma vie !
Isabelle, je meurs pour vous avoir servie ;
Et de quelque tranchant que je souffre les coups,
Je meurs trop glorieux, puisque je meurs pour vous.
Hlas ! que je me flatte, et que j'ai d'artifice
A me dissimuler la honte d'un supplice !
En est-il de plus grand que de quitter ces yeux
Dont le fatal amour me rend si glorieux ?
L'ombre d'un meurtrier creuse ici ma ruine :
Il succomba vivant, et mort il m'assassine ;
Son nom fait contre moi ce que n'a pu son bras ;
Mille assassins nouveaux naissent de son trpas ;
Et je vois de son sang, fcond en perfidies,
S'lever contre moi des mes plus hardies,
De qui les passions, s'armant d'autorit,
Font un meurtre public avec impunit.
Demain de mon courage on doit faire un grand crime,
Donner au dloyal ma tte pour victime ;
Et tous pour le pays prennent tant d'intrt,
Qu'il ne m'est pas permis de douter de l'arrt.
Ainsi de tous cts ma perte tait certaine :
J'ai repouss la mort, je la reois pour peine.
D'un pril vit je tombe en un nouveau,
Et des mains d'un rival en celles d'un bourreau.
Je frmis penser ma triste aventure ;
Dans le sein du repos je suis la torture :
Au milieu de la nuit, et du temps du sommeil,
Je vois de mon trpas le honteux appareil ;
J'en ai devant les yeux les funestes ministres ;
On me lit du snat les mandements sinistres ;
Je sors les fers aux pieds ; j'entends dj le bruit
De l'amas insolent d'un peuple qui me suit ;
Je vois le lieu fatal o ma mort se prpare :
L mon esprit se trouble, et ma raison s'gare ;
Je ne dcouvre rien qui m'ose secourir,
Et la peur de la mort me fait dj mourir.
Isabelle, toi seule, en rveillant ma flamme,
Dissipes ces terreurs et rassures mon me ;
Et sitt que je pense tes divins attraits,
Je vois vanouir ces infmes portraits.
Quelques rudes assauts que le malheur me livre,
Garde mon souvenir, et je croirai revivre.
Mais d'o vient que de nuit on ouvre ma prison ?
Ami, que viens-tu faire ici hors de saison ?


SCENE VIII.


Le gelier.
Les juges assembls pour punir votre audace,
Mus de compassion, enfin vous ont fait grce.

CLINDOR.
M'ont fait grce, bons dieux !

Le gelier.
Oui, vous mourrez de nuit.

CLINDOR.
De leur compassion est-ce l tout le fruit ?

Le gelier.
Que de cette faveur vous tenez peu de conte !
D'un supplice public c'est vous sauver la honte.

CLINDOR.
Quels encens puis-je offrir aux matres de mon sort,
Dont l'arrt me fait grce, et m'envoie la mort ?

Le gelier.
Il la faut recevoir avec meilleur visage.

CLINDOR.
Fais ton office, ami, sans causer davantage.

Le gelier.
Une troupe d'archers l dehors vous attend ;
Peut-tre en les voyant serez-vous plus content.


SCENE IX.


ISABELLE.
Lyse, nous l'allons voir.

LYSE.
Que vous tes ravie !

ISABELLE.
Ne le serais-je point de recevoir la vie ?
Son destin et le mien prennent un mme cours,
Et je mourrais du coup qui trancherait ses jours.

Le gelier.
Monsieur, connaissez-vous beaucoup d'archers semblables ?

CLINDOR.
Ah ! Madame, est-ce vous ? Surprises adorables !
Trompeur trop obligeant, tu disais bien vraiment
Que je mourrais de nuit, mais de contentement.

ISABELLE.
Clindor !

Le gelier.
Ne perdons point le temps ces caresses :
Nous aurons tout loisir de flatter nos matresses.

CLINDOR.
Quoi ! Lyse est donc la sienne ?

ISABELLE.
Ecoutez le discours
De votre libert qu'ont produit leurs amours.

Le gelier.
En lieu de sret le babil est de mise ;
Mais ici ne songeons qu' nous ter de prise ;

ISABELLE.
Sauvons-nous : mais avant, promettez-nous tous deux
Jusqu'au jour d'un hymen de modrer vos feux :
Autrement, nous rentrons.

CLINDOR.
Que cela ne vous tienne :
Je vous donne ma foi.

Le gelier.
Lyse, reois la mienne.

ISABELLE.
Sur un gage si beau j'ose tout hasarder.

Le gelier.
Nous nous amusons trop, il est temps d'vader.


SCENE X.


ALCANDRE.
Ne craignez plus pour eux ni prils ni disgrces.
Beaucoup les poursuivront, mais sans trouver leurs traces.

PRIDAMANT.
A la fin je respire.

ALCANDRE.
Aprs un tel bonheur,
Deux ans les ont monts en haut degr d'honneur.
Je ne vous dirai point le cours de leurs voyages,
S'ils ont trouv le calme, ou vaincu les orages,
Ni par quel art non plus ils se sont levs :
Il suffit d'avoir vu comme ils se sont sauvs,
Et que, sans vous en faire une histoire importune,
Je vous les vais montrer en leur haute fortune.
Mais puisqu'il faut passer des effets plus beaux,
Rentrons pour voquer des fantmes nouveaux.
Ceux que vous avez vus reprsenter de suite
A vos yeux tonns leur amour et leur fuite,
N'tant pas destins aux hautes fonctions,
N'ont point assez d'clat pour leurs conditions.



ACTE V

SCENE PREMIERE.


PRIDAMANT.
Qu'Isabelle est change et qu'elle est clatante !

ALCANDRE.
Lyse marche aprs elle, et lui sert de suivante ;
Mais derechef surtout n'ayez aucun effroi,
Et de ce lieu fatal ne sortez qu'aprs moi :
Je vous le dis encore, il y va de la vie.

PRIDAMANT.
Cette condition m'en te assez l'envie.


SCENE II.


LYSE.
Ce divertissement n'aura-t-il point de fin ?
Et voulez-vous passer la nuit dans ce jardin ?

ISABELLE.
Je ne puis plus cacher le sujet qui m'amne :
C'est grossir mes douleurs que de taire ma peine.
Le prince Florilame...

LYSE.
Eh bien ! Il est absent.

ISABELLE.
C'est la source des maux que mon me ressent ;
Nous sommes ses voisins, et l'amour qu'il nous porte
Dedans son grand jardin nous permet cette porte.
La princesse Rosine, et mon perfide poux,
Durant qu'il est absent en font leur rendez-vous :
Je l'attends au passage, et lui ferai connatre
Que je ne suis pas femme rien souffrir d'un tratre.

LYSE.
Madame, croyez-moi, loin de le quereller,
Vous ferez beaucoup mieux de tout dissimuler :
Il nous vient peu de fruit de telles jalousies ;
Un homme en court plus tt aprs ses fantaisies ;
Il est toujours le matre, et tout notre discours,
Par un contraire effet, l'obstine en ses amours.

ISABELLE.
Je dissimulerai son adultre flamme !
Une autre aura son coeur, et moi le nom de femme !
Sans crime, d'un hymen peut-il rompre la loi ?
Et ne rougit-il point d'avoir si peu de foi ?

LYSE.
Cela fut bon jadis ; mais au temps o nous sommes,
Ni l'hymen ni la foi n'obligent plus les hommes :
Leur gloire a son brillant et ses rgles part ;
O la ntre se perd, la leur est sans hasard ;
Elle crot aux dpens de nos lches faiblesses ;
L'honneur d'un galant homme est d'avoir des matresses.

ISABELLE.
Ote-moi cet honneur et cette vanit,
De se mettre en crdit par l'infidlit.
Si pour har le change et vivre sans amie
Un homme tel que lui tombe dans l'infamie,
Je le tiens glorieux d'tre infme ce prix ;
S'il en est mpris, j'estime ce mpris.
Le blme qu'on reoit d'aimer trop une femme
Aux maris vertueux est un illustre blme.

LYSE.
Madame, il vient d'entrer ; la porte a fait du bruit.

ISABELLE.
Retirons-nous, qu'il passe.

LYSE.
Il vous voit et vous suit.


SCENE III.


CLINDOR.
Vous fuyez, ma princesse, et cherchez des remises :
Sont-ce l les douceurs que vous m'aviez promises ?
Est-ce ainsi que l'amour mnage un entretien ?
Ne fuyez plus, madame, et n'apprhendez rien :
Florilame est absent, ma jalouse endormie.

ISABELLE.
En tes-vous bien sr ?

CLINDOR.
Ah ! Fortune ennemie !

ISABELLE.
Je veille, dloyal : ne crois plus m'aveugler ;
Au milieu de la nuit je ne vois que trop clair :
Je vois tous mes soupons passer en certitudes,
Et ne puis plus douter de tes ingratitudes :
Toi-mme, par ta bouche, as trahi ton secret.
O l'esprit avis pour un amant discret !
Et que c'est en amour une haute prudence
D'en faire avec sa femme entire confidence !
O sont tant de serments de n'aimer rien que moi ?
Qu'as-tu fait de ton coeur ? qu'as-tu fait de ta foi ?
Lorsque je la reus, ingrat, qu'il te souvienne
De combien diffraient ta fortune et la mienne,
De combien de rivaux je ddaignai les voeux ;
Ce qu'un simple soldat pouvait tre auprs d'eux :
Quelle tendre amiti je recevais d'un pre !
Je le quittai pourtant pour suivre ta misre ;
Et je tendis les bras mon enlvement,
Pour soustraire ma main son commandement.
En quelle extrmit depuis ne m'ont rduite
Les hasards dont le sort a travers ta fuite !
Et que n'ai-je souffert avant que le bonheur
Elevt ta bassesse ce haut rang d'honneur !
Si pour te voir heureux ta foi s'est relche,
Remets-moi dans le sein dont tu m'as arrache.
L'amour que j'ai pour toi m'a fait tout hasarder,
Non pas pour des grandeurs, mais pour te possder.

CLINDOR.
Ne me reproche plus ta fuite ni ta flamme :
Que ne fait point l'amour quand il possde une me ?
Son pouvoir ma vue attachait tes plaisirs,
Et tu me suivais moins que tes propres dsirs.
J'tais lors peu de chose : oui, mais qu'il te souvienne
Que ta fuite gala ta fortune la mienne,
Et que pour t'enlever c'tait un faible appas
Que l'clat de tes biens qui ne te suivaient pas.
Je n'eus, de mon ct, que l'pe en partage,
Et ta flamme, du tien, fut mon seul avantage :
Celle-l m'a fait grand en ces bords trangers ;
L'autre exposa ma tte cent et cent dangers.
Regrette maintenant ton pre et ses richesses ;
Fche-toi de marcher ct des princesses ;
Retourne en ton pays chercher avec tes biens
L'honneur d'un rang pareil celui que tu tiens.
De quel manque, aprs tout, as-tu lieu de te plaindre ?
En quelle occasion m'as-tu vu te contraindre ?
As-tu reu de moi ni froideurs, ni mpris ?
Les femmes, vrai dire, ont d'tranges esprits !
Qu'un mari les adore, et qu'un amour extrme
A leur bizarre humeur le soumette lui-mme,
Qu'il les comble d'honneurs et de bons traitements,
Qu'il ne refuse rien leurs contentements :
S'il fait la moindre brche la foi conjugale,
Il n'est point leur gr de crime qui l'gale ;
C'est vol, c'est perfidie, assassinat, poison,
C'est massacrer son pre et brler sa maison :
Et jadis des titans l'effroyable supplice
Tomba sur Encelade avec moins de justice.

ISABELLE.
Je te l'ai dj dit, que toute ta grandeur
Ne fut jamais l'objet de ma sincre ardeur.
Je ne suivais que toi, quand je quittai mon pre ;
Mais puisque ces grandeurs t'ont fait l'me lgre,
Laisse mon intrt : songe qui tu les dois.
Florilame lui seul t'a mis o tu te vois :
A peine il te connut qu'il te tira de peine ;
De soldat vagabond il te fit capitaine ;
Et le rare bonheur qui suivit cet emploi
Joignit ses faveurs les faveurs de son roi.
Quelle forte amiti n'a-t-il point fait paratre
A cultiver depuis ce qu'il avait fait natre ?
Par ses soins redoubls n'es-tu pas aujourd'hui
Un peu moindre de rang, mais plus puissant que lui ?
Il et gagn par l l'esprit le plus farouche,
Et pour remerciement tu veux souiller sa couche !
Dans ta brutalit trouve quelques raisons,
Et contre ses faveurs dfends tes trahisons.
Il t'a combl de biens, tu lui voles son me !
Il t'a fait grand seigneur, et tu le rends infme !
Ingrat, c'est donc ainsi que tu rends les bienfaits ?
Et ta reconnaissance a produit ces effets ?

CLINDOR.
Mon me (car encor ce beau nom te demeure,
Et te demeurera jusqu' tant que je meure),
Crois-tu qu'aucun respect ou crainte du trpas
Puisse obtenir sur moi ce que tu n'obtiens pas ?
Dis que je suis ingrat, appelle-moi parjure ;
Mais nos feux sacrs ne fais plus tant d'injure :
Ils conservent encor leur premire vigueur ;
Et si le fol amour qui m'a surpris le coeur
Avait pu s'touffer au point de sa naissance,
Celui que je te porte et eu cette puissance ;
Mais en vain mon devoir tche lui rsister :
Toi-mme as prouv qu'on ne le peut dompter.
Ce dieu qui te fora d'abandonner ton pre,
Ton pays et tes biens, pour suivre ma misre,
Ce dieu mme aujourd'hui force tous mes dsirs
A te faire un larcin de deux ou trois soupirs.
A mon garement souffre cette chappe,
Sans craindre que ta place en demeure usurpe.
L'amour dont la vertu n'est point le fondement
Se dtruit de soi-mme, et passe en un moment ;
Mais celui qui nous joint est un amour solide,
O l'honneur a son lustre, o la vertu prside :
Sa dure a toujours quelques nouveaux appas,
Et ses fermes liens durent jusqu'au trpas.
Mon me, derechef pardonne la surprise
Que ce tyran des coeurs a faite ma franchise ;
Souffre une folle ardeur qui ne vivra qu'un jour,
Et qui n'affaiblit point le conjugal amour.

ISABELLE.
Hlas ! Que j'aide bien m'abuser moi-mme !
Je vois qu'on me trahit, et veux croire qu'on m'aime ;
Je me laisse charmer ce discours flatteur,
Et j'excuse un forfait dont j'adore l'auteur.
Pardonne, cher poux, au peu de retenue
O d'un premier transport la chaleur est venue :
C'est en ces accidents manquer d'affection
Que de les voir sans trouble et sans motion.
Puisque mon teint se fane et ma beaut se passe,
Il est bien juste aussi que ton amour se lasse ;
Et mme je croirai que ce feu passager
En l'amour conjugal ne pourra rien changer :
Songe un peu toutefois qui ce feu s'adresse,
En quel pril te jette une telle matresse.
Dissimule, dguise, et sois amant discret.
Les grands en leur amour n'ont jamais de secret ;
Ce grand train qu' leurs pas leur grandeur propre attache
N'est qu'un grand corps tout d'yeux qui rien ne se cache,
Et dont il n'est pas un qui ne ft son effort
A se mettre en faveur par un mauvais rapport.
Tt ou tard Florilame apprendra tes pratiques,
Ou de sa dfiance, ou de ses domestiques ;
Et lors ( ce penser je frissonne d'horreur)
A quelle extrmit n'ira point sa fureur !
Puisqu' ces passe-temps ton humeur te convie,
Cours aprs tes plaisirs, mais assure ta vie.
Sans aucun sentiment je te verrai changer,
Lorsque tu changeras sans te mettre en danger.

CLINDOR.
Encore une fois donc tu veux que je te die
Qu'auprs de mon amour je mprise ma vie ?
Mon me est trop atteinte, et mon coeur trop bless,
Pour craindre les prils dont je suis menac.
Ma passion m'aveugle, et pour cette conqute
Croit hasarder trop peu de hasarder ma tte :
C'est un feu que le temps pourra seul modrer :
C'est un torrent qui passe et ne saurait durer.

ISABELLE.
Eh bien ! Cours au trpas, puisqu'il a tant de charmes,
Et nglige ta vie aussi bien que mes larmes.
Penses-tu que ce prince, aprs un tel forfait,
Par ta punition se tienne satisfait ?
Qui sera mon appui lorsque ta mort infme
A sa juste vengeance exposera ta femme,
Et que sur la moiti d'un perfide tranger
Une seconde fois il croira se venger ?
Non, je n'attendrai pas que ta perte certaine
Puisse attirer sur moi les restes de ta peine,
Et que de mon honneur, gard si chrement,
Il fasse un sacrifice son ressentiment.
Je prviendrai la honte o ton malheur me livre,
Et saurai bien mourir, si tu ne veux pas vivre.
Ce corps, dont mon amour t'a fait le possesseur,
Ne craindra plus bientt l'effort d'un ravisseur.
J'ai vcu pour t'aimer, mais non pour l'infamie
De servir au mari de ton illustre amie.
Adieu : je vais du moins, en mourant avant toi,
Diminuer ton crime, et dgager ta foi.

CLINDOR.
Ne meurs pas, chre pouse, et dans un second change
Vois l'effet merveilleux o ta vertu me range.
M'aimer malgr mon crime, et vouloir par ta mort
Eviter le hasard de quelque indigne effort !
Je ne sais qui je dois admirer davantage,
Ou de ce grand amour, ou de ce grand courage ;
Tous les deux m'ont vaincu : je reviens sous tes lois,
Et ma brutale ardeur va rendre les abois ;
C'en est fait, elle expire, et mon me plus saine
Vient de rompre les noeuds de sa honteuse chane.
Mon coeur, quand il fut pris, s'tait mal dfendu :
Perds-en le souvenir.

ISABELLE.
Je l'ai dj perdu.

CLINDOR.
Que les plus beaux objets qui soient dessus la terre
Conspirent dsormais me faire la guerre ;
Ce coeur, inexpugnable aux assauts de leurs yeux,
N'aura plus que les tiens pour matres et pour dieux.

LYSE.
Madame, quelqu'un vient.


SCENE IV.


ERASTE.
Reois, tratre, avec joie
Les faveurs que par nous ta matresse t'envoie.

PRIDAMANT.
On l'assassine, dieux ! Daignez le secourir.

ERASTE.
Puissent les suborneurs ainsi toujours prir !

ISABELLE.
Qu'avez-vous fait, bourreaux ?

ERASTE.
Un juste et grand exemple,
Qu'il faut qu'avec effroi tout l'avenir contemple,
Pour apprendre aux ingrats, aux dpens de son sang,
A n'attaquer jamais l'honneur d'un si haut rang.
Notre main a veng le prince Florilame,
La princesse outrage, et vous-mme, madame,
Immolant tous trois un dloyal poux,
Qui ne mritait pas la gloire d'tre vous.
D'un si lche attentat souffrez le prompt supplice,
Et ne vous plaignez point quand on vous rend justice.
Adieu.

ISABELLE.
Vous ne l'avez massacr qu' demi :
Il vit encore en moi ; solez son ennemi ;
Achevez, assassins, de m'arracher la vie.
Cher poux, en mes bras on te l'a donc ravie !
Et de mon coeur jaloux les secrets mouvements
N'ont pu rompre ce coup par leurs pressentiments !
O clart trop fidle, hlas ! et trop tardive,
Qui ne fait voir le mal qu'au moment qu'il arrive !
Fallait-il... mais j'touffe, et, dans un tel malheur,
Mes forces et ma voix cdent ma douleur ;
Son vif excs me tue ensemble et me console,
Et puisqu'il nous rejoint...

LYSE.
Elle perd la parole.
Madame... Elle se meurt ; pargnons les discours,
Et courons au logis appeler du secours.


SCENE V.


ALCANDRE.
Ainsi de notre espoir la fortune se joue :
Tout s'lve ou s'abaisse au branle de sa roue ;
Et son ordre ingal, qui rgit l'univers,
Au milieu du bonheur a ses plus grands revers.

PRIDAMANT.
Cette rflexion, mal propre pour un pre,
Consolerait peut-tre une douleur lgre ;
Mais aprs avoir vu mon fils assassin,
Mes plaisirs foudroys, mon espoir ruin,
J'aurais d'un si grand coup l'me bien peu blesse,
Si de pareils discours m'entraient dans la pense.
Hlas ! dans sa misre il ne pouvait prir ;
Et son bonheur fatal lui seul l'a fait mourir.
N'attendez pas de moi des plaintes davantage :
La douleur qui se plaint cherche qu'on la soulage ;
La mienne court aprs son dplorable sort.
Adieu ; je vais mourir, puisque mon fils est mort.

ALCANDRE.
D'un juste dsespoir l'effort est lgitime,
Et de le dtourner je croirais faire un crime.
Oui, suivez ce cher fils sans attendre demain ;
Mais pargnez du moins ce coup votre main ;
Laissez faire aux douleurs qui rongent vos entrailles,
Et pour les redoubler voyez ses funrailles.

PRIDAMANT.
Que vois-je ? Chez les morts compte-t-on de l'argent ?

ALCANDRE.
Voyez si pas un d'eux s'y montre ngligent.

PRIDAMANT.
Je vois Clindor ! Ah dieux ! Quelle trange surprise !
Je vois ses assassins, je vois sa femme et Lyse !
Quel charme en un moment touffe leurs discords,
Pour assembler ainsi les vivants et les morts ?

ALCANDRE.
Ainsi tous les acteurs d'une troupe comique,
Leur pome rcit, partagent leur pratique :
L'un tue, et l'autre meurt, l'autre vous fait piti ;
Mais la scne prside leur inimiti.
Leurs vers font leurs combats, leur mort suit leurs paroles,
Et, sans prendre intrt en pas un de leurs rles,
Le tratre et le trahi, le mort et le vivant,
Se trouvent la fin amis comme devant.
Votre fils et son train ont bien su, par leur fuite,
D'un pre et d'un prvt viter la poursuite ;
Mais tombant dans les mains de la ncessit,
Ils ont pris le thtre en cette extrmit.

PRIDAMANT.
Mon fils comdien !

ALCANDRE.
D'un art si difficile
Tous les quatre, au besoin, ont fait un doux asile ;
Et depuis sa prison, ce que vous avez vu,
Son adultre amour, son trpas imprvu,
N'est que la triste fin d'une pice tragique
Qu'il expose aujourd'hui sur la scne publique,
Par o ses compagnons en ce noble mtier
Ravissent Paris un peuple tout entier.
Le gain leur en demeure, et ce grand quipage,
Dont je vous ai fait voir le superbe talage,
Est bien votre fils, mais non pour s'en parer
Qu'alors que sur la scne il se fait admirer.

PRIDAMANT.
J'ai pris sa mort pour vraie, et ce n'tait que feinte ;
Mais je trouve partout mmes sujets de plainte.
Est-ce l cette gloire, et ce haut rang d'honneur
O le devait monter l'excs de son bonheur ?

ALCANDRE.
Cessez de vous en plaindre. A prsent le thtre
Est en un point si haut que chacun l'idoltre,
Et ce que votre temps voyait avec mpris
Est aujourd'hui l'amour de tous les bons esprits,
L'entretien de Paris, le souhait des provinces,
Le divertissement le plus doux de nos princes,
Les dlices du peuple, et le plaisir des grands :
Il tient le premier rang parmi leurs passe-temps ;
Et ceux dont nous voyons la sagesse profonde
Par ses illustres soins conserver tout le monde,
Trouvent dans les douceurs d'un spectacle si beau
De quoi se dlasser d'un si pesant fardeau.
Mme notre grand roi, ce foudre de la guerre,
Dont le nom se fait craindre aux deux bouts de la terre,
Le front ceint de lauriers, daigne bien quelquefois
Prter l'oeil et l'oreille au thtre-Franois :
C'est l que le Parnasse tale ses merveilles ;
Les plus rares esprits lui consacrent leurs veilles ;
Et tous ceux qu'Apollon voit d'un meilleur regard
De leurs doctes travaux lui donnent quelque part.
D'ailleurs, si par les biens on prise les personnes,
Le thtre est un fief dont les rentes sont bonnes ;
Et votre fils rencontre en un mtier si doux
Plus d'accommodement qu'il n'et trouv chez vous.
Dfaites-vous enfin de cette erreur commune,
Et ne vous plaignez plus de sa bonne fortune.

PRIDAMANT.
Je n'ose plus m'en plaindre, et vois trop de combien
Le mtier qu'il a pris est meilleur que le mien.
Il est vrai que d'abord mon me s'est mue :
J'ai cru la comdie au point o je l'ai vue ;
J'en ignorais l'clat, l'utilit, l'appas,
Et la blmais ainsi, ne la connaissant pas ;
Mais depuis vos discours mon coeur plein d'allgresse
A banni cette erreur avecque sa tristesse.
Clindor a trop bien fait.

ALCANDRE.
N'en croyez que vos yeux.

PRIDAMANT.
Demain, pour ce sujet, j'abandonne ces lieux ;
Je vole vers Paris. Cependant, grand Alcandre,
Quelles grces ici ne vous dois-je point rendre ?

ALCANDRE.
Servir les gens d'honneur est mon plus grand dsir :
J'ai pris ma rcompense en vous faisant plaisir.
Adieu : je suis content, puisque je vous vois l'tre.

PRIDAMANT.
Un si rare bienfait ne se peut reconnatre :
Mais, grand mage, du moins croyez qu' l'avenir
Mon me en gardera l'ternel souvenir.

FIN DE l'illusion comique
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