Quand épousez-vous ma femme?

QUAND POUSEZ-VOUS MA FEMME ? texte

QUAND POUSEZ-VOUS MA FEMME ?

Acte1

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Acte1

DECOR:

Living-room d'un rez-de-chausse chez un psychiatre dans le XVIe. A l'arrire-plan, on peut passer des chambres (sortie de gauche) au vestibule porte palire (sortie de droite) qu'on ne voit pas. C'est, si l'on veut, un passage intgr au living, qui peut se dtacher par un discret encadrement afin de donner aux entres et sorties leur relief.
Une porte au premier plan droite donne sur le cabinet de consultation. ( Cabinet auquel on peut aussi accder par une porte cense tre ct de celle du vestibule, donc hors de la vue du spectateur elle aussi. )
Une tenture dissimule un cabinet de toilette.
Un divan-lit, ferm au premier acte. Siges. Tables. Etc...
Dans le fond, une porte-fentre, gauche, donnant sur une terrasse circulaire et un jardin.

ACTE I

1

Au lever du rideau, Bertrand, en robe de chambre et assez dbraill, est moiti tendu sur le canap.
Dolly, en combinaison Igre, est penche au-dessus de lui, dans un baiser plong, interminable et appliqu.
Laetitia, la bonne, entre pour dbarrasser la table o le caf est servi. Les amants n'interrompent pas pour autant leur baiser, c'est comme si un fantme passait. Au moment o la bonne va enlever le plateau, la main de Bertrand se tend, prend une tasse et la pose sur la table.
Laetitia s'en va, avec le plateau, mais en se dvissant le cou pour ne rien perdre du baiser. Elle s'arrte avant de sortir, le cou toujours tordu, fascine par ce baiser sans fin... Un mouvement de tte de Bertrand la fait sursauter et sortir.
Bruit de casse en coulisses.

BERTRAND. Dcidment, elle casse beaucoup !

DOLLY. - Et elle choisit toujours son moment !

BERTRAND. - Allez ! Debout !

DOLLY. - Dj, mon biquet ? Tu tais si inspir ! Vous n'tes plus un biquet, mais un lion !

BERTRAND. Le samedi, toujours.

DOLLY. Je croyais au contraire que tu me dsirais davantage devant tes clients." Mon assistante, vous ne vous en doutez pas, hein ? Eh bien ! C'est ma matresse! "

BERTRAND. - Il faut tre fou, remarque, pour ne pas s'en douter. Mais comme c'est leur cas... C'est vrai, mes cingls me font apprcier ton bel quilibre mental... et physique. Je te dsire en semaine. Je te le prouve le samedi.

DOLLY. Ben, tu continueras la preuve Deauville. Il est trois heures. Moi, ma valise est faite. Pas toi. Hop ! En route!

BERTRAND. - Ne me bouscule pas. Je n'aime pas qu'on me bouscule. Il faut que je parle l'idiote. Passe ta blouse, c'est une primaire tabous multiples.

DOLLY. - C'est--dire?

BERTRAND. - Une fille principes. (Il appelle) Laetitia ! Et a s'appelle Laetitia ! ( Entre de Laetitia.) Laetitia, c'est votre premier samedi dans cette maison. Tous les samedis je pars en week-end. Donc pas de consultations. Donc ne recevez per-sonne.

LAETITIA - Oh ! je vois pas qui je pourrais recevoir, j'ai pas encore eu le temps de me faire des relations Paris.

BERTRAND. - Je parlais pour moi.

LAETITIA. - Et Mademoiselle ?

BERTRAND. - Eh bien, Mademoiselle n'est pas l non plus.

LAETITIA. - Ah ! Ben oui. Elle part en week-end avec Monsieur.

BERTRAND. - Non.

LAETITIA. - Elle ne part pas ?

BERTRAND. - Si. Mais vous n'avez pas le dire. " Mademoiselle n'est pas l. " Un point c'est tout.

LAETITIA. - Bien.
       (Fausse sortie.)

DOLLY. - Non. Pas Mademoiselle. " Madame n'est pas l. " Appelez-moi Madame.

LARTITIA. - Moi je veux bien. Mais Monsieur m'a dit d'appeler Mademoiselle Mademoiselle ?

BERTRAND. - Dans mon cabinet devant les clients, on dit " C'est un client Mademoiselle. " Devant les invits, ici, on dit " Madame est servie. " Compris ?

LAETITIA. - Oui. D'un ct de la porte, c'est Mademoiselle. De l'autre, c'est Madame.

BERTRAND. - Voil.
        (Fausse sortie.)

 LAETITIA. - Et si un invit est en mme temps un client ?

 BERTRAND. - a n'arrive jamais. Je n'invite pas mes clients. Je ne suis pas fou, moi !


2

LAETITIA. - Bien, Monsieur le Psychiatre. (Elle prononce l'auvergnate.)

BERTRAND, la reprend. - Psychiatre. Et appelez-moi Docteur.

LAETITIA. - Mme devant vous ?

BERTRAND. - Oui.

LAETITIA. - Et des deux cts de la porte ?

BERTRAND. - Oui ! Pas de portes pour moi.

LAETITIA. - Alors je dois dire " Le Docteur est servi " ?

BERTRAND. - Oui. Mais non : Monsieur. Puis-qu'on dit " Madame est servie " n'allez pas encore compliquer les choses ! Et sortez-moi ma valise ! Et ne discutez pas tout le temps comme a !...

LAETITIA. - Bien, Monsieur le Docteur. (Elle se cogne en sortant Dollly ) Pardon, Mademoiselle... (Fausse sortie - elle rapparait pour s'excuser.) Pardon, Madame...
(Sortie de Laetitia.)

BERTRAND. - Elle est compltement idiote. Mais a me repose des fous.

DOLLY. - Il faut dire, mon biquet, que si nous tions maris, tout serait plus simple.

BERTRAND. - Je t'pouserai, c'est entendu, mais tout de mme pas pour faire plaisir la bonne !

DOLLY. - Tu sais, en Amrique, pour mnager sa bonne on va parfois beaucoup plus loin. Jusqu' l'pouser, la bonne !

BERTRAND. - Et aprs, il faut en chercher une autre... Stupide... Voyons, qu'est-ce que j'emporte ?
(Jeu de scne pendant la scne il prend un objet, le laisse, le reprend.)

LAETITIA, passe, jette la valise. - La valise du Docteur !

DOLLY. - Seulement, Pour se marier, il faut d'abord divorcer et toi, si tu ne divorces pas, ce n'est pas pour mnager ta bonne, mais une tante ! Qui n 'est mme pas la tienne : celle de ta femme.

BERTRAND. - Et ma marraine ! Mes parents avaient oubli de me baptiser... Une famille de distraits... C'est Tante Minnie qui a rpar cet oubli. En me tenant sur les fonts baptismaux. Le matin mme de mon mariage. J'ai t baptis 10 heures. Mari midi.

D0LLY. - Dommage que tu n'aies pas gard ce rythme pour le divorce.

BERTRAND, nerv. - La publication est prte et tu sais bien que c'est l'affaire de quelques jours.

D0LLY .-a fait quelques mois que c'est l'affaire de quelques jours. En Amrique, mon pauvre biquet, tu aurais eu le temps de divorcer une dizaine de fois.

BERTRAND. - Nous sommes en France.

DOLLY. - Nous sommes surtout avec une femme qui tremble devant sa tante, et un homme qui tremble devant sa femme. Rsultat : la tante ne sait toujours rien et le divorce attend.

BERTRAND. - Je ne tremble devant personne. Mais je te l'ai dit cent fois, ma marraine est une femme...

DOLLY, achevant d'un ton las. - Formidable, je sais. Tu l'aimes plus que ta mre.


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BERTRAND. - Mais oui. On peut cesser d'aimer sa femme et continuer d'aimer sa tante. Ce mariage tait  son œuvre...

DOLLY, mme jeu. - ... Elle va tomber de haut...Faut amortir la chute..., et coetera, et cœtera...
 N'empche qu'elle s'est fourr le doigt dans l'œil. Un
lion comme toi n'est pas fait pour une petite
 chvre de province.

BERTRAND, clin. - Mais voil six mois que la petite chvre broute dans son coin et que le lion a trouv sa  lionne, de quoi te plains-tu ?

DOLLY. - Que la chvre ne saute jamais le pas !

BERTRAND. - Mais elle le saute ! a y est ! Hop ! Elle est en train de le sauter. C'est toi-mme qui as eu  l'avocat au tlphone. Il t'a dit que Nadette partait chez sa tante Vaux-les-Moselotte.

DOLLY. - Mais elle n'y est jamais Vaux-les-Moselotte ! Elle va jeter son fric aux quatre coins du globe !

BERTRAND. - C'est pourquoi c'est trs difficile de lui parler.. Allons, Nadette va rentrer. Au prochain  week- end, je serai divorc. Ne gte pas celui-ci qui a si bien commenc. J'ai besoin de me dtendre, moi...  Les valises et en route !
 (il saute sur Dolly, badinant, et rugissant comme un lion.)
 (Entre de Laetitia qui voit la scne.)

BERTRAND. - Qu'est-ce que vous voulez, vous ?

LAETITIA. - Je croyais que Monsieur m'appelait... Pardon, Docteur.
   (Elle sort.)
   (Ils rigolent en s'embrassant, et sortie de Bertrand.)
   (Retour de Laetitia.)

DOLLY. - Encore !

LAETITIA. - On a sonn. Je vais ouvrir.

DOLLY. - Si c'est une bonne sœur, donnez-lui cent francs. Anciens, bien sr !

LAETITIA. - Bien, ma sœur.
  (Fausse sortie de Laetitia.)

DOLLY. - Vous me porterez aussi ma valise, Laetitia. Elle est dans ma chambre.

LAETITIA. Je dois la faire ?

DOLLY. - Elle est faite, merci.
 (Sortie de Laetitia. Dolly ouvre la valise de Bertrand, vide.)

LAETITIA. - Mademoiselle, ce n'est pas une sœur, c'est une dame pour Monsieur.

DOLLY. - Monsieur vous a dit qu'il ne consultait pas !

LAETITIA. - Mais elle ne veut pas se faire ausculter ! Elle dit qu'elle est Madame.

DOLLY. - Madame qui ?

LAETITIA. - Madame tout court. Trs urgent.

DOLLY. - C'est une dtraque. Poussez-la doucement dehors.
  (Entre de Nadette qui a entendu.)

NADETTE. - Excusez-moi, Mademoiselle. Je ne suis pas une dtraque. Bien qu'avec mon mari j'aurais d le  devenir.

DOLLY, estomaque, aprs avoir fait signe la bonne de sortir. - Madame Ger...

NADETTE. - Germinat, vous avez devin. Vous connaissez bien votre patron, je vois. Vous tes la nouvelle  assistante ?
DOLLY. - Oui, Madame.

NADETTE. - Nouvelle bonne, nouvelle assistante, il a tout remplac !

DOLLY. - Tout, Madame. Alors, vous tes de retour ?

NADETTE. - Oh ! De passage. Est-ce que le Docteur est l ?

DOLLY. - Oui et non ! Si c'est une bonne nouvelle pour le divorce, il sera srement l !

NADETTE. - Vous tes aussi sa secrtaire ?

DOLLY. - Aussi.

NADETTE. - Il fait des compressions.

Doux. - Sur toute la ligne.

NADETTE. - Il s'agit du divorce en effet. Et une trs bonne nouvelle. Maintenant tout peut aller trs vite.

DOLLY, sa joie lui chappe. - Bravo ! Ah ! Je cours le chercher ! Ce divorce me donnait beaucoup de travail...
  (Sortie de Dolly. Nadette est assez surprise.)
  (Entre de Laetitia avec une valise pleine (celle de Dolly). Comme Laetitia pose la valise sur une petite   table d'acajou.)

NADETTE. - Pas sur cette table, ma fille. Le vernis a dj tendance s'en aller.
(Etonnement de la bonne.)

LAETITIA. - Bien, Madame. (Elle pose la valise sur le sol.)
  (Entre de Bertrand toujours en robe de chambre.)
  (Il reste un instant sans rien dire, attendant que Laetitia sorte compltement. Comme Laetitia dvisage le   couple sans se presser, il lui fait " houhouhou..." comme quand on fait peur une bte gnante.)
    (Sortie de Laetitia.)

BERTRAND. - Je suis trs surpris ! Enfin, Nadette, tu connais la loi. Les spars de corps n'ont pas se rendre visite. Chaque corps doit rester de son ct.

NADETTE. - Je m'en serais bien pass. Ce ne sont pas les corps, ici, mais les ttes ! Tout le monde a l'air fou ! La bonne, l'assistante et toi !

BERTRAND. - Mais c'est toi qui fais une folie. Mme pour m'annoncer une bonne nouvelle, tu n'avais pas remettre les pieds dans cette maison. Je ne connais plus que ton avocat et toi tu ne connais plus que le mien. Fini ! Nous ne nous connaissons plus ! Au fait, tu en es contente ?

NADETTE. - De qui ?

BERTRAND. - De ton avocat. Comme c'est moi qui le paie aussi, autant qu'il y en ait un sur deux qui donne satisfaction.

NADETTE. - Il est trs bien, merci.

BERTRAND. - Mieux que ton coiffeur.

NADETTE. - Qu'est-ce qu'il a mon coiffeur ?

BERTRAND. - C'est un nouveau. a se voit.

NADETTE. - Si ma coiffure ne te plat pas, je te signale que, toi, tu as une mine pouvantable.

BERTRAND, impressionn. - Ah ! Le samedi, que veux-tu, on porte le poids de toute la semaine.

NADETTE. - Eh bien, elle a pes ta semaine !

BERTRAND. - Tu me trouves si chang que a ?

NADETTE. - Physiquement, ravag. Comme la dcoration. Mais moralement, tu ne changes pas. Je viens pour une nouvelle importante, et tu me parles de mon coiffeur.

BERTRAND. - Et toi de ma semaine. Bon. Alors, cette nouvelle ? Au fait, quand es-tu rentre de Vaux-les-Moselotte?

NADETTE. - Et d'abord, qui t'a dit que j'tais Vaux-les-Moselotte?

BERTRAND. - Toi.

NADETTE. - Moi ?

BERTRAND. - Enfin, ton avocat l'a dit au mien.

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On ne se connat plus mais on sait tout l'un de l'autre. C'est bien pratique les avocats. Surtout depuis qu'on supprime les concierges !

NADETTE. - Oui, eh bien, il s'est un peu trop press, l'avocat. Je n'y tais pas, Vaux-les-Moselotte.

BERTRAND. Je ne comprends pas. Alors, tu n'as, pas parl ta tante ?

NADETTE. - Ben forcment non.

BERTRAND, criant. - Tu n'as pas parl ta tante ? ! ! !

NADETTE. - Ne crie pas !

BERTRAND, avec regard vers cabinet de consultation. - Tu as raison, ne crions pas ! Bon ! Pourquoi es-tu l alors, si tu n'as pas vu Tantine ?

NADETTE. - Parce que je vais la voir.

BERTRAND. - Quand ?

NADETTE. - Aujourd'hui, l !

BERTRAND, satisfait. - Ah ! Tu pars aujourd'hui pour Vaux-les-Moselotte, c'est a ?

NADETTE. - Non, je ne pars pas, c'est elle qui vient.

BERTRAND, panoui. - Ah ! C'est elle ! J'y suis ! Elle vient Paris. Trs bien. C'est a la bonne
nouvelle. Tu vas aller lui parler son htel. Parfait ! ! !

NADETTE. - Ce n'est pas tout fait a. Je vais aller lui parler, mais pas son htel... Ici.

BERTRAND. Ici ? O a ici ? Pas ici, non ? Si ici ?

NDETTE. - Ne crie pas !!

BERTRAND. - Mais c'est insens ! Elle ne va pas descendre ici ?

NADETTE. - Si. C'est ici qu'elle a sa chambre ?

BERTRAND, pointu. - qu'elle avait, qu'elle avait !

NADETTE. - Oui, mais comme elle ne sait toujours pas que nous sommes spars, elle croit qu'elle l'a toujours, sa chambre. C'est naturel, pas ?

BERTRAND. - C'est naturel, mais c'est impossible ! Tu ne pouvais pas lui tlgraphier ?

NADETTE. - Trop tard ! J'ai reu sa lettre ce matin. (Elle la montre.) " J'arriverai samedi." Lis !

BERTRAND, jetant un œil. - Je lis aussi la date. Mercredi. Elle n'a pas mis trois jours, ta lettre !

NADETTE. - Si. C'est la faute de ta concierge. Elle a fait suivre avec un jour de retard.

BERTRAND. - Celle-l, ses trennes ! (faisant un effort. )
Voyons ! Pas d'affolement. Tantine va dbarquer, tu es venue me prvenir dare-dare, tu as bien fait.

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NADETTE. - Ah ! tu vois !

BERTRAND. - Mais qu'allons-nous faire ? Je n'en sais rien. Quelque chose pourtant me dit que ce n'est pas plus mal. Nous sommes mis au pied du mur. Cette fois, au moins, on le sautera le pas. Parce que ce n'est pas la chvre qui sautera, mais le lion ! ( Il rugit nergiquement.)

NADETTE. - Le lion ?

BERTRAND. - Comme dans la fable. C'est moi qui lui parlerai, quoi !

NADETTE. - Ah non ! C'est moi !

BERTRAND. - Pardon ! Je suis chez moi !

NADETTE. - Moi aussi, je suis chez moi, pour Tantine.

BERTRAND. - Mais comme c'est pour lui dire que tu n'y es plus, c'est moi, qui y suis toujours, qui lui parlerai !

NADETTE. - Ecoute, nous ne nous connaissons plus, mais je te connais. Ou tu n'arriveras pas sortir un seul mot ! Ou tu en sortiras trop et tu la tueras !

BERTRAND. - J'ai l'habitude des mnagements. Je n'ai jamais tu de clients. C'est ce qu'il y a de bien dans ma spcialit. Je les enferme, mais je ne les tue pas.

NADETTE. - Mais Tantine n'est pas une folle !

BERTRAND. - Oh ! Je sais ! Tu me crois toujours dans la lune, mais moi aussi, je te connais. Si tu tiens tellement parler, toi, c'est pour me mettre tous les torts sur le dos !

NADETTE. - Et toi tu montres le bout de l'oreille ! C'est toi qui veux me charger et te faire passer pour un petit saint ! Saint-Nitouche !

BERTRAND. Je veux lui dire la stricte vrit ! Que tu n'as jamais rien compris mon mtier et que je ne pouvais pas me pencher sur mes clientes sans que tu m'accuses d'tre leur amant !

NADETTE. - Tu te penchais tellement que tu tombais dans leurs bras !

BERTRAND. - Tu recommences ! Les psychopathes s'prennent de leur docteur, on n'y peut rien. C'est le transfert. Tous les mtiers ont leurs inconvnients !

NADETTE. - Mais dans le tien, les inconvnients. c'est pour ta femme.Tes transferts, c'tait l'enfer ! C'est ce que je veux dire Tante Minnie.

BBRTRAND. - L'enfer, c'tait tes scnes et tes cris !

NADETTE, criant. - Moi, des cris ? a y est, je sens que je deviens folle !

BBRTRAND. - Retiens-toi. Le samedi, je ne travaille pas.

NADETTE. - Et il se paie ma tte par-dessus le march ! Ah ! tu es ignoble ! Je plains la femme qui...

BERTRAND. - Tais-toi !

NADETTE, hurlant. - Ais ! oui, je lui dirai: Tantine, c'est un maniaque, un obsd sexuel, -un sadique...

BERTRAND. - Assez !

NADETTE. - Tantine, c'est un maso... (il lui met la main sur la bouche. Elle continue de l'insulter, sons inarticuls qui ressemblent des plaintes. La scne dgnre en vrai pugilat. Nadette tombe sur le divan. Bertrand maintient toujours sa bouche ferme. Ils sont troitement plaqus l'un contre l'autre, dcoiffs, congestionns. Et si dmonts qu'ils ne voient pas Laetitia traverser le fond de la scne - non sans un regard difi sur eux.)
LAETITIA. - Oui, ben, c'tait bien une cliente.

(Deux secondes aprs, entre de Tante Minnie. Ds qu'ils la voient, sans se sparer, ils simulent vaguement une treinte amoureuse. Et la tante se mprend.)

TANTE, radieuse. - C'est le beau fixe !
 (Ils se relvent.)

TANTE. - La nuit ne leur suffit pas ! ( Ils restent ptrifis sur place, rparant le dsordre de leur mise en esquissant des sourires crisps.) Dites ! Et moi ? Ce n'est pas une raison pour ne pas m'embrasser ! (Ils courent dans ses bras.)

NADETTE - Ah ! Tantine chrie !

BERTRAND, moins d'lan, voix trangle. - ... Si heureux, Tantine...

TANTE. - Des miettes, soit, mais il faut que je picore un peu, moi !

(Elle leur pique quelques baisers sonores sur les joues.)
 (Laetitia apparat dans le fond avec les valises de la tante.)

NADETTE. - Tantine chrie, surtout ne va pas croire...

BERTRAND. - Ah ! Non ! N'allez pas croire. Les apparences, vous savez !

TANTE. - a va, Ce n'est pas moi qui vous ferai honte ! Aprs deux ans de mariage, prendre encore le pousse-caf, chapeau ! (Tape sur l'paule de Bertrand.) Sacr Bertrand !

BERTRAND, modeste. - Oh !...

TANTE. - Quoi ? Vous jureriez qu'il ne s'est rien pass sur ce divan ?

TANTE. - Mais quoi ?

BERTRAND, sincre. - Non ! a, je ne pourrais pas vous le jurer. Mais...

BERTRAND. - Ecoutez, Tantine, Nadette a quelque chose vous dire. Et tout de suite !

TANTE. - Oui. Des excuses pour ne pas tre venus me chercher la gare.

BERTRAND. - Non. Pas du tout.

TANTE. - Comment, non ?

BBRTRAND. - Si, si, o s'excuse, mais...

TANTE. - Ne vous frappez pas ! Les excuses, c'est le pousse-caf, je les accepte ! (Elle regarde Laetitia.) C'est une nouvelle ? Vous ne lui aviez pas dit que je dbarquais ?

NADETTE. - Si, si, bien sr. Pourquoi ?

TANTE. - Elle me prenait pour une folle. Elle voulait me refouler.

BERTRAND. - Faut pas faire attention. C'est elle-mme une refoule.

TANTE. - Ah ! une malade ?

BERTRAND. - Oui, oui.

TANTE. - Ah ? Vous la soignez ?

BERTRAND. - Oui, oui, elle nous sert, je la soigne.

TANTE. - Elle est au pair, quoi.

BERTRAND. - Voil.

TANTE, Laetitia. - Portez mes valises dans ma chambre, ma fille. (Laetitia ne bouge pas, stupide.) Sourde, aussi ?

BERTRAND. - Un peu dure d'oreille, oui... (criant.) Laetitia, portez les valises dans la chambre !

LAETITIA. - Quelle chambre ?

TANTE. - La mienne. Elle ne sait vraiment rien.

BERTRAND. - Je vous dis, elle refoule.

TANTE. - a doit tre pratique dans le service.
(Bertrand pousse la bonne vers la sortie, avec une mimique incomprhensible.)

6

NADETTE. - Tantine, avant toute chose, il faut que Bertrand te parle.

TANTE. - Un Instant ! Nous avons trois jours devant nous.

BERTRAND. - Trois jours !

TANTE. - a vous semble long ?

BERTRAND. - Je n'ai pas dit a ! Court, court, trop court...

TANTE. - Ben on verra de mettre une rallonge.


BERTRAND. - Une rallonge... Pour se mettre table...

TANTE. - Pour l'instant, ouf ! (Elle se laisse choir sur le divan.) Ah ! mes enfants ! Moi qui supporte facilement 30 heures de vol par semaine, Paris me tue !

BERTRAND. - Mais oui ! Paris tue ! C'est de la folie de venir Paris, Tantine !

TANTE. - Ah ! Il faut que je vous aime, mes canards ! Et alors, les petites traditions ? (Nadette et Bertrand se regardent sans se souvenir.) L'amour leur fait perdre la mmoire ! Les babouches ?

BERTRAND. - Quelles babouches ?

TANTE. - Comment mais mes babouches ! C'est toujours la premire chose que vous faites votre Tantine quand elle dbarque.

NADETTE. - Ah ! C'est vrai. Bertrand, voyons ! Les babouches de Tantine.

BERTRAND. - Les babouches ! Trs bien ! (il rflchit une seconde en disant 🙂 Attendez !... Laetitia! Laetitia, dpchez-vous voyons ! (Entre de Laetitia.) Allez chercher les babouches de Madame.
(Mais Bertrand arrte Laetitia sur le seuil. Sans tre vu des autres, il se baisse et toute allure arrache ses babouches la bonne, qui ressort mduse. il revient au divan.) Voil, voil... Vous voyez, elles n'taient pas loin !

NADETTE. - Avant les babouches, Tantine, il faut que...

TANTE. - Non. Aprs. Eh bien Bertrand ? Dcidment, les petites attentions du dbut, ce n'est plus pour Tantine !

NADETTE. - C'est toi qui mettais les babouches Tantine, voyons !

BERTRAND. - Ah ! C'est vrai ! J'ai perdu l'habitude !
(Apparition de Dolly dans le fond. Elle est tmoin de la scne.)
(Bertrand genoux chaussant la tante.)

TANTE. - Elles sont neuves ?


BERTRAND. - Oui, on vient de les acheter...

TANTE. - Nadette, tu les as prises un peu justes...

NADETTE. - a se prte...

BERTRAND, dans sa barbe. - Comme tu dis...

TANTE. - Ah ! a va mieux ! A pied lger, cœur ail !
(Bertrand en se relevant, voit Dolly, lui envoie un regard terrible. - Sortie de Dolly.)
Eh bien, maintenant, je suis tout oue, tout oreilles.

BERTRAND, avale sa salive et attaque. - Eh bien, chre Tante...

7

TANTE, soudaine. - Tiens ! Mon aspidistra ? Ma grosse plante ? Je ne le vois pas. Nadette, o est-il ?

NADETTE. - Je ne le vois pas non plus. Bertrand, o est l' aspidistra ?

BERTRAND. - L'aspi... pipi... didi...

TANTE. - ... distra. Distrait !

BERTRAND. - Je ne le vois pas moi non plus.

TANTE. - Pourtant il se voyait !

NADETTE. - Qu'est-ce que tu en as fait ?

BERTRAND. - Attendez... qu'est-ce que j'ai bien pu en faire ?…

a va me revenir... Ah ! oui. Moi, il me plaisait bien, mais il n'a pas plu.

TANTE. - Fallait l'arroser.

BERTRAND. - Non, plu, plaire. Il ne plaisait pas.

TANTE. A qui ?

BERTRAND. - A qui ?... A Laetitia. La bonne, oui. Alors, pas...

TANTE. - Vous l'avez refoul !

BERTRAND. - Dame ! Bonne, et malade. Et sourde. Quand on veut mnager quelqu'un, faut savoir faire de petits sacrifices. Et mme des grands ! Hein, Nadette ! Nous en savons quelque chose !

TANTE. Bien sr. Alors, qu'avez-vous me dire de si urgent ?

BERTRAND. - Eh bien, chre Tante... Oh! a n'est pas... C'est...

TANTE, soudaine. - a par exemple !

BERTRAND, effray. - Qu'y a-t-il ?

TANTE. - C'est a que vous voulez me dire ?

NADETTE. - Quoi, ma tante ?

TANTE. - Vous partiez en voyage ?

NADETTE. - Nous ?

BERTRAND. - Jamais de la vie !

TANTE. - Ces valises ?

BERTRAND. - Elles ne sont pas vous ?

TANTE. - Pas celles-l, non.


NADETTE. - Bertrand, d'o sortent ces valises ?

BERTRAND. - Je ne sais pas moi. C'est toujours moi qui dois rpondre ! (il cherche.) Ah ! C'est Laetitia ! Elle refoule des envies de voyage, alors elle trimbale tout le temps des valises... Ce n'est pas dangereux...   (Entre de Laetitia.) Laetitia, reprenez ces valises, amusez-vous avec, mais ne les abmez pas...
  (Il lui colle les valises dans les mains. La pousse.)
   (Sortie de Laetitia ahurie.)

TANTE, rigole doucement. - Ha ! ha ! ha ! Je sens que je vais bien m'amuser moi aussi avec cette bonne, tiens ! En attendant, je vais aller dfaire mes valises moi-mme. Des fois que mes affaires lui fassent le mme effet que mon aspidistra votre refoule !
  (Elle s'est leve.)

BERTRAND, dans un sursaut d'nergie. - Non, Marraine ! Une seconde ! Ce coup-ci, il faut que Nadette vous dise.

NADETTE , dgonfle. - Non. Toi.

BERTRAND. - Comment moi ? C'est toi qui voulais lui parler.

NADETTE. - Pardon, c'est toi.

TANTE. - Ne vous disputez pas. Dites-le tous les deux. Vous commencez m' intriguer... Il y a du nouveau ?

BERTRAND. - Oui, Tantine, Enfin, du nouveau... a remonte six mois.

TANTE. - Six mois ?... Pourquoi avez-vous tant attendu ?...

BERTRAND. - Ah ! Pourquoi ! a !

NADETTE. - Au dbut, on n'tait pas trs srs... Faut bien le dire.

BBRTRAND. - Oui, c'est vrai... On se demandait si on le voulait vraiment...

NADETTE. - On hsitait... Un si jeune mnage... C'est naturel ?

BBRTRAND. - Mais maintenant, on est bien dcids.

NADETTE. - On le veut ! On le veut tous les deux...

TANTE, explosant de joie. - Ah ! Mes canards ! L'hritier ! C'est l'hritier qui est en route !

BERTRAND. Quel hritier ?
  (Apparition de Dolly dans le fond.)

TANTE. - Et moi, imbcile, qui n'y ai vu que du feu ! Six mois ! Tu es folle de te serrer ainsi !

BERTRAND, ralisant. - Ah ! L'hritier ! Nom de nom !

TANTE. - Ou l'hritire !

BERTRAND. - Ah ! Marraine, ne vous emballez pas !

NADETTE. - Ah ! non, ne t'emballe pas, Tantine !

8

TANTE. - Ah ! si je m'emballe ! Ce bb que je n'ai jamais pu avoir, moi, c'est vous, mes canards qui allez me le faire. Ah ! merci, mes enfants ! Je sais pourquoi vous avez attendu. C'est ma fte demain. Vous ne pouviez pas me faire de plus beau cadeau. Un bb ! il me semble que ce n'est pas toi, mais moi qui le porte !

BERTRAND, entre ses dents. - Pour ce qu'il pse !

TANTE. - Enfin, jeune maman !
(Sortie de la tante, suivie de Nadette.) (Bertrand aperoit Dolly ; il veut suivre les deux femmes, mais   Dolly rapparat, portant sa valise pleine, et le retient.)

DOLLY. - Hep ! ( Bertrand reste en scne. -Imprcations en anglais. ) Faux c... ! Tu me trompais avec ta femme !

BERTRAND. - Quoi ?

DOLLY. - Tu penses si on faisait traner le divorce ! Monsieur tait l'amant de sa femme et le mari de sa matresse. Et c'est l'pouse - pas fou, on reste dans la loi - qu'on fait le baby !

BERTRAND. - Tu es en pleine paranoa ! Tu as vu ma femme ? Il faut tre une obsde maternelle comme la tante ou une jalouse dmentielle comme toi pour croire a !

DOLLY, elle pose sa valise. - Alors, pourquoi ces salades ? C'est tout de mme raide ! Ta femme atterrit. Je te laisse avec elle pour conclure le divorce. O.K. Je reviens : je vous trouve tte contre tte, attendant un bb et recevant la bndiction de la tante gteau dans ses babouches que vient de lui glisser aux pieds le petit canard de son cœur ! " A pied lger, cœur ail ! "

BERTRAND. - Quand elle est entre, Nadette et moi nous tions positivement colls l'un l'autre.

DOLLY. - Et il vous avoue a froidement !

BERTRAND. - Je ne l'embrassais pas, je l'tranglais. Quand on a vu la tante, on a rectifi l'treinte. Naturel, non ?

DOLLY - Tu devais avoir l'air de la violer.

BERTRAND. - Exactement !
  (Entre de Nadette qu'ils ne voient pas.)

DOLLY. - Et toi, dernire des lavettes, tu as laiss croire la bonne dame que tu sortais des bras de ta femme alors que c'tait des miens ! (Imprcations en anglais.)

NADETTE. - Assistante, secrtaire... et matresse ?

DOLLY. - ... Et la deuxime Madame Germinat quand la premire sera tout fait liquide.

NADETTE- Flicitations...

BERTRAND. - Eh bien, les prsentations sont faites.

NADETTE. - Vous avez donc intrt, Mademoiselle, nous aider.

DOLLY. - Vous voulez que j'aille border Tantine ?

NADETTE. - Non, mais notre situation est dj assez scabreuse...

DOLLY. - Stop ! A moi, pas de salades. C'est bien vrai que vous n'tes pas la matresse de votre mari ?

NADETTE, tombant des nues. - Vous tes folle !!

BERTRAND. - Tu vois ! Le cri du cœur !

DOLLY. -ok.

NADETTE. - Mon mari n'est plus pour moi qu'un tranger.

BERTRAND. - Et toi, une trangre ! a m'en fait deux !

NADETTE. - Pire, un ennemi !

BERTRAND. - Tu l'as voulu !

NADETTE. - Si l-dessus, on dcouvre qu'il a une matresse - ce qui moi, notez, ne me surprend pas, c'est un dbauch...

BERTRAND. - Un dbauch !

NADETTE. - Et que par surcrot il a install cette matresse sous le mme toit que sa femme - ce qui ne me surprend encore pas, c'est un dprav...

BERTRAND. - Un dprav !

NADETTE. - Je pense ce que penserait Tantine... Alors, Mademoiselle, il vaut mieux que vous alliez faire un petit tour...

DOLLY. - O a ? Je veux bien pousser la roue si c'est la roue du divorce... Mais tout de mme ! C'est moi qui suis chez moi. Comme a, je fais secrtaire, je vous l'accorde. Mais je repasse ma blouse, et je suis l'assistante.

NADETTE. - Non. D'abord, le samedi l'assistante n'est jamais l. Et puis en blouse, vous faites encore plus ce que vous tes.

DOLLY. - C'est--dire ?

NADETTE. - La poule du patron.

DOLLY. - Dites donc !

NADETTE. - Je pense ce que penserait Tantine...

  (Entre de la bonne.)

LAETITIA. - La dame qui a mes babouches m'a dit d'appeler Madame. Monsieur doit savoir laquelle ?

9

BERTRAND, Nadette. - Va vite !
  (Sortie de Nadette.)

BERTRAND, retient la bonne. - Laetitia, il y a un petit changement. Ecoutez-moi bien. Cette dame qui a vos babouches, est la tante Minnie. La tante de Madame.
  (Comme Laetitia regarde Dolly.)

DOLLY. - Non. Pas moi.

LAETITIA. - De la cliente ?

BERTRAND. - Ce n'est pas une cliente. Et c'est elle prsent que vous appellerez Madame. Oh ! Pas longtemps.

LAETITIA. - Combien de temps ?

BERTRAND. - On vous le dira.

LAETITIA. - Et le Docteur ?

BERTRAND. - Quel docteur ? Ah ! moi. Je reste Monsieur. Oh ! Pas longtemps. Enfin, pas celui-l.

LAETITIA. - Et Mademoiselle ?

BERTRAND. - Mademoiselle, vous ne la verrez plus de ce ct de la porte.

LAETITIA. - Elle redevient Mademoiselle, quoi !

BERTRAND. - Oh ! Pas longtemps !

LAETITIA. - Ma tte !
  (Fausse entre prcipite de Nadette.)

NADETTE. - Bertrand, viens vite ! Je ne trouve plus rien dans cette maison !
  ( Elle ressort.)

BERTRAND. - Pourtant, elle commence se remplir ! (A Dolly.) Va faire un tour, va. Tiens, va chercher la voiture.

DOLLY. - Ah ! notre week-end !

BERTRAND. - Je te garantis que ce soir nous coucherons Deauville ! Un dprav ! Moi qui n' ai jamais t au bout d'un seul transfert !
  (Sortie de Bertrand. - Aussitt sonnerie d'entre.)

LAETITIA. - Madame, c'est un Monsieur qui vient pour Madame.

DOLLY. - Je n'attends personne.

LAETITIA. - Non. La nouvelle.

DOLLY. - L'ancienne ? Par exemple !
  (Entre de Dorignac qui s'tait approch.)

DORIGNAC, en tenue de chasse. - Oui... Veuillez m'excusez, Madame. Parce que vous tes aussi Madame Germinat ?

DOLLY. - Oui, Monsieur.

DORIGNAC. - Tiens !

DOLLY. - Enfin, pas encore.

DORIGNAC. - Ah ! Bien. J'tais un peu surpris. Puisqu'en fait Madame Germinat, que j'ai accompagne jusqu'ici, est encore Madame Germinat. Mais je vois que vous serez la prochaine ?

DOLLY. - Oui.

DORIGNAC. - J'ignorais qu'il y et une prochaine. Je suis enchant, Mademoiselle.

DOLLY. - Je m'avance peut-tre, mais vous-mme, Monsieur, ne seriez-vous pas le prochain ?...

DORIGNAC. - J'ai cette chance, oui, Mademoiselle.

DOLLY. - Je ne savais pas, moi non plus, qu'il y avait un prochain. Je suis ravie, Monsieur. Bien que mon futur mari ne vous dirait pas que c'est une chance !

DORIGNAC. - Ma future femme vous en dirait autant de lui !

DOLLY. - Mais nous sommes deux souhaiter l'acclration du divorce, ce n'est pas de trop !

DORIGNAC. - Nous sommes mme quatre. Car si ma fiance est en ce moment avec son ex-poux, c'est pour acclrer le divorce, m'a-t-elle dit.

DOLLY. - Je le croyais aussi. Mais il arrive qu'en voulant acclrer, on se trompe de pdale et on appuie sur le frein.

DORIGNAC. - Pardon ?
  ( Entre de Nadette.)

NADETTE, ne voyant que Dolly. - Vous tes encore l, Mademoiselle ?

DOLLY, narquoise. - Je tiens compagnie Monsieur...

NADETTE. - Oh ! Andr ! Vous m'aviez promis d'attendre dans l'auto.

DORIGNAC. - Je vous y attendais, ma chre Nadette. Mais d'abord cette visite chez celui qui
aux yeux de la loi reste votre mari commenait me sembler longue. ( avec un sourire Dolly.)
Comme je suis certain qu'elle semble longue aussi Mademoiselle...
  (Dolly lve les yeux au ciel en signe d'approbation.)

NADETTE. - Mais a y est ! Tante Minnie est arrive.

DORIGNAC. - Je sais. Je l'ai vu descendre de son taxi.

NADETTE. - Ah ! Vous l'avez reconnue ?

DORIGNAC. - N'euss- je jamais vu de photographie de Tante Minnie - et j'en ai assez vu ! - je
l'aurais immdiatement reconnue. Sa personnalit tranche fortement sur le commun. J'tais mme sur le point de lui prter la main pour ses bagages. Puis j'ai pens qu' il tait prfrable qu'elle ne me vt pas.

NADETTE. - a l'est toujours, alors regagnez l'auto. Je ne tarderai pas vous y rejoindre.

DORIGNAC. - Une allusion de Mademoiselle sur l'acclrateur et les freins me rend perplexe : dois-je regagner l'auto ?

NADETTE. - Qu'est-ce qu'ils ont, les freins ? De toute faon, elle est l'arrt, l'auto.

DORIGNAC. - Vous n'avez pas compris. Moi non plus d'ailleurs. Bref ! Je me suis dit ceci : la tante Minnie est en train d'apprendre quelle erreur avait t la sienne en faisant ce mariage. N'est-ce pas le moment rv pour Nadette de me prsenter elle ; moi qui offre toutes les garanties de russite pour un deuxime mariage ?
  (Bertrand est entr sur cette dernire rplique qu'il entend.)

BERTRAND. - H b !

DORIGNAC, voyant Bertrand, Nadette. - Le Docteur Germinat ?

NADETTE. - Oui. (A Bertrand.) Je te prsente Andr Dorignac, mon fianc.

BERTRAND. - J'avais compris. Tu as vraiment l'art d'apprendre aux gens les nouvelles la dernire minute...

DORIGNAC. - Enchant...

BERTRAND. - Enchant. - Alors tu te remaries dj ?...

NADETTE. - Toi aussi...

BERTRAND. - Moi, ce n'est pas pareil...

DORIGNAC. - Enchant...

BERTRAND. - Enchant. Encore un alors qui doit piaffer en attendant le saut de la chvre...

D0RIGNAC. - Enchant...

BERTRAND. - Enchant, Monsieur, ou plutt dsol de ne pouvoir tre enchant. Mais ce n'est l'instant rv pour aucune prsentation quelle qu'elle soit.

NADETTE --- Il a raison, Andr. Je vous prsenterai ma tante, je vous le promets, tout de suite aprs.

DORIGNAC. - Aprs quoi ? Je ne vois pas pourquoi je passerais aprs.

BERTRAND. - De toute faon, comme deuxime mari, vous passerez toujours aprs le premier. Je vous le demande, peut-on annoncer Tante Minnie le remariage de sa nice avant de lui avoir appris son divorce?

DORIGNAC. - Je conois que non. Vous ne lui avez donc pas encore parl ?

BERTRAND. - Elle vient d'arriver.

DORIGNAC. - Je sais. Et qu'attendez-vous ?

BERTRAND. - Elle est en train de dfaire ses valises dans sa chambre.

DORIGNAC. - Comment ? Elle s'installe ?

BERTRAND. - Non. Mais je vous le demande, vous Monsieur qui semblez tre un parfait gentleman, lui auriez-vous port le coup avant mme qu'elle ne pose ses valises ?

DORIGNAC. - Certainement pas, Monsieur.

NADETTE. - Vous voyez bien, Andr.

BERTRAND. - Alors, Monsieur, soyez assez aimable, vous avez toute la vie. Effacez-vous encore. C'est l'affaire de quelques instants.

D0RIGNC. - C'est que Nadette et moi nous partions pour le week-end !

BERTRAND. - Moi aussi, Monsieur !

DORIGNAC. - La tante, c'est trs joli ! Mais j'ai une mre, moi.

BERTRAND. - Moi aussi !

DORIGNAC. - En Touraine !

BERTRAND. - Moi aussi. A Metz !

DORIGNAC. - Elle dsire faire la connaissance de ma fiance. Nous sommes trs ponctuels dans ma famille. Elle nous attendait 7 heures. Et comme je n'excde jamais la vitesse de 70 kilomtres l'heure...

BERTRAND, exaspr. - Eh bien, vous monterez jusqu' 100 !

DORIGNAC. - En aucun cas

BERTRAND. - Tlphonez-lui !

NADETTE. - Oui, Andr, tlphonez-lui !

DORIGNAC. - Je n'ai jamais fait un mensonge ma mre. Que vais-je lui dire ?

BERTRAND. - La vrit ! Dites-lui que votre fiance ne peut pas devenir votre femme si elle ne divorce pas, et que pour divorcer elle doit revivre avec son mari une heure ou deux !

DORIGNAC. - Inconcevable ! Pauvre Maman ! Et moi j'ai l'ouverture du canard !

Voix DE LA TANTE, en coulisses. - Mes canards !
( Aussitt, branlebas de combat. Bertrand pousse Dolly vers le vestibule.)

NADETTE. - Vite, Andr !
( Dorignac comme Dolly accepte de disparatre. Mais au lieu d'aller vers, le vestibule il se trompe et va vers les chambres, au risque de tomber sur la tante. Bertrand n'a que le temps de le retenir, mais c'est trop tard pour gagner la porte palire, et il ne peut faire autrement, s'il veut que Dorignac chappe la vue de la tante, que de le fourrer prcipitamment dans le cabinet de toilette.)

VOIX DE LA TANTE. - Vous tes l ?
( Bertrand et Nadette seuls en scne.)
( Entre de la tante, cachant quelque chose derrire son dos. )

TANTE. - Fermez les yeux ! ( Ils le font. La Tante brandit une brassire de nouveau-n. ) Ouvrez ! ( Ils ouvrent les yeux. Double consternation.) C'est tout ce que vous dites ? ( Un ple sourire claire leurs visages. ) Elle ne vous plat pas ?

NADETTE. - Oh ! Si ! Beaucoup ! - Bertrand !

BERTRAND, articule. - Dlicieuse...

TANTE. - Et rose ! Dbrouillez-vous, moi je veux une petite Minnie ! J'ai mis un an pour la tricoter.

BERTRAND. - a pouvait encore attendre, Tantine. Supposez que...

TANTE. - Quoi ? Trois mois, a va passer vite !

BERTRAND. - Certes, mais parfois il y a des enfants, si souhaits qu'ils soient, qui hlas ! n'arrivent pas jusque-l...

TANTE. - Celui-l arrivera, je vous le garantis ! Dans la famille, on arrive toujours !

BERTRAND. - Eh oui ! mais justement... celui-l est mal parti !...

TANTE. - Mal parti ! Vous avez des craintes ?

BERTRAND. - Craintes.., ce n'est pas le mot... Nadette, toi un peu ! Tu es la mre !

NADETTE. - Il y a des jours, Tantine, o je ne me sens pas trs bien...

BERTRAND. - Aujourd'hui, tiens !

TANTE. - On ne l'aurait pas dit quand je suis entre ! Allez ! Allez ! Tu t'coutes ! Tu as une mine superbe et je n'ai jamais vu une maman porter un enfant avec autant d'aisance.

BERTRAND. - Moi non plus, je dois le dire !

TANTE. - Faites-moi le plaisir tous les deux de chasser ces ides noires ! Je ne veux que des ides roses ! Bon. La grande Minnie a eu son cadeau. Et quel cadeau ! La petite aussi. A vous ! (Elle va prendre un carton rest dans le fond et l'ouvre, en sort un dshabill en soie.) Du rose ! Encore du rose !

NADETTE. - Qu'il est joli ! Hein, Bertrand ?

BERTRAND. - Trs. Mais elle ne mrite pas qu'on la gte !

NADETTE. Non, je ne le mrite pas.

(Bertrand prend le dshabill et le remballe.)

BERTRAND. - Remporte-le, ma tante !

TANTE. - Ah ! a ! Quelle mouche vous pique ? ( Elle ressort le dshabill.) Vous refusez mes cadeaux prsent ?

BERTRAND. - a me gne terriblement, moi aussi !

TANTE. - Attendez que votre petite femme y soit dedans, on verra si a vous gne tellement. Encore que vous n'ayez pas besoin de a, hein ? Sacr Bertrand ! ( Bertrand a un regard perdu vers le cabinet de toilette.) Ne soyez pas jaloux !

BERTRAND. - Oh ! C'est pas tellement moi...

TANTE. - Je ne vous ai pas oubli. ( Elle sort un kilt.)

BERTRAND, heureux. - Oh ! Minnie ! Un kilt ! C'est de la folie !

TANTE. - Je l'ai achet Edimbourg, sous les arcades !

BERTRAND, l'essaie. - Merveilleux ! Pour recevoir ma clientle !...

TANTE. - J'ai mis dans le mille, je vois.

BERTRAND. - Dans le mille. ( Se reprenant soudain.) Ah ! C'est vrai ! Je ne peux pas ! Je ne peux
pas l'accepter !

TANTE. - Il recommence !

BERTRAND. - Il y a un an, j'aurais pu... Je ne peux plus, Marraine. Je n'ai pas de cadeau accepter de vous !

TANTE. - Ce n'est pas une montre en or...

BERTRAND. - Eh non ! Mais non et non ! Je n'en veux pas !

TANTE. - Tu veux me fcher ?

NADETTE. - Accepte, va...

BERTRAND. - Hein ? Bon.., j'accepte. Mais je vous le rendrai...

TANTE. - Je voudrais voir a !

BERTRAND. - Il me va trs bien.., mais je vous le rendrai quand mme !

TANTE. - C'est une ide fixe ! ( Bertrand que Nadette a pouss vers la tante, l'embrasse.) Que de simagres pour un kilt ! Si je n'avais pas d'autre sujet de contrarit, moi...
(Elle pose un petit flacon sur la table, avec un lger soupir.) Tenez. a, c'est moins rose ! C'est mme noir...

NADETTE. - Qu'est-ce que c'est, ma Tante ?

TANTE. - Des gouttes pour le cœur.

BERTRAND. - Quel cœur ?

TANTE. - Le mien, hlas !
fin 13

w14

BERTRAND. - Mais pourquoi ?

TANTE, minimisant. - J'ai eu une petite alerte. A Copacabana. Au carnaval. Je ne voulais pas vous le dire dans une lettre, pour vous mnager... A mon retour, j'ai vu ce brave docteur Muller. Tu le connais. Il s'affole vite. Il m'a ordonn ces gouttes ! Mais c'est bien pour lui faire plaisir.

BERTRAND, atterr. - Ah ! Non ! Non ! Vous n'avez pas non plus aussi le cœur malade, Tantine ?

TANTE. - Comment aussi ? Tout le reste va trs bien !

BERTRAND. - Ah ! Ce n'est pas possible !

NADETTE. - a, j'avoue, c'est dcourageant !

TANTE. Ne vous affolez pas, mes canards, je vous enterrerai. Mais enfin je dois faire attention. On ne plaisante pas avec le cœur. Je vois, rien que l'motion que je viens d'avoir, eh bien, mon Dieu...

BERTRAND. - Quelle motion ?

TANTE. - Mais l'hritire. a m'a fait un petit coup. Bonnes ou mauvaises, les motions... Nadette, tu m'en comptes vingt gouttes dans un verre d'eau.

BERTRAND, effondr. - Ah ! Quand le sort s'acharne !

TANTE. - Ah ! Vous n'allez pas vous rendre malade, mon petit Bertrand !

BERTRAND. - Ah ! Si ! C'est terrible, Minnie ! Nadette ! c' est terrible, n'est-ce pas ?

TANTE. - Allons, remets-toi, mon petit. Comme on l'aime, sa Tantine ! Je vous ai tous les deux
pour me soigner. Et quand la petite Minnie sera l, vous verrez comme mon cœur aura envie de
se dcrocher.
(Nadette compte les gouttes d'une main tremblante.)

BERTRAND. - Non ! Assez ! Assez ! Assez ! Dis-lui, Nadette. Tant pis, on ne peut plus reculer. Sautons ! Sautons ! Prenez vos gouttes, Tantine. Aprs Nadette vous dira. Prenez, prenez !

TANTE, tonne. - Qu'est-ce qu'il y a ?

BERTRAND, prend le verre et le colle dans les mains de la tante. - Buvez d'abord, ma Tante.


TANTE, prend le verre mais le pose nergiquement sur la table, dans un geste de refus. - Je ne boirai pas. Vous parlerez avant !

BERTRAND. - Aprs, justement !

TANTE, trs calme et changeant de ton. Vous me prenez vraiment pour une imbcile, tous les deux. Vous avez un aveu me faire, qui vous cote beaucoup, et vous tournez autour du pot.

BERTRAND. - Eh bien, oui, ma Tante. Mais buvez.

NADETTE. - Oui, bois, Tantine.

TANTE. Pas besoin. Je vous ai vu venir. Les enfants qui n'arrivent pas... La brassire qui peut attendre... On hsitait, on ne le voulait pas, maintenant on le veut. (Brutale.) Vous ne le voulez pas ce bb, voil ce que vous n'osez pas me dire !

BERTRAND. - Ah ! Mais pas du tout !

TANTE. - Je me trompe ? Vous le voulez ?

BBRTRAND. - Non, non, on ne le veut pas, c'est vrai, mais vous ne savez pas pourquoi ? Eh bien...

TANTE, se dresse, dmonte, terrible. - Je ne veux pas le savoir ! Alors, c'tait bien a ! C'est une honte ! Trop tard ! Vous me l'avez annonc, maintenant il faut me le faire ! Et une fille ! Et russie ! Et blonde ! Et avec des yeux bleus ! Sinon... (Elle semble sur le point de dfaillir. Bertrand et Nadette s'empressent avec le verre et la font boire en la cajolant.)


NADETTE, affole. Oui, Tantine chrie, on le fera, c'est promis ! N'est-ce pas, Bertrand ?


BERTRAND, mme jeu. - Mais oui, Tantine, on le fera ! Mme des jumeaux... c'est facile !


TANTE. - Attention ! Pas de douche cossaise... Vous me le jurez ?

NADETTE ET BERTRAND. - On vous le jure..

TANTE, finit de boire d'un trait. - Bien. Et qu'on ne m'en reparle plus. C'est assez pnible. Je vais un peu m'allonger. (Fausse sortie. - Elle se retourne vers eux, dtendue, sa colre est tombe.) Avouez que vous n'tiez pas plus fiers que a ? Dans cinq minutes, vous claterez de joie, petits nigauds ! (Sortant.) Ah ! J'ai t bien inspire de venir, tiens. Vous ne pouvez rien faire sans moi ! Mme pas un enfant !

(Sortie de la tante.)

( peine la tante est-elle sortie, que la tenture du cabinet de toilette vole et Dorignac en surgit comme un fou. Sans un regard pour les autres, il va droit dans le fond, cherchant le vestibule...)

BERTRAND. - Qu'est-ce que vous cherchez ?

DORIGNAC. - La sortie. La bonne cette fois.

NADETTE. Andr, je vous demande d'tre...

DORIGNAC. - Quoi ? Le parrain ?


BERTRAND. - Cher Monsieur...

5

DORIGNAC. - Ah ! Suffit ! Je pouvais venir en aide l'ancien mari de Nadette, pas au futur pre de son enfant !

NADETTE. - Mais il n'y a pas d'enfant, voyons !

BERTRAND. - Je n'ai jamais touch ma femme ! Enfin, pas votre fiance !

NADETTE. -- C'est ma tante, sur un dplorable malentendu, qui l'a cru dur comme fer.

BERTRAND. - Vous avez vu nos efforts pour la dtromper ? Et le coup allait tre port, l, sous vos yeux... Quand le cœur a flanch !

NADETTE. -- Pauvre Tantine ! Le cœur !... Enfin, Andr, vous en avez vous aussi, du cœur ?

BERTRAND. - Mais oui, il en a ! a se voit tout de suite. A quoi auraient servi, je vous le demande, Monsieur, tous les sacrifices que nous avons faits vous et moi, si nous ne devons pas la mnager jusqu'au bout ?

DORIGNAC. - Oui, mais si pour la mnager vous devez faire un enfant ma femme !

BERTRAND. - Ne parlons plus de cet enfant ! C'est vous qui serez son pre.

DORIGNAC. - Je l'espre bien.

BERTRAND. - Ah ! non, vous n'esprez pas. C'est dcid ! Vous ne voulez pas d'enfants ?

DORIGNAC. - Je n'ai pas dit a, au contraire, mais...

BRRTRAND. - Il n'y a pas de mais. Nadette a jur. Maintenant vous ne pouvez plus vous drober !

DORIGNAC. Ecoutez, nous n'en sommes pas encore l ! Moi, je dois tlphoner ma mre. Comment et quand comptez-vous rvler Tante Minnie la vrit ?

BERTRAND. - Ah ! Ne me bousculez pas. Moi, faut pas qu'on me bouscule, je vous prviens.

NADETTE. - Non, Andr ! Ne le bousculez pas !

BERTRAND. - Votre mre n'est pas cardiaque, elle. Je parlerai Marraine, mais qu'on ne me bouscule pas !

NADETTE. - Laissez faire Bertrand !

BERTRAND. - Elle vous le dit : laissez faire Bertrand !

DORIGNAC. - Bon. Laissons faire Bertrand.

BERTRAND. - Tenez ! Vous voulez prendre ma place ? Prenez-la tout de suite. Vous tes chez vous ! Avec ma femme ! Allez ! Prenez aussi les dcisions !

DORIGNAC. - Si vous le prenez sur ce ton, je vous rponds ceci : puisqu'en conjuguant vos efforts tous les deux, vous n'avez fait que vous enliser chaque fois un peu plus, appelez Tante Minnie, c'est moi qui lui parlerai.

BRRTRAND. - Pas bte, a ! Nadette, appelle Marraine.

NADETTE. Quoi ? Tu n'y penses p as. Et vous, Andr. vous ne m'aimez pas, je vois !

DORIGNAC. - Moi ?

BERTRAND. - Oui, vous. Vous n'aimez pas ma femme !

DORIGNAC. - Pourquoi ?

BERTRAND. - Pourquoi, Nadette ?

NADETTE - Ou vous tuez Tantine, et je ne vous le pardonnerai jamais...

BERTRAND. Jamais, vous entendez !

NADETTE. - Ou elle surmontera l'attaque, et c'est elle qui ne vous pardonnera pas.

BERTRAND. - Dj, comme successeur de l'homme qu'elle avait choisi pour sa nice, vous aviez un handicap. Ce n'est vraiment pas le moyen de rentrer dans ses bonnes grces. Nadette a raison.

DORIGNAC, embarrass. - Que vais-je dire ma mre ?

BERTRAND. - Que va-t-on dire la tante ?

NADETTE. - En tout cas, aujourd'hui, rien !

DORIGNAC. - Et notre week-end ?

BERTRAND. - Monsieur ! Le cœur de tante Minnie passe avant les canards ! Enfin, avant les vtres !

NADETTE. - Elle reste trois jours. Nous avons trois jours pour la prparer.

BERTRAND. - On la bourrera de gouttes.

DORIGNAC. - Nadette, vous n'envisagez pas de demeurer ici trois jours ?

NADETTE. - Par la force des choses, mon pauvre ami.

BERTRAND. - Vous avez accept de vous effacer...

DORIGNAC. - Une heure ou deux. Mais trois jours ! D'autant que, qui dit trois jours dit trois nuits ! Je suis large d' esprit mais tout de mme !!

BERTRAND. - Il y a aussi trois lits.

DORIGNAC. - Mais c'est le mme toit ! Je ne puis admettre que ma fiance, sous prtexte de divorcer, reprenne la vie en commun avec son mari. Allez expliquer a ma mre !

NADETTE, dmonte - Et vous, allez tuer ma tante immdiatement ! Cet homme n'est plus mon mari...

BERTRAND. - Non ! Fini !

NADETTE. - Je l'ai insult...

BERTRAND. - GrIff, mme... tiens, regarde...

NADETTE. - Et pourtant, je dois lui sourire, lui faire les yeux doux, l'appeler mon chri...

BERTRAND. - Mon biquet !

NADETTE. - Je t'ai appel mon biquet ?

BERTRAND. - Non, mais tu devrais...

NADETTE. - Non, moi, c'tait mon minet...

BERTRAND. - Ah ! Oui !

DORIGNAC. - Je ne vous drange pas ?

NADETTE. - Croyez-vous que ce soit trs drle pour moi ?

DORIGNAC. - Et pour moi !!

NADETTE. - Vous ! Vous ne voyez que vous et votre mre ! Et lui ? Il tait chez lui, bien tranquille !

BERTRAND. - C'est loin !

NADETTE. - Dans sa robe de chambre, avec sa matresse...

BERTRAND. - Un samedi !

NADETTE. - Il m'a presque trangle !

BERTRAND. - Etrangle, h l !

NADETTE. - Regarde... Et pourtant, il doit roucouler, cacher sa matresse...

BERTRAND. - Passer les babouches...

NADETTE. - Tout a, il accepte de le faire pour me perdre. Et vous, pour me garder, vous refusez ??

BERTRAND. - Quel goste !! Ah ! Je ne sais plus s'il a tellement de cœur !

DORIGNAC. Bon, bon, soit ! Je m'incline. Dites--moi ce que je dois faire.

BERTRAND. - Mais vous, rien. Vous avez le beau rle.

DORIGNAC. - Rien. C'est entendu.

NADETTE. - Merci, Andr ! ( Elle lui saute au cou.)

BERTRAND. - Merci, Monsieur. (Il lui secoue la main.)
(C'est sur ces effusions que survient la Tante, sans qu'on l'ait entendue venir)
f
in page 32 revue


(Machinalement, Bertrand continue de secouer la main de Dorignac comme si un courant lectrique l'attachait lui.
Grand embarras des trois.)

TANTE. - Qui est-ce ?

BERTRAND. - ... Qui est-ce ?... ( badinant ). Ah ! Ah!!! Qui est-ce ? a ! Nadette, on lui dit ?

NADETTE, mme jeu. - H ! H ! Je ne sais pas!...

BERTRAND. - C'est une surprise... Attendez... Cherchons... Cherchons tous ensemble.

TANTE. - Un grand ami, a je vois bien.

BERTRAND, ambigu. - Oui, mais qui ?...

NADETTE, mme jeu. - Voil!

TANTE, sur le ton d'eureka. - C'est Bardu !!

DORIGNAC. - Bardu ?

BERTRAND. - Bardu !! Trs bonne ide !

DORIGNAC. - Comment, Bardu ?

NADETTE, Dorignac. - Elle a devin, allez.

BERTRAND. - Te fatigue pas, mon petit Bardu.

TANTE. - Eh bien, dites donc ! Depuis le temps que nous devions faire connaissance.

BERTRAND - Vous voyez, tout arrive.

TANTE. - On s'embrasse ?
( Nadette pousse Dorignac.)

DORIGNAC, l'embrasse, mais reste digne. - Je suis trs honor, Madame, de vous tre enfin prsent. Je ne pensais pas que ce serait dans de pareilles circonstances.

TANTE. - Qu'est-ce qu'elles ont, les circonstances ?

BERTRAND. - Bah ! Il voulait nous faire la surprise. Il ne savait pas que vous veniez vous aussi. C'est un dlicat. Il a peur d'tre de trop.

DORIGNAC. - Exactement.

TANTE, se rcrie. - De trop, Bardu ! Vous ne savez pas ce que Bertrand dit de vous ! C'est mon autre moi-mme

DORIGNAC, ambigu. - En effet !

TANTE. - Bardu ! M'en ont-ils assez parl de leur Bardu, mes canards ! Les insparables, les mmes collges, le mme rgiment, et les mmes... pousse-caf... Ah ! Ah ! Je sais tout de vous.

DORIGNAC. - Vous avez bien de la chance !

TANTE. - Vous habitez toujours... Attendez !...

DORIGNAC. - Oh ! J'attends !

BERTRAND. - Pontoise ! Toujours ! Un fidle, Bardu !

TANTE. - Vous tes en tenue de chasse ?...

BERTRAND. - Oui, oui... un grand chasseur, Bardu !

TANTE. - Et qu'est-ce que vous chassez?

DORIGNAC. - Ce qui se prsente ! En ce moment, le canard !

TANTE. - Moi, je ne chasse que l'lphant !... Et vous venez chasser Paris?

BERTRAND. - Oui, oui... Trs giboyeux, Paris... Le Bois de Boulogne !

6

TANTE. - Vraiment ?

BERTRAND. -- Le Tir aux Pigeons... Pan ! Pan !

TANTE. - Pourquoi vous n'avez pas emmen Madame Bardu ?

BERTRAND. Oui, au fait, pourquoi ?

DORIGNAC. - Ma mre ?

BERTRAND. - Mais non, ta femme, Gisle ?

NADETTE. - Il te l'a dit, elle tait un peu fatigue...

TANTE. - Pas souffrante, au moins ?

DORIGNAC. - Souffrante, on ne peut pas dire... Patraque...

TANTE. - Mais c'est vrai ! J'oubliais ! Elle aussi !!

DORIGNAC. - Quoi donc ?

TANTE. - Nadette, tu me l'avais crit. A la Havane . Elle aussi attend un heureux vnement.

DORIGNAC. - Dcidment.

TANTE. - Oui dcidment, l'un ne peut rien faire sans que l'autre ne le fasse ! Et madame Bardu, c'est pour quand, elle ?

DORIGNAC, Bertrand. - Eh bien.., c'est pour quand, dj ?

BERTRAND. -- Eh bien, compte !...

DORIGNAC- - Je ne suis pas fort pour le calcul mental..

NADETTE. - C'est simple, c'est comme moi...

BERTRAND. - C'est a. Dans trois mois...

TANTE. - C'est extraordinaire ! Vous serez pre tous les deux le mme jour ! ( Elle dcouvre la

valise de Dominique qui se trouvera tout prs ) Mais vous avez une valise?

DORIGNAC. - Une valise ?

BERTRAND. - Oui. Forcment, quand on vient de Pontoise.

TANTE. - J'y suis ! Vous veniez passer le week-end vous aussi ?

DORIGNAC, se rcrie. - Ah ! Non ! a non ! Pas moi !

TANTE. - Mais si ! C'est pour a que vous aviez peur d'tre de trop ! A cause de la chambre.

DORIGNAC. - Quelle chambre?

TANTE. - La mienne. Je vais vous mettre l'aise, Monsieur Bardu. C'est avant tout la chambre d'ami. Vous tes l'ami par excellence. Elle est pour vous !

DORIGNAC. - Jamais !

TANTE. - Je prendrai ce divan.

DORIGNAC. - Inutile ! Je ne veux pas coucher ici !

TANTE. - Vous n'allez tout de mme pas rentrer coucher Pontoise ?

DORIONAC. - A Pontoise, srement pas.

TANTE. - Alors?

BERTRAND. - N'insistez pas Tantine. Je connais bien mon Bardu. a le gne beaucoup.

NADETTE. - C'est naturel, pas ?

TANTE. - Ta, ta, ta ! Si je n'tais pas venue, c'tait sa chambre, il y couchera!

18bis

DORIGNAC. - J'avance mon dpart, voil tout.

TANTE. - Il ne manquerait plus que a ! Monsieur Bardu, ne me contrariez pas...

NADETTE. - Attention, voyons...

TANTE. - Sinon, c'est moi qui vais reprendre le train !
  ( Aussitt lan des trois pour la retenir.)

LES TROIS. - Ah ! Non ! Restez !

NADETTE. -- On t'a, Tantine, on te garde !!!

TANTE. - Alors, il prend ma chambre.

DORIGNAC. - Ce n'est pas une affaire de chambre, Madame, mais de lits. A l'extrme rigueur, je coucherais bien ici. A la rflexion, a ne serait mme pas plus mal si Nadette couche ici, j'entends si Nadette et son mari couchent ici, que j'y couchasse moi aussi. Mais les lits manquent.

TANTE. - Mais non ! Il y a trois lits. Juste ce qu'il faut.

DORIGNAC. - Oui, eh bien, justement, ce n'est pas ce qu'il faut !

TANTE. Vous n'tes vraiment pas dou pour le calcul. Comptez ! Moi dans le divan-lit. Un. Vous dans ma chambre. Deux. Mes canards dans la leur. Trois.

DORIGNAC. - Les canards ! C'est ce que je ne veux pas!

BERTRAND. - Je vous l'ai dit, Tantine, c'est un dlicat.
Je suis sr que, dans l'tat o se trouve sa femme en ce moment, Bardu a d lui imposer de faire lit part.

DORIGNAC. - On ne peut pas plus part !

BERTRAND. - Vous voyez ? Aussi pense-t-il qu'il serait prfrable pour Nadette et moi qui sommes
dans le mme cas, de faire lit part nous aussi.

DORIGNAC. Pas prfrable. In-dis-pen-sa-ble !

BERTRAND. - Il est comme a, que voulez-vous. Bon. Eh bien dans ces conditions, j'ai un lit de repos dans mon cabinet pour mes malades, je te promets que si Nadette est trop fatigue, j'y coucherai.

DORIGNAC. - Fatigue ou pas!

BERTRAND. - Entendu !

NADETTE. - Ecoutez, dans ce cas tout se simplifie. J'aurai un lit pour moi toute seule. On ne va pas dmnager Tantine. Elle garde sa chambre.
Et vous, Bardu, vous prenez la ntre.

DORIGNAC. - Laquelle ? Je n'y suis plus, moi.

NADETTE. - Celle du couple.

DORIGNAC. - Dans votre chambre, Nadette ? Jamais ! Nous ne sommes pas maris !

TANTE, riant. Il est trop drle ! Hein ? Qu'il est drle ! Elle n'y sera pas, voyons ! Elle veut dire : vous, dans la chambre du couple. Moi, dans la mienne. Elle, dans ce divan-lit. Et , fatigue ou pas, son mari dans son cabinet.

BERTRAND. - D'accord ?

D0RIGNAC, mfiant. - Oui. Mais le cabinet ne donne-t-il pas sur cette pice ?

BERTRAND, excd. - Si tu veux, je peux aller coucher sur le palier !

TANTE. - Dcidment, je repars au Kenya !
(Ils se ruent sur elle.)

NADETTE, furtivement, Dorignac. - Andr !

DORIGNAC. - Bien, bien ! Je ne dis plus rien. Vous tes d'une extrme amabilit, Madame, c'est moi qui m'excuse. J'espre que tout le monde respectera les conventions. Et les convenances.

TANTE. - C'est gal, quel mari prvenant il doit faire !

7

BERTRAND, donnant la valise Dorignac. - Plus que moi, faut le dire!

TANTE. - Dites, vous serez le parrain, j'espre ?

NADETTE. - C 'est la premire chose qu'il nous a propose.

TANTE , prend la valise. - Donnez ! Je vais vous la dfaire !

( Ils se ruent. )

NADETTE. - Non, non ! Moi...
(La valise s'ouvre. En tombent des fanfreluches de femme : soutien-gorge, slips
de bain, bas, etc... Ils font un rideau devant la tante pour qu'elle ne voie rien ! La situation est sauve de justesse. Sortie de Nadette avec valise.)

TANTE , Bertrand. - Pauvre Bertrand ! Le lit de repos ! Enfin, il se rattrapera au pousse-caf !

BERTRAND. - Ah I La valise ! J'ai eu chaud ! Soutien-gorge et bas de soie... Mon pauvre Monsieur, votre rputation tait fichue !

DORIGNAC. - Enfin, m'expliquerez-vous ce pousse-caf ?

BERTRAND. - Oh ! Plaisanterie anodine.

DORIGNAC. - Dites-moi, au moins ce Bardu, c'est quelqu'un de bien au moins?

BERTRAND. - Trs bien.

DORIGNAC. - Parce que je ne veux pas passer pour n'importe qui.

BERTRAND. - Elle vous l'a dit : mon autre moi-mme.

DORIGNAC. - Ah bon.

BERTRAND. - J'y pense, vous devez avoir vos valises dans l'auto ?

DORIGNAC - Oui. Et mon fusil.

BERTRAND. - Votre fusil ? Ah ! oui... La chasse. Et votre chien sans doute ?

DORIGNAC. - Non. J'ai supprim le chien. Je n'utilise que l'appeau.

BERTRAND. - La peau du chien ?

DORIGNAC. - Qu'est-ce que. vous me chantez ? L'appeau ? Vous ne savez pas ce qu'est un appeau?

BERTRAND. - Je ne suis pas chasseur.

DORIGNAC, expliquant. - C'est un petit sifflet qui imite le le cri de l'oiseau... Vous tes sur un pliant...Vous soufflez dans l'appeau...

BERTRAND. - La peau du chien?

DORIGNAC. - Il y tient ! - Le sifflet. L'oiseau,leurr, vole vers vous... Et pan !

BERTRAND. - Alors, vous tes sur un pliant comme a, vous attendez... comme a... c'est la pche ? Bon.
La bonne ira chercher tout a ! ( Entre de Laetitia, portant la valise de Dolly. )
Encore une valise ?

LAETITIA.- C'est celle de Mademoiselle.

BERTRAND. - Ah ! ben oui, c'est toujours la mme qui revient !

LAETITIA, posant la valise. - Madame m'a dit que la donniez vous-mme Mademoiselle.
Qu'elle va en avoir besoin pour aller Deauville.

BERTRAND. - Vu ! Encore pour moi ! Attendez Laetitia, il y a un nouveau petit changement.

LAETITIA.- Je sais, Monsieur. Le Docteur croit que je suis zinzin, mais j'ai compris.

BERTRAND.-- Ah ? Qu'est-ce que vous avez compris ?

LAETITIA.- Si ce Monsieur prend la chambre du Docteur c'est que c'est lui qui va coucher avec Madame.


BERTRAND. - Vous dites des btises. Monsieur couchera tout seul.

LAETITIA. - Ah ! Pardon, Messieurs.

BERTRAND. -- Vous prparez le divan, ici. Pour Madame.

LAETITIA. - Laquelle ?

BERTRAND. - Il n'y en a qu'une. Ma femme. a, a ne change pas.

DORIGNAC. - a changera.

BERTRAND. - Ecoutez, ne l'embrouillez pas !

LAETITIA. - Et c'est avec le Docteur que Madame couchera ?

BERTRAND. - Non ! Seule ! Moi je coucherai ct dans mon cabinet de travail.

LAETITIA. - Avec Mademoiselle ?

BERTRAND. - Non ! Seul aussi !

LAETITIA. - Bien. Et la Tante seule aussi.

BERTRAND. - Oui.

LAETITIA. - Et moi aussi. Ce qui fait que tout le monde couchera tout seul !

BERTRAND. - C'est a !

LAETITIA. - Est-ce qu'il y aura assez de draps?

BBRTRAND. - Ne discutez pas ! Ah ! Attention.. Monsieur n'est pas celui que vous croyez.

LAETITIA. - Oh ! Moi, je ne crois rien.

BERTRAND. - C'est un ami. Un trs grand ami !

LAETITIA. - a, j 'ai compris.

BERTRAND. - Il s'appelle Monsieur Bardu. Bardu !

DORIGNAC. - Bardu ! Affreux !

LAETITIA, rpte. - Bardu ! Trs bien. Enfin , y a une chose que je comprends... C'est que Mademoiselle,elle, couchera Deauville ?

BERTRAND. - Oui. Appelez-la moi, tiens.

DORIGNAC. - Qu'elle n'oublie pas mon fusil !

LAETITIA. - Quel fusil?

BERTRAND. - Ne discutez pas... Appelez-moi d'abord Mademoiselle.
(Sortie de Laetitia.)
Au fait, mon cher... Vous la connaissez ?

DORIGNAC. - Votre future femme ? Mais oui. Avec cette bousculade je n'ai pas eu le temps de vous fliciter. Elle est charmante.

BERTRAND. - Charmante. Mais beaucoup plus vive que la premire. Alors, si vous lui appreniez, vous ?

DORIGNAC. - Quoi ? Pour Deauville ?

BERTRAND. - Oui. Si c'est moi, et qu'il s'ensuit un pugilat, ce coup-ci je ne peux pas resservir la tante un second pousse-caf !

DORIGNAC. - Ce que vous me demandez l est trs dlicat.

BERTRAND. Ecoutez, moi je viens de me mettre en quatre, on peut le dire, pour votre fiance. Vous pouvez bien faire a pour la mienne.

(Pas en coulisses. Bertrand s'clipse. )
Merci, cher ami !
(Sortie. - Entre de Dolly, suivie de Laetitia.)

DOLLY. - Alors, Monsieur Dorignac ? Vous avez tlphon votre mre ?

DORIGNAC, paniqu. - Mon Dieu ! Maman ! Avec cette bousculade, je l'avais compltement oublie ! D'o puis-je tlphoner, Mademoiselle ?

DOLLY. - Il y a un poste dans ma chambre, vous serez tranquille.

DORIGNAC. - Votre chambre ? La chambre du couple ? Donc, la mienne. Parfait.

DOLLY, ahurie. - La vtre ?

DORIGNAC. - Mille excuses, Mademoiselle ( A Laetitia.) Ma fille, vous ! - Elle sait tout, elle va vous mettre au courant.
( Sortie de Dorignac.)

DOLLY. - Il ne va tout de mme pas s'installer ici ?

LAETITIA. - Si, Mademoiselle.

DOLLY. - Et dans ma chambre ? Alors a comme coup d'acclrateur ! Pour un Monsieur qui ne dpassait pas le 70 ! Et Monsieur est d'accord ?

LAETITIA. - Oui. C'est lui qui a fait le partage des lits.

DOLLY. - Des lits ? Ils ne vont pas tous rester coucher ici ?

LAETITIA. - Tous. Sauf vous, Mademoiselle

DOLLY. - Vous avez encore compris de travers, ma pauvre fille. Vous ne savez pas qui est Monsieur Dorignac ? Le fianc de Madame.

LAETITIA. -- Possible. Mais lui c'est Monsieur Bardu.

DOLLY. - Qu'est-ce que vous chantez ? Il est Pontoise, Monsieur Bardu.

LAETITIA. - Alors, c'est un autre.

DOLLY, ralisant. - Non ? Ils ne m'ont pas fait ce coup-l? Les canards jouent au papa et la maman pour Tantine, et l'autre jobard complte le tableau en jouant les Bardu ! Et moi, dans tout a, o est-ce que je vais coucher, dites-le moi !

LAETITIA. - A Deauville, Mademoiselle.

DOLLY, hors d'elle. - A Deauville ! Ah ! oui ! (Bruit de pas et de voix, on sent qu'ils reviennent tous.) C'est ce qu'on va voir ! (Elle empoigne sa valise et se plante vers le fond. On peut redouter le pire. Soudain, elle se ravise.) Non ! Je pars. Mais je leur enverrai une carte postale. Et en couleur !
(Elle sort vivement. - A temps . Entre gnrale de : Bertrand, Dorignac, Nadette et la Tante. Les deux hommes et Nadette ont tous les trois un premier souci : regarder si la valise de Dolly est toujours l. Elle n'y est plus. Ouf ! )

TANTE, portant une bouteille. - C'est un vieux rhum de derrire les cannes sucre !

NADETTE. - Allez chercher des verres, Laetitia
(Laetitia, en sortant, est accroche par Dorignac.)

DORIGNAC, bas. - Partie ?

LAETITIA. - Oui, Monsieur.
(Sortie de Laetitia.)

TANTE. - Je la gardais pour une grande occasion.

BERTRAND, Dorignac, bas. - Partie ?

DORIGNAC. - Oui.

BERTRAND. - Merci.

TANTE. - C'est meilleur d'avaler a que des gouttes pour le cœur !

NADETTE, Bertrand. - Partie?

BERTRAND. - Oui.

TANTE. - Ah ! Quel bon petit week-end je vais passer moi,
entre mes canards et le fameux Bardu !
( Entre soudaine de Dolly, sa valise la main. - Consternation des trois complices. Sans bouger, elle lance:
DOLLY. - Bonjour, mon chri !

BERTRAND, dans sa barbe. - La garce !
( Mais c'est Dorignac qu'elle va et son cou qu'elle se jette.)

TANTE . - Madame Bardu ! Quelle bonne surprise !

BERTRAND. - Comme a ! On est au complet !
         

  

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